de recherche très sérieux dans nombre de pays, que la consommation de cannabis peut déclencher une schizophrénie chez une personne vulnérable à ce type de maladie. Quand on connaît la souffrance considérable que le sujet et son entourage endurent du fait de la schizophrénie, et ce pendant des décennies, c'est un risque disproportionné que la personne qui fume prend, ne sachant pas si elle a cette vulnérabilité ou pas. La fréquence de la schizophrénie dans la population générale marocaine est de 1%.
Par ailleurs, des dizaines de travaux de recherche dans le monde ont démontré que le cannabis multiplie par deux le risque d'accident sur la voie publique, en particulier avec mort de personnes. Ce risque est, certes, multiplié par 5 avec l'alcool, mais ce n'est pas une raison pour minimiser celui entraîné par le cannabis. Il est dû au fait que le cannabis altère de manière significative le fonctionnement cognitif (intellectuel) du sujet. En effet, il induit une distorsion de la perception du temps, de la distance, et de la juste appréciation des vitesses respectives des véhicules.
Autre point important pour la santé mentale de l'utilisateur, et pour les mêmes raisons que pour les accidents, la scolarité peut être handicapée par des troubles de concentration provoqués par cette drogue. Ceci peut induire des échecs scolaires à répétition et des exclusions du système scolaire.
Quant à l'usage anti-nauséeux du cannabis légalisé dans de rares pays, il existe des médicaments depuis plus de cinquante ans qui sont très efficaces dans cette indication, sans avoir à passer par le cannabis.
La valeur scientifique des travaux de recherche n'est pas évaluée à l'aune de telle ou telle prise de position idéologique. La communauté scientifique connaît parfaitement la valeur des uns et des autres, et les résultats retrouvés sont dupliqués par tellement d'équipes un peu partout dans le monde, que le facteur idéologique, s'il existe, joue un rôle mineur.
Enfin, il faut tordre le cou à un concept qui a la vie dure. Il n'existe pas de drogue douce ou de drogue dure. Prendre 50 tasses de café l'une à la suite de l'autre peut aboutir à un arrêt cardiaque. Le THC, substance active du cannabis, si elle est prise pure en microgramme, a des effets plus sévères sur le psychisme que le LSD, entraînant chez tout utilisateur des hallucinations et de la confusion mentale.
Tout cela ne m'empêche pas, en tant que médecin, de trouver anormal d'emprisonner une personne qui consomme une drogue. Les prisons marocaines sont pleines de détenus de ce type, ce qui crée, en retour, une pathologie des prisons bondées. Une bonne manière de désengorger les pénitenciers marocains serait de proposer au consommateur de drogues de choisir entre la prison et une prise en charge psychiatrique pour l'aider à arrêter sa toxicomanie.
Driss Moussaoui.
Psychiatre, professeur à la faculté de médecine, Casablanca
Légalisons partiellement, c'est plus jouable
Puisque la problématique posée concerne la légalisation du cannabis (ou haschich, ou shit) autant proposer les choses différemment. Vous préconisez une dépénalisation globale de cette culture, de sa production à sa consommation, en passant par tous les stades intermédiaires. Cette proposition a le mérite d'être globale, et donc de ne pas singer les pays européens qui ont franchi le pas. Mais par sa globalité, votre idée - et vous en êtes conscients - risque de rester lettre morte. Autant proposer une solution alternative qui pourrait réconcilier tout le monde : légaliser la production, et maintenir le statu quo pour le reste. Voici les avantages, sommaires, de cette solution :
1. Une légalisation de la production affranchirait les centaines de milliers de cultivateurs et leurs familles, mais le maintien de l'interdiction de consommation, avec toute la souplesse que connaît cette interdiction, rassurerait les puristes et faciliterait le travail de M6, puisque c'est lui, et lui seul, qui peut prendre ce genre de décision.
2. Une légalisation entraînerait de facto une politique plus hardie de l'Etat qui pourrait acheter une partie de la production pour l'industrie (à créer), pour l'exportation encadrée vers les pays tolérants, ou tout simplement pour la détruire.
3. L'option destruction aurait très certainement l'aval de l'UE qui aurait ainsi une approche plus quantifiée, ou moins obscure, de ce type de culture. L'UE aurait également des résultats tangibles dans sa lutte contre le cannabis.
4. La destruction d'une partie de la culture aurait pour effet logique la montée des prix du produit final, et donc jouerait le même rôle que l'augmentation du prix du tabac pour en réduire la consommation.
Mais le chemin sera, je vous le concède, long et difficile. Peut-être bien qu'un joint ou deux aideraient à réfléchir à la question
Abdeslam Achnouf
Cigarettes extra stone
Je tiens à rappeler que les rendements des plantations légales suisse et hollandaise (eh oui, il en existe) à usage médicinal, rendent ridicule l'aptitude de notre fellah à être concurrentiel dans un marché du kif globalement ouvert. Pendant plus de trente ans, la Régie des tabacs a tenté de développer la culture du tabac dans certaines parties du Maroc avec le succès qu'on connaît : tout le tabac consommé au Maroc est encore importé, car moins cher et meilleur ailleurs.
Cyniquement je dirais : le cur de ce business, reconnaissons-le honnêtement, c'est l'export. Et sur le premier marché du Maroc, l'Europe, nos principaux atouts sont aujourd'hui encore :
1. L'illégalité du commerce qui interdit à l'agriculteur français ou espagnol de faire la concurrence à notre fellah du Rif. Dans le blé, le lait et les graines oléagineuses, ces mêmes agriculteurs nous ont rétamés.
2. Notre proximité du marché. L'Afghanistan et le Liban, grands challengers du Maroc, souffrent de leur éloignement, et du nombre de frontières à franchir (donc de douaniers à corrompre) pour atteindre les grandes zones de consommation. Nous n'avons qu'une frontière à passer.
3. Enfin, la présence d'une grande communauté marocaine qui sert de couverture aux mafieux marocains de la distribution en Europe (pour trouver 1000 dealers dans une population honnête de plus d'un million, il faut beaucoup de travail). Cela peut paraître idiot, mais à Paris, il est plus facile de localiser un Afghan qu'un Marocain.
Pour aller plus loin dans le cynisme, si tout ce trafic devait être converti en commerce légal en Europe, alors non seulement la concurrence ferait s'effondrer les cours, mais en plus, les recettes seront soumises à la TVA (le prix du marché étant TTC, cela équivaudrait à une baisse de 20% des recettes). Par ailleurs, une fiscalisation des revenus générés en Europe équivaudrait à la mise en place d'un impôt qui ferait fondre d'au moins 20% les recettes rapatriées au pays.
Il faut savoir, par ailleurs, qu'Altadis-Régie des tabacs) bénéficie au Maroc d'un monopsone (monopole d'achat) sur le tabac brut, et d'un monopole de distribution sur le tabac prêt à consommer. En ce qui concerne le cannabis, la question n'est donc pas de légaliser ou pas la substance kif (à l'état de plante séchée), ni même la substance résine de cannabis (en tant que dérivé concentré). La seule question à se poser, vu le régime de monopsone/monopole en vigueur, est d'autoriser la commercialisation de produits utilisant ces substances comme matière première. Concrètement, pourquoi ne pas autoriser Altadis (ou, dans l'hypothèse d'un marché prochainement ouvert à la concurrence, les futurs fabricants de cigarettes marocains), à enrichir certaines de leurs marques par un ajout, à proportion maîtrisée et régulée, de débris de feuilles de kif ou de pépites de cannabis ? Vous aurez le choix entre acheter votre Gauloise classique ou bien une extra stone. En effet, à part quelques babas cools, qui tiennent encore à rouler eux-mêmes leurs cigarettes, l'humanité est passée au prêt à fumer. Imaginez une cigarette produite dans des usines ISO 9001, dotée d'un filtre, comme celui de toutes les cigarettes blondes vendues dans le monde, avec des taux de nicotine et de goudron régulés et un pourcentage de résine de Kétama plus ou moins important
Si votre chiffre d'un milliard de joints fumés chaque année au Maroc est fondé (NDLR : il l'est), alors chacun de ces joints aurait pu être moins toxique, s'il était doté d'un filtre et d'ingrédients mieux contrôlés. L'idée est donc de ne plus considérer le kif ou la résine de cannabis comme des produits de consommation directe, mais comme des matières premières, que seuls les producteurs autorisés de cigarettes auraient le droit d'incorporer dans une partie de leur production. Ultime avantage : si la production et la commercialisation des cigarettes de type stone ou extra stone se fait par le biais d'industriels du secteur formel, l'Etat aura un moyen tout indiqué de bénéficier fiscalement de cette production, devenue légale et formelle : lui appliquer sa classique taxe sur le tabac
Il me reste à préciser une chose : à ce niveau de lecture, beaucoup doivent penser que j'en suis à mon troisième joint. Il n'en est rien. Je fais partie de cette microscopique partie de l'humanité qui n'a jamais fumé une seule cigarette. Je suis un anti-tabac. Mais ça n'empêche pas de gamberger
Nascer Tazi. Industriel Farouchement contre !
Stupéfiant ! Sans mauvais jeu de mots, c'est le premier qualificatif qui m'est venu à l'esprit en lisant le dossier de TelQuel intitulé Et si on légalisait le cannabis ?.Il y a évidemment plusieurs remarques.
TelQuel avance d'abord un argument d'ordre religieux. On le dit haram, mais tout comme l'alcool, le cannabis n'est pas explicitement interdit par l'islam. Il l'est de manière détournée - et contournable, pour peu qu'on fasse l'effort d'Ijtihad nécessaire. Mais les musulmans savent pertinemment que toutes les substances pouvant altérer la perception et conduire à un état d'ivresse analogue à celui engendré par l'alcool sont interdites. C'est clairement spécifié : koullou mouskirin haram.
Ensuite, d'un point de vue juridique, la dépénalisation n'est pas aussi évidente que le prétend TelQuel. Depuis 1963, date de promulgation du code pénal unifié, aucune infraction sanctionnée par ledit code ou par un texte spécial n'a été dépénalisée. C'est dire que le concept de dépénalisation est profondément étranger au droit marocain : l'interdiction et la sanction d'un comportement ou d'une abstention donnés s'inscrivent dans la continuité et la constance. Et même si cette dépénalisation était admise, ce projet devrait être soumis à un référendum populaire, ou plus logiquement, au berceau des lois et règlements, c'est-à-dire au Parlement. Le résultat serait prévisible : la quasi-unanimité des formations politiques ayant des sièges au Parlement marocain font de longs discours sur les méfaits des drogues, aussi bien douces que dures, sur notre jeunesse. La dépénalisation du cannabis, d'un point de vue strictement juridique, relève clairement de l'utopie. D'un autre côté, les rédacteurs de l'article font preuve d'une consternante ignorance en matière juridique : on ne décriminalise pas les personnes, mais plutôt leurs comportements ; et le fait de s'abstenir de dénoncer la consommation de cannabis ou d'une quelconque autre drogue n'est pas constitutif d'un acte de complicité, telle que définie dans le code pénal.
Par ailleurs, affirme TelQuel, la légalisation aurait pour effet de diminuer le prix de la marchandise. Encore une raison, pour les fumeurs, de continuer à faire ce qu'ils ont toujours fait, mais cette fois avec un (plus) grand sourire
. On peut aussi imaginer que les producteurs de cannabis créeraient des groupes de pression afin de stabiliser les prix de leur marchandise. Mais quid des effets de cette légalisation sur l'agriculture ? La culture du cannabis risquerait de devenir prédominante, et l'autosuffisance en matière alimentaire pourrait en pâtir.
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