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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Mohamed A. Berrada*

Reportage. À la conquête du Toubkal

L’auteur de ces lignes,
au milieu des monts enneigés.
(M.A.B)

Tourisme, aventure et dépassement de soi : se lancer à l'assaut du plus haut sommet du royaume, c'est un peu tout cela à la fois. Dépaysement et courbatures garantis !


Chaque année, de mars à octobre, les circuits de randonnée attirent de très nombreux touristes au Maroc. Des Français, des Espagnols, mais aussi des Américains, des Canadiens, des Australiens, et de plus en plus de britanniques. Pour ces amateurs de la nature et de l'aventure, l'ascension du Toubkal, toit du Maroc avec ses 4165 m de haut, représente un mets de choix.

La randonnée, recommandée du mois d'avril à la mi-octobre, dure généralement entre deux et trois jours. Prévoir de bonnes chaussures de marche, des lunettes de soleil, un gros pull, un coupe-vent et un sac de couchage. Une bonne condition physique est plus qu'indispensable, une préparation sportive et une visite médicale sont souhaitables. Car l'expédition est aussi gratifiante qu'épuisante, mais plus accessible qu'on ne peut le penser. Suivez le guide…

Etape 1 : Imlil. Le refuge. 6 heures de marche.
Le départ est donné de Marrakech, vers 8h00 du matin, en direction d'Asni. Objectif : arriver quelque deux heures plus tard à Imlil, à 1800 m d'altitude. Une petite heure à Imlil pour régler les détails logistiques de l'expédition (guide de montagne, mulets, crampons…), avant d'entamer la première étape de la randonnée. Celle-ci consiste à rallier le refuge, situé 1500 m plus haut, au bout d'environ six heures de marche exigeante. Vers 14h, à mi-chemin, une pause-déjeuner est improvisée dans le petit hameau de Chamharouch, établi autour d'un gros rocher peint en blanc. L'atmosphère qui règne dans cette localité est très particulière. En fait, l'endroit héberge le mausolée de Sidi Chamharouch, saint réputé pour sa supposée efficacité pour soigner les troubles de l'esprit.

Après avoir rapidement (et goulûment) avalé un sandwich, nous nous lançons dans la deuxième étape. Elle comprend trois heures de marche, le long des sentiers qui serpentent à flanc de montagne. Des pistes qu'on repère grâce aux traces de pas et… aux crottes laissées par les mules, comme les cailloux d'un petit poucet d'un genre particulier. Au bout de cette longue journée, nous arrivons enfin au refuge, situé à 3 207m d'altitude, au coucher du soleil. Épuisés, les randonneurs s'écroulent littéralement sur les tabourets à la porte du refuge.

Le refuge
Ce n'est que quand la fatigue commence à se dissiper que chacun peut profiter des charmes de la montagne. Le refuge, construit en pierres de taille, s'intègre harmonieusement au paysage. Aménagé et équipé par le Club alpin français de Casablanca (CAFC, rien à voir avec le “CAF”), il offre tout le confort nécessaire : l'électricité pour l'éclairage, l'eau courante (certes glacée) pour la douche, des radiateurs et une cheminée pour le chauffage, une cuisine équipée et une salle à manger pour la bonne chère, et bien évidemment des toilettes et des chambres dortoirs. Même les guides de montagne français, qui ont traîné leurs guêtres un peu partout dans le monde, reconnaissent ses qualités. Pour le téléphone par contre, c'est un peu plus compliqué. Retenez bien l'emplacement au moment de vous attabler : le réseau n'est “capté”qu'à l'extérieur, au bout de la table, très précisément à côté de la chaise gauche.

Une petite station hydroélectrique alimente ce véritable havre de paix, dans lequel cohabitent presque autant de nationalités que de personnes. Il s'agit surtout de jeunes, presque autant de filles que de garçons, âgés de 25 ans en moyenne. En une dizaine de jours, plus de 130 personnes ont transité par le refuge. Et d'après le registre, il n'y avait que trois autochtones dans le tas… dont l'auteur de ces lignes.

Un repas convivial
Autour du dîner, servi vers 20h30, l'ambiance est très conviviale. Partageant une bonne harira dans des gamelles métalliques, Canadiens, Danois, Australiens et autres Ecossais s'échangent leurs impressions et leurs adresses électroniques dans des accents très cosmopolites. Je lance à un jeune Espagnol, à l'autre bout de la table : “You have to welcome with me our hosts, because you are almost Moroccan” (“Tu devrais souhaiter, avec moi, la bienvenue à nos invités, parce que tu es presque Marocain”). À en juger par sa réaction, il n'a pas l'air particulièrement enchanté d'endosser cette nationalité peu convoitée. À tel point que je me sens obligé de lui préciser, un grand sourire aux lèvres : “It's a compliment !” (“C'est un compliment !”). Grands éclats de rire complices de nos amis britanniques, qui, ce faisant, me sortent de l'embarras et balaient rapidement la perspective d'un incident diplomatique au sommet.

Les spaghettis à la sauce tomate fade n'entament en rien l'ambiance bon enfant. Un sexagénaire écossais aux faux airs de Sean Connery raconte ses expéditions dans l'Arctique. Il en profite pour expliquer à ses voisins espagnols que les sucres lents de ce repas sont la prescription idéale pour préparer son organisme à l'excursion du lendemain. Une précision opportune pour “couvrir” les talents peu concluants du cuistot.

De jeunes étudiants polonais, voyageant avec un budget probablement très serré, ne mangent pas à notre table. Dans leur coin, ils se préparent un plat de lentilles qu'ils dégustent lentement, accompagné d'un thé servi dans des tasses en métal, très montagne. Deux guides de voyage, originaires de Haute Savoie, sont là pour faire des repérages, dans l'objectif de monter de nouveaux circuits de randonnée, à quelques heures d'avion de l'Europe, pour la clientèle française. L'un deux, aussi prévoyant qu'altruiste, m'offre deux comprimés d'un anti-inflammatoire préventif, qui m'évitera d'avoir des courbatures le lendemain.

Contrairement à ce que l'on peut penser, la fatigue ne facilite pas forcément le sommeil. Surtout qu'on dort plutôt mal au refuge. Le froid, les nombreux verres de thé de la journée, mais surtout la raréfaction d'oxygène dans l'air, vous maintiennent toute la nuit dans un état de semi-éveil (ou de semi-sommeil, c'est selon). Je m'essouffle même en parcourant les quelques pas qui séparent le lit et l'interrupteur. C'est dire… Je finis quand même, quelques dizaines de minutes plus tard, par croiser Morphée.

Le matin : réveil collectif à 05h30. Nous avons une heure pour nous habiller chaudement, prendre le petit déjeuner et fixer les crampons sur nos chaussures.

Étape 2 : la conquête du sommet. 4 heures de marche
Départ du refuge à 6h30, pour l'ascension finale. Il nous reste entre 4 et 5 heures de marche à abattre, rendue encore plus épuisante par la neige, pour avaler les quelques kilomètres restants et atteindre le sommet, quelque 1 000 mètres plus haut. Unique recommandation faite par Hassan, notre précieux guide : marcher le plus lentement possible, et les jambes écartées, histoire d'éviter de se prendre les crampons dans le pantalon.

La dernière heure de marche est certainement la plus pénible. À plus de 4000 mètres d'altitude, je m'arrête tous les dix pas, pour reprendre mon souffle et pour ralentir les battements de mon coeur, dont l'emballement me bourdonne dans les oreilles. Hassan, qui fait l'ascension en deux heures et redescend en ski en 15 mn (c'est du moins ce qu'il prétend), fait preuve d'une grande patience à notre égard. Soit dit en passant, il est payé pour.

À l'arrivée, quand la pyramide métallique du sommet est en vue, la fatigue disparaît. Je ne sens plus mes jambes, qui accélèrent d'elles-mêmes le pas à la vue de l'objectif. Quelle satisfaction, quel bonheur ! Et quel paysage, une fois au sommet !

Une halte d'une petite demi-heure permet de prendre quelques clichés (en bon touriste), de se désaltérer et reprendre des forces. Ce n'est pas une sinécure : l'oxygène est tellement rare que le seul fait de croquer une barre chocolatée vous coupe le souffle.

Étape 3 : Le retour. 8 heures de marche
Évidemment, la descente est plus facile que la montée. Le retour au refuge prend à peine deux heures de marche. Les plus téméraires se mettent sur le dos et se laissent glisser, comme une luge, le long des pentes. C'est amusant et, surtout, ça permet de gagner une bonne demi-heure de marche.

À ce moment de l'expédition, deux possibilités s'offrent aux randonneurs : passer une nuit supplémentaire au refuge, pour récupérer après 6 heures d'effort, ou repartir, après quelques heures de repos, en direction d'Imlil, pour 6 autres longues heures de marche. Curieusement, la majorité des randonneurs choisissent cette seconde option, espérant gagner une journée.

Mais ce n'est pas forcément une bonne idée. À moins d'être un sportif de haut niveau, douze heures de marche, ça vous prive de l'usage de vos jambes les deux jours suivants. Il est préférable de passer une deuxième nuit au refuge pour redescendre tranquillement, le troisième jour, vers Imlil et reprendre ensuite la route vers Marrakech. Ce n'est pas parce qu'on est passionné de randonnée qu'on va rentrer de vacances sur les rotules !

(*) Mohamed A. Berrada est cadre dirigeant d'une entreprise casablancaise et randonneur à ses heures perdues. Il est également l'auteur de “Be… miZen, grande fugue et petites réflexions”, carnet de voyage d'une escapade en Inde, paru en septembre 2006 aux éditions Senso Unico.

 
 
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