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Propos recueillis par Karim Boukhari
Histoire.
Interview vérité : Moumen Diouri. Le Maroc a connu quinze complots entre 1957 et 1995
Le plus célèbre opposant en exil est rentré au Maroc, en octobre 2006. Mais son retour n'est pas encore définitif. Dans cet entretien, il nous en explique les raisons et revient sur l'histoire mouvementée du Maroc politique.
À peine rentré d'exil, vous êtes reparti en France. Pourquoi ?
Parce que c'était prévu dans le programme. J'avais un billet aller-retour valable un mois et il fallait bien que je m'en serve quand même (rires). Sérieusement, je suis d'abord venu voir du pays, rendre visite à mes proches et mes amis. J'ai d'ailleurs profité de l'occasion pour me |
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recueillir sur la tombe de mes parents. Je compte rentrer une nouvelle fois au Maroc, en janvier prochain, pour me chercher une maison à Rabat. Mais mon installation définitive se fera quelques mois plus tard, le temps de régler toutes mes affaires en France. J'ai accumulé une grande quantité d'archives et de documents tout au long de mon exil, et ce n'est pas facile à transporter.
Beaucoup ne comprennent pas votre optimisme, aujourd'hui, vous l'ancien opposant irréductible de la monarchie. Pourquoi ?
Je ne suis pas un hypocrite. Je l'ai déjà dit, alors je le répète : la monarchie marocaine est en train de changer, de retourner à l'enthousiasme de l'ère Mohammed V. J'étais un opposant de Hassan II, pas de la monarchie. Pour bien évaluer le régime marocain actuel, il faut le comparer à ses homologues arabes mais aussi au régime de Hassan II. C'est cela qui me fait penser, en toute objectivité, que le Maroc avance. Lentement peut-être, mais sûrement.
Votre livre le plus célèbre reste À qui appartient le Maroc ?. Et si on vous posait aujourd'hui la question ?
C'est aux autres de répondre, à vous, à la génération d'aujourd'hui. Moi, en écrivant ce livre, j'ai fait ce que j'avais à faire. Et je ne renie absolument rien puisque j'étais un opposant radical de l'ancien régime marocain. Le Maroc nouveau travaille sur trois axes principaux : la vérité, la justice et la liberté individuelle. C'est ce dernier chantier, la liberté d'expression, qui doit être le reflet véritable du changement de régime et la preuve que la monarchie a réellement entamé une marche vers la démocratie. La question, donc, reste toujours posée.
Vous avez passé 35 années loin du Maroc. À votre retour, quel est le premier changement qui vous a frappé ?
Difficile de trancher. Les projets socio-économiques en développement peut-être
Je n'ai pas sillonné tout le pays, mais seulement l'axe Casablanca - Tanger. Je suis quand même désolé de l'état dans lequel se trouve la ville que je connais le mieux : Kénitra.
Avec le recul, comment expliquez-vous votre départ en exil en 1971 ?
J'étais parti malgré moi, poussé vers la sortie par le contexte général de l'époque. J'avais déjà quitté le Maroc à destination de l'Algérie, entre 1957 et 1962. Je militais alors avec le FLN pour l'indépendance
De retour au Maroc, j'ai été condamné à mort en 1964 (ndlr : pour complot contre Hassan II) avant d'être amnistié. Je menais une existence très mouvementée, mais à partir de 1965 et jusqu'en 1971, j'ai vécu les plus belles années de ma vie. J'ai eu un mariage magnifique, ponctué par la naissance de deux filles. Mais après, on m'a jeté en prison pour des raisons obscures et, à ma sortie, j'ai compris que je n'avais plus rien à faire au Maroc. J'étais traqué, harcelé, et ma famille aussi. Je suis alors parti m'installer en France où j'ai demandé l'asile politique en 1971. Autrement, si j'étais resté au Maroc, est-ce que je serais encore en vie ? J'en doute fort.
Beaucoup doutent de la réalité de certains complots perpétrés contre le défunt Hassan II. Qu'en est-il ?
Il y a bien eu des complots contre Hassan II. J'ai moi-même participé à l'un d'entre eux, en 1963. Ce complot était réel, comme tant d'autres. Ce qui s'est passé c'est que, une fois les complots déjoués, Oufkir et les autres bras armés de l'Etat en profitaient pour mener de vastes campagnes de répression, jetant trop de monde dans les prisons.
Combien y a-t-il eu de complots en tout ?
Très exactement quinze, étalés de 1957, quand Hassan II était encore prince héritier, jusqu'en 1995. Mais ne comptez pas sur moi pour vous en dire plus.
Comment croire que Hassan II ait été quinze fois victime de tentatives d'assassinat ?
Il faut le croire parce que c'est la vérité. J'expliquerai tout cela plus tard, le moment venu, peut-être à la publication de mon prochain livre. Mais j'ai de bonnes sources pour étayer mes dires, rassurez-vous. La majorité de ces complots visant Hassan II était fomentée par des membres du sérail, des proches du roi, avec l'aval de la CIA.
Quel était, selon vous, le rôle joué par la CIA dans ces complots ?
Elle savait ! Pour les putschs de 1971 et 1972, c'est évident. Mais il n'y a pas que la CIA. Les services français aussi ont essayé, à leur tour, de participer d'une manière ou d'une autre à certains complots contre Hassan II.
Comment pouvez-vous être au courant de toutes ces informations ?
Il ne faut pas négliger la collecte de renseignements faite par les chancelleries occidentales accréditées à Rabat. Il y a eu des rapports écrits et des correspondances entre les ambassades et les services de renseignements de leurs pays. Toutes ces informations finissent nécessairement par aterrir chez les services français, qui sont les plus liés au Maroc.
Qu'est-ce qui vous lie, vous, aux services français ?
Les informations peuvent être colportées par plusieurs personnes, les journalistes (français) notamment. La plupart des livres écrits sur le Maroc sont d'ailleurs sourcés ainsi, à partir des documents entre les mains des chancelleries occidentales et des services de renseignements.
L'époque des complots est-elle révolue ?
Je le souhaite, en tout cas. Mais laissez-moi vous dire que si tous ces complots avaient échoué, c'est grâce à la baraka du peuple marocain ! Si l'un de ces complots avait réussi, le Maroc aurait disparu et il y aurait eu, aujourd'hui, plusieurs Maroc.
Pourquoi les tentatives de renverser le régime auraient-elles cessé en 1995 ? Qu'est-ce qui explique, selon vous, qu'il n'y ait pas eu de nouvelles tentatives entre 1995 et 1999, année de la disparition de Hassan II ?
En 1995, le roi était parti aux Etats-Unis et les médecins lui ont dit que sa maladie le condamnait à court terme
Tout le monde savait pour la maladie de Hassan II et attendait, de pied ferme, ce qui allait se passer.
Quel rôle avez-vous joué, personnellement, dans le complot de 1963 ?
J'étais proche de la direction du mouvement conduit par Cheikh El Arab (ndlr : opposant de Hassan II et ancien résistant, assassiné en 1964), sans être vraiment dans l'organisation. Nous voulions pousser le peuple à se révolter contre le système, mais nous ne projetions de tuer personne. Les armes qui ont été présentées au tribunal, lors des procès qui ont suivi, ont été amenées par les services de sécurité d'Oufkir. À des époques différentes, des gens comme Mohamed Oufkir ou, avant lui, Mohamed Laghzaoui (ancien de l'Istiqlal et patron de la Sûreté et de la police politique) ont beaucoup manipulé l'histoire du Maroc.
Vous n'avez pas pris part à d'autres complots, depuis la France ?
Jamais. Des mains se sont tendues vers moi, mais j'ai toujours refusé. Parce que j'ai compris qu'un complot constituerait une ruine pour le pays.
Avec le recul, comment qualifieriez-vous quelqu'un comme Cheikh El Arab, que vous avez bien connu ?
C'était un grand patriote, jaloux pour son pays. C'était un homme de principes et, contrairement à ce que beaucoup prétendent, un homme de paix. Il était anti-colonialiste et anti-féodal. Lui, moi et d'autres, n'avions jamais été anti-monarchistes. Nous combattions le régime de dictature qui régnait à l'époque et qui impliquait une centaine de personnes, au moins, regroupées autour du roi. Pour revenir à Cheikh El Arab, j'ai pu me recueillir sur sa tombe (ndlr : officiellement, le lieu d'enterrement du célèbre opposant est aujourd'hui encore non connu) à Casablanca, en octobre dernier, grâce à l'aide précieuse de l'IER.
Et Mehdi Ben Barka, que vous avez également connu, que représentait-il à vos yeux ?
J'ai beaucoup de choses à dire au sujet de Ben Barka. C'était un homme d'exception, il savait faire confiance aux jeunes. Il était d'une grande modernité. Il voulait faire de l'Istiqlal une école de combat contre l'analphabétisme. Il répétait : On ne peut pas évoluer si le peuple ne sait pas lire et écrire. C'est le devoir du parti, pas du Pouvoir. Il a toujours donné le maximum, mais il n'a pas été suivi.
Aurait-il pu, un jour, gouverner le Maroc ?
Sans hésitation, oui. Et sans un esprit de complot. Lui pouvait ancrer le Maroc dans l'avenir. Et laissez-moi vous dire qu'il ne représentait aucun danger pour la monarchie, lui qui a milité pour le retour d'exil de Mohammed V. L'absence d'un homme de sa trempe se fait cruellement ressentir, depuis 1965 jusqu'à nos jours.
Vous considérez-vous comme un homme de gauche ?
Non, je n'aime pas ce terme. Je suis d'abord un patriote.
On vous reconnaît aujourd'hui une certaine sympathie islamiste. Serait-ce l'effet de votre exil prolongé en France ?
Pas du tout. Je vous rappelle que je n'ai jamais été marxiste-léniniste, j'ai été un révolutionnaire, mais marocain et musulman. Je fais mes prières et je remercie Dieu d'être encore là. Oui, j'ai de la sympathie pour les islamistes mais, pour moi, être islamiste, c'est être musulman. Nous avons toujours été islamistes, le parti de l'Istiqlal le premier. Le Maroc est un pays islamiste. Cette notion de gauchisme repose essentiellement sur un concept créé par le Pouvoir. Dans les années 1960, le pouvoir nous collait des étiquettes de gauchistes ou d'athées pour nous dénigrer et mieux nous combattre. Je le répète : les opposants marocains ont d'abord été des patriotes. S'ils ont été révolutionnaires, c'était surtout par rapport au fondamentalisme de l'Istiqlal ou alors à l'archaïsme du système.
En résumé, que reprochiez-vous clairement au système de l'époque ?
Il était noyauté par des éléments venus de l'armée française (ndlr : Diouri fait allusion à Mohamed Oufkir et à d'autres militaires qui ont servi sous le drapeau français) qui formaient l'essentiel de la garde rapprochée de feu Hassan II.
Vous n'avez jamais tenté de rentrer au Maroc, avant 2006 ?
Je n'ai pensé à rentrer qu'à partir de 2003. Je l'ai fait savoir et, un jour, l'ambassadeur du Maroc à Paris m'a appelé pour me dire que mon passeport était prêt. J'ai par la suite pris le temps d'organiser mon retour qui s'est effectué, comme vous le savez, en octobre 2006.
Vous sentez-vous proche, aujourd'hui, d'un parti comme l'USFP ? Comptez-vous jouer un rôle politique dans le Maroc de demain ?
Je ne suis pas proche de l'USFP. D'une manière générale, je considère que la classe politique marocaine a un problème de mentalité. Il faut renouveler les élites. Il est anormal que des dirigeants s'accrochent à la tête de leurs partis plus de vingt ans durant. Demain, je compte m'investir dans la société civile, peut-être en créant une ONG pour promouvoir
les devoirs de l'homme, qu'il soit dirigeant ou simple citoyen. L'un des premiers problèmes du Maroc s'appelle la corruption.
Est-ce que vous considérez que tout a été dit sur l'Histoire récente du pays ?
Bien sûr que non. Il y a eu des combats valeureux qui ont été menés par de vrais hommes dans ce pays. Et il y a eu beaucoup de mensonges menés par ceux que j'appelle les fossoyeurs de la vérité, essentiellement des politiciens.
La rétention ou la déformation de l'information se faisaient seulement au niveau des politiques et pas des gouvernants ?
Écoutez, les premiers responsables de tous les échecs du Maroc, depuis 1956, restent d'abord ses hommes politiques. On ne peut pas tout mettre sur le dos du roi. Je pèse mes mots. Quand le Maroc a accédé à l'indépendance, un parti comme l'Istiqlal avait suffisamment de force et de pouvoir pour mieux négocier la partie avec la monarchie, pour ne pas accepter n'importe quoi. Il n'en a rien fait parce que certains ont préféré jouir de petits privilèges personnels. Voilà la vérité.
Quelle est la première pensée qui vous a traversé l'esprit quand, en octobre dernier, vous avez remis les pieds au Maroc ?
J'ai pensé à ma sur tout simplement. Elle était venue me voir à Paris en 1997 et elle est morte comme ça, pratiquement dans mes bras. C'est à elle que j'ai pensé en retrouvant le Maroc. J'aurais tant aimé que ce soit elle qui m'accueille à mon retour. |
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Parcours. Un enfant de l'Istiqlal
Moumen Diouri est né en 1938. Fils d'un grand nationaliste (un collège à Kénitra porte aujourd'hui le nom de Mohamed Diouri), il a intégré très jeune les structures de l'Istiqlal. Mais il a été l'un des premiers à exprimer son désaccord avec la ligne tracée par le parti de Allal El Fassi, notamment à l'avènement de l'indépendance. En 1957, il part une première fois en France. L'année d'après, il s'engage dans la lutte de libération de l'Algérie voisine. Accusé d'avoir trempé dans le complot de 1963, il a été condamné à mort en 1964 avant d'être amnistié. En 1971, il choisit l'exil, devenant l'un des opposants les plus médiatisés de Hassan II. Son long séjour en France, entrecoupé d'une extradition au Gabon en 1991, a été marqué par la publication de cinq livres. Le premier, Réquisitoire contre un despote, a été publié en 1971. Mais le plus connu reste À qui appartient le Maroc, écrit en 1992. Mon sixième livre (titre provisoire La haute trahison) était déjà prêt quand Hassan II est mort. J'ai décidé alors d'en retarder la publication
. Ce livre inédit devrait finir par sortir, probablement dans une version actualisée, au cours des prochains mois. |
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