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N° 253-254
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Propos recueillis par Driss Bennani

Médias.
Interview Ahmed Ghazali. Confessions d'un sage cathodique


(RT)

À le tête du régulateur audiovisuel, Ahmed Ghazali est l'un des artisans de la libéralisation des ondes, qu'il conduit aujourd'hui avec un premier souci : sauvegarder la crédibilité de l'instance qu'il dirige. Entretien.


En trois points, qu'est-ce qui a changé dans le paysage audiovisuel marocain depuis que la HACA existe ?
Il y a d'abord ce passage d'un mode de gestion autoritaire de l'audiovisuel à une pratique de liberté régulée par des normes précises. Il y a aussi la transformation visible de notre espace médiatique vers
une exigence centrale : offrir aux Marocains des services audiovisuels diversifiés, complémentaires et respectueux, à terme, du droit du public à disposer d'un contenu de qualité. Enfin, aujourd'hui, l'auditeur et le téléspectateur sont devenus une donnée centrale dans l'équation audiovisuelle.

Vous êtes en train de dire que l'audiovisuel marocain a achevé sa réforme ?
Plutôt qu'il est en train de changer. Avant la HACA, les médias publics étaient la caisse de résonance d'une voix unique, des médias de propagande qui servaient une seule vision des événements : celle de l'Etat et du gouvernement. Aujourd'hui, il y a un esprit qui place d'abord le téléspectateur et l'auditeur au centre des préoccupations des opérateurs audiovisuels.

Et à part l'esprit, qu'y a-t-il de concret ?
Il y a une dynamique en cours et le changement est réel. Un changement au niveau de nos médias audiovisuels, plus nombreux, mais aussi au niveau des discours du gouvernement et du chef de l'Etat sur des thématiques liées à l'audiovisuel. Certes, ce ne sont pas les discours qui changent la réalité, mais le corps à corps. Pour cela, il faut de la rigueur et de la pédagogie. Parce qu'à travers l'audiovisuel, c'est une partie de notre vécu culturel et mental que nous sommes en train de changer.

Vous avez travaillé sur le dossier de la libéralisation de l'audiovisuel depuis 1987. Qu'est-ce qui bloquait cette réforme pendant tout ce temps ?
La libéralisation de l'audiovisuel s'inscrit dans une dynamique d'ensemble que vit le pays depuis quelques années. C'est même un enjeu déterminant de cette dynamique. Nous sommes passés d'un compromis historique qui a échoué au lendemain de l'indépendance, à un simulacre de démocratie pendant de longues années. Aujourd'hui, des facteurs internes et externes nous imposent de donner une substance à cette démocratie. Ce qui bloquait finalement, c'est un lobby politique qui avait intérêt à ce que les verrous ne sautent pas.

La libéralisation est un projet qui a été porté successivement par Mohamed Messari et Mohamed Achaâri. Vous dites que ces gens ont voulu maintenir les verrous de l'audiovisuel ?
Nous ne sommes pas un pays de rupture radicale. Et notre gauche ne déroge pas à cette règle sociétale. Pour occuper le terrain, il fallait ne pas fâcher. Et je peux vous dire que les pouvoirs de la HACA aujourd'hui n'ont rien à voir avec ceux contenus dans les premières moutures du projet. Je vous donne un exemple. Aujourd'hui, cette instance a le droit d'attribuer ou de suspendre l'utilisation des fréquences. C'est important.

Parlons fréquences justement. Au lendemain de l'annonce des 11 premières licences audiovisuelles privées, vous aviez regretté le manque de fréquences disponibles. En avez-vous suffisamment aujourd'hui ?
Lorsque la HACA a été installée, nous n'avions aucune visibilité sur ce point. Nous ne savions pas qui utilisait quelle fréquence. Et aucun document ne fournissait cette information. Nous avons donc contacté les opérateurs concernés pour entamer un travail de clarification. C'est ce qui nous a permis d'établir, ensemble, le plan national de fréquences qui définit clairement les plages de fréquences réservées à l'audiovisuel, l'aviation civile, l'armée, etc. Il fallait ensuite rationaliser l'utilisation de ces mêmes fréquences et en rechercher de nouvelles pour pouvoir lancer la première vague de nouvelles radios et télévisions. Car il faut savoir que les fréquences sont un capital que chaque pays négocie au niveau international. Au Maroc, on a longtemps négocié pour un seul opérateur, comme s'il était éternel.

L'aboutissement d'un processus vieux de plus de dix ans a finalement pris tout le monde de court. En fait, personne n'y croyait vraiment…
C'est qu'il suffisait d'oser. Je me considère comme un neutron du progrès qui n'a rien à cacher. On pouvait créer une autorité sous-développée, nous sommes aujourd'hui une institution respectée et respectable qui surprend son monde. Nous avons libéralisé dans les faits. Nous avons reçu sept projets de création de télévision. Seul celui de Médi 1 Sat était valable. Les six autres avaient une vue dévalorisée de notre pays. Une approche mercantile qui consistait à occuper une fréquence et attendre. Nous ne pouvions pas dilapider ainsi ce précieux capital.

Vous évoquez le cas de Médi 1 Sat. Finalement, n'avez-vous pas simplement cautionné un projet voulu et défendu par les deux chefs d'Etat marocain et français ?
Ce projet a effectivement été évoqué avant la création de la HACA. Mais ce projet nous a été soumis en tant que régulateur et nous lui avons appliqué les mêmes paramètres d'analyse qu’à tous les autres.

Cela veut dire que vous pouviez rejeter le projet ?
Effectivement. Même s'il s'agit d'une chaîne satellitaire qui émet à partir d'une zone franche. Mais la loi sur l'audiovisuel nous a permis de couvrir et réguler tous les services audiovisuels passant par tous les canaux de communication au Maroc.

Dans ce cas, régulez-vous les retransmissions en direct des “Majaliss al irchad” d'Al Adl Wal Ihsane sur Internet ?
Nous ne nous sommes pas encore penchés sur cette question. Comme Al Adl Wal Ihsane, des partis politiques vont peut-être utiliser ces nouvelles technologies dans l'avenir. Nous avons évoqué le sujet avec nos partenaires européens. Et nous sommes arrivés à la même conclusion : la bataille de la régulation sur Internet est perdue d'avance.

Plusieurs nouvelles radios privées rencontrent encore aujourd'hui de nombreuses difficultés, techniques ou financières, pour commencer à émettre. Auriez-vous surestimé les capacités des premiers lauréats de licences privées ?
Nous avons peut-être sous-estimé le temps nécessaire à la mise en place fonctionnelle de ces services. En revanche, sur le plan financier, nous avons été très vigilants au moment de la décision. C'est pourquoi nous avons exigé un financement partiel en fonds propres.

L'humoriste Bziz, et d'autres organisations avant lui (Annahj Addimocrati, AMDH), affirment être interdits d'antenne sur les deux chaînes publiques. Pourquoi ne tranchez-vous pas dans cette polémique sur les “blacklistés” de l'audiovisuel ?
Parce que notre crédibilité passe par le fait de ne pas réagir à chaud sur une polémique qui traverse la société. J'ai personnellement beaucoup d'estime pour Bziz. C'est un artiste dont la société marocaine a besoin et il faut lui ouvrir les portes. Maintenant, Bziz représente-t-il un courant d'opinion censuré par les médias publics ? C'est la question à poser. Et il n'existe d'une manière générale aucun indice formel qui prouve l'existence d'une quelconque liste noire.

C'est le propre d'une liste noire. Ne pouvez-vous pas affirmer, simplement, qu'il n’y a pas de listes noires dans l'audiovisuel public ?
Je ne crois pas qu'il y ait des interdits d'antenne. Ce serait très mal venu, dans le Maroc d'aujourd'hui, qu'il puisse y avoir des listes noires de gens légalement admises.

Vous avez produit un rapport sur la production télévisuelle du ramadan, où vous avez stigmatisé “les agressions linguistiques” qui l'ont marqué. C'est tout ce qui vous a choqué ?
Les débats continuent sur la question de la qualité des programmes. Un régulateur, qui se veut conforme aux standards internationaux, n'est pas un jury de télévision. Le rapport que nous avons produit est la restitution d'un débat que nous avons eu en interne. Nous avons dit qu'il fallait fournir un effort sur la qualité des programmes, ce qui a fâché les responsables des chaînes. Mais ce n'est pas grave. Nous sommes conscients que de temps à autre, il faut secouer et interpeller.

Un autre rapport, discuté en interne à la SNRT, faisait état de “scores d'audience honteux” pour les différentes chaînes nouvellement créées par le service public (Arrabia, Assadissa, etc.). Cela fait quoi de réguler des programmes que personne ne regarde ?
S'il n’y avait qu'un seul téléspectateur, il a le droit que la HACA régule pour lui. La diversification de l'offre publique est, au fond, une bonne chose. Il est cependant important que cette diversification ne soit pas menée d'une manière hâtive. Avons-nous mobilisé les ressources humaines et matérielles nécessaires pour réussir cette diversification ? C'est une question qui me préoccupe. Je dis qu'il y a problème et qu'il ne faut surtout pas que cette diversification soit utilisée pour atteindre des fins politiques par exemple.

Comme l'inscrire sur le bilan des réalisations du ministre de la Communication ?
Ou du gouvernement. C'est légitime, d'une certaine façon. Mais c'est une préoccupation au sein de la HACA et elle fera bientôt l'objet d'un rapport.

Le budget de la HACA est prélevé sur celui accordé à la Cour royale. Cela ne fait-il pas de vous une instance contrôlée par le Palais ?
Nous sommes une institution étatique financée par les fonds de l'Etat. Notre budget est actuellement validé par le roi, inscrit pour des raisons comptables sur celui de la Cour royale. Et il est immédiatement transféré sur un compte que j'ai moi-même créé, au nom de la HACA, à la Trésorerie générale du royaume.

Votre relation au Palais est donc uniquement financière ?
Elle est même simplement procédurale. C'est pour disposer d'un budget.
Vous faites donc mieux que vos collègues français, qui ne sont toujours pas arrivés à clarifier la relation entre le CSA et l'Elysée ?
Je ne dis pas ça. L'indépendance se mérite au jour le jour.

Vous avez déjà réfléchi à la répartition du temps d'antenne lors de la campagne électorale de 2007 ?
La HACA ne peut légiférer qu'en cas de vide juridique. C'était le cas pour la gestion du pluralisme en temps normal et nous avons préparé un texte dans ce sens. Cependant, pour ce qui est de la période électorale, il y a des textes qui réglementent les temps de passage à l'antenne. Aujourd'hui, nous réfléchissons à la question, de manière à être prêts au cas où le gouvernement édicterait de nouvelles normes.

Et que faites-vous pour que les patrons de parti cessent de harceler les directeurs de chaîne pour la couverture de leurs activités ?
L'état d'esprit que j'ai évoqué au début implique un changement de perception et de comportement des différents acteurs vis-à-vis des médias. C'est donc une interpellation forte et exigeante de tous les responsables de parti et les producteurs de sens politique pour adopter et adhérer à des procédés objectifs qui respectent la dignité, les besoins et les contraintes des uns et des autres. Dans un pays qui prétend être en phase de démocratisation, il est anormal que le président du pôle public reste accroché à son téléphone pour répondre aux uns et aux autres. Il faut arriver à un changement de comportement. À la HACA, par exemple, je ne demande une couverture médiatique que quand le sujet interpelle le grand nombre. Et pour cela, j'envoie un écrit explicatif suffisamment tôt pour permettre à l'opérateur audiovisuel d'y réfléchir et de s'y préparer.

Finalement, qui dérangez-vous au Maroc ?
Nous dérangeons les opérateurs, les autorités politiques. Mais c'est quelque chose que nous assumons parfaitement.



Profil.

Ahmed Ghazali le dit lui-même : c'est un homme qui aime surprendre. Derrière un profil de juriste carré se cache en fait un fin connaisseur de l'univers des médias. Comme peu le savent, l'homme a accompagné, dans l'ombre, le processus de libéralisation de l'audiovisuel depuis 1987. Aujourd'hui, de son élégant bureau, dans le nouveau quartier des affaires à Rabat, Ahmed Ghazali savoure l'aboutissement de ses premiers travaux : la publication des textes sur le pluralisme politique dans les médias, la confection des cahiers des charges pour les opérateurs audiovisuels et, surtout, l'arrivée effective sur nos ondes de nouvelles stations de radio.
Lucide mais réservé, l'homme dit être conscient de l'importance de la tâche qui lui est confiée, avoue la difficulté de changer des comportements médiatiques hérités d'une période de “démocratie de devanture”, mais jure de préserver la crédibilité de l'instance qu'il préside. “Je n'ai rien à vendre, et donc rien à cacher. Je me considère comme un citoyen au service du progrès”, dit-il. Traduire : “Je suis prêt à claquer la porte si on m'empêche de travailler”. En attendant, il y va doucement, mesure ses mots et tempère les communiqués et les décisions que rend l'instance qu'il dirige. “Nous ne sommes pas un pays de rupture radicale”, explique-t-il.



Interview cathodique. Ghazali, le téléspectateur

Hier, en éteignant votre poste télé, il était sur quelle chaîne ?
2M. Je regardais les infos en arabe.

Quel est le programme qui vous scotche devant votre téléviseur ?
“C'est dans l'air”, sur la Cinquième, chaîne française.

Quand vous regardez les infos sur TVM. Vous ne vous dîtes pas : qu'elles sont longues ces “activités royales” ?
Non. Mais ça dépend de l'événement traité.

Vous regardez Al Manar ?
Jamais.

Et Assadissa ?
J'ai vu la soirée des Amdah d'hier soir.

Vous avez un animateur préféré ?
Je dirais Mohamed El Bhiri.

Vous êtes plutôt Ardisson ou Fogiel ?
Ardisson.

 
 
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