Un effrayant malentendu
Rétrospective 2006. Les temps forts
Ahmed Ghazali. Confessions d'un sage cathodique
Société. Réveillon à la marocaine
Débat. Et si on légalisait le cannabis ?
Reportage. À la conquête du Toubkal
Moumen Diouri. "Le Maroc a connu quinze complots entre 1957 et 1995"
France. Le jackpot du label "halal"
Étude exclusive. 86% des MRE veulent rentrer !
Reportage. De sons et de lumières
N° 253-254
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Pages Coordonnées Par Hassan Hamdani

Rétrospective 2006

Faouzi Bensaïdi dans
WWW What a wonderful world.
(LES FILMS DU LOSANGE)

7ème art.
Flash back sur le cinéma marocain


Bonne nouvelle, il est désormais possible de faire un bilan annuel du cinéma marocain. La matière indispensable à cet exercice est enfin là : des films avec une évolution aussi bien qualitative que quantitative de la production cinématographique. Le fonds d’aide du CCM, transformé en avance sur recettes, est passé de 30 à 50 millions de dirhams. Ce bond de 70 % a permis de produire une bonne douzaine de longs métrages, complété par l’apport financier de 2M pour dix de ces oeuvres. Si en amont de la chaîne cinématographique, l’éclaircie
semble bien partie pour être durable, ce n’est pas trop le cas en aval, la distribution vivant encore sous un ciel plombé par le piratage et la mauvaise qualité des salles. Selon certains responsables du CCM, l’ouverture de nouveaux multiplexes, à l’image du Mégarama de Marrakech, et prochainement celui d’Agadir, serait l’une des solutions pour relancer la fréquentation des salles obscures en offrant de bonnes conditions de visionnage. Cet avis n’est pas partagé par des exploitants de salles incapables financièrement de se payer l’exclusivité des films, beaucoup plus onéreuse quand il s’agit de sortie simultanée en France. Sur la question du piratage, le CCM s’est réveillé de sa torpeur pour mener la lutte avec, notamment, une spectaculaire opération de saisie à Rabat chez un grossiste alimentant une bonne partie du marché informel du cinéma “à emporter”. Pour l’année 2006, plus de 2 millions de CD et DVD piratés ont été ainsi saisis contre près de 900 000 en 2005. Côté contenu, les œuvres sorties en 2006 (et à venir en 2007) dénotent d’une évolution positive dans le choix des sujets et leur traitement cinématographique, effort reconnu à l’étranger au vu du nombre de prix remportés par le cinéma marocain dans les festivals étrangers (12 en 2006). Il semble loin le temps où le public marocain avait droit à des variations autour des mêmes thèmes (droits de l’homme, condition de la femme, émigration). Un public qui répond présent quand il juge l’œuvre intéressante, puisque trois films marocains arrivent en tête du box-office pour l’année écoulée (cf. encadré), mettant la pâtée aux superproductions américaines, victimes principales du piratage (alors que les films marocains sont relativement bien protégés). Ainsi, les chiffres du film marocain sont excellents pour 2006, alors même que les entrées de Abdou chez les Almohades de Saïd Naciri ne sont pas encore comptabilisées. Certes, le deuxième volet de Elle est diabétique, hypertendue et elle refuse de crever de Hakim Noury n’a pas rencontré le succès escompté (un décevant chiffre de 20 000 entrées), rivalisant à peine avec Heaven’s Doors des fils Noury. En ce qui concerne la “nouvelle vague” marocaine, un élément prometteur comme Narjiss Nejjar n’a pas réussi à confirmer, avec son Wake up Morocco, les qualités montrées dans son premier long-métrage Les Yeux secs. Et Faouzi Bensaïdi s’est détaché du peloton de la new génération du cinéma marocain, chef de file ayant distancé tout le monde avec l’étonnant et poétique WWW What a wonderful world.


Source : CCM
CINÉMA : LE BOX-OFFICE 2006 AU MAROC
Titre
Nombre de semaines
Nombre d’entrées
Recettes en DH
1. Marock
61
127 131
3 816 299
2. La symphonie marocaine
67
96 016
2 008 806
3. Les ailes brisées
70
63 346
1 300 825
4. Da Vinci Code
24
35 219
1 140 343
5. Mission impossible 3
31
36 313
1 099 071
6. Yana ya khalti
40
40 457
906 904
7. Pirates des Caraïbes 2
15
22 350
755 510
8. King Kong
31
27 410
577 457
9. Munich
23
19 945
553 083
10. Deux flics à Miami
9
14 247
530 150


Replay musical.
Grandes averses de son alternatif


La scène musicale alternative locale a fait preuve d'un joli dynamisme en cette année 2006. Plusieurs jeunes artistes ont en effet réussi à sortir leurs premiers opus, qui leur ont permis de quitter l'underground et de se faire une place sur le ground musical. Et la révélation de l'année est incontestablement Bigg (El Khasser pour les intimes et Taoufiq Hazeb pour l'état civil), le rappeur casablancais dont le premier album, Mgharba Tal Mout, est un véritable coup de massue. Production léchée, gimmicks à l'américaine (l'intro est un petit monument), phrasé mitraillette et, surtout, des textes hyper engagés et parfois crus à se faire estampiller “explicit lyrics”. Mention spéciale à “Bladi Blad” et “Baraka Men lkhouf”, deux petits bijoux à mettre entre toutes les oreilles.
Toujours dans le même registre, le combo Fez City Clan sort son premier album simplement baptisé Fez, un son inspiré du rap US West Coast, avec 11 titres et un bonus. Plus cool, Sleeping System, l'album de Barry, confirme tout le bien que l'on pensait du chanteur, dont les influences reggae, world et fusion se drapent de textes contestataires où la mélancolie cède parfois le pas à l'humour. Quelques galaxies (ou centaines de kilomètres) plus loin, à Agadir, les sept compères d'Amarg Fusion ont pondu un premier CD venu de nulle part, Agadir Ifawn, au son bourré de trouvailles qui donnent au mot fusion son plus beau sens. Inspiré de la tradition des rwayes, ces troubadours du Souss, la bande à Jamal Oussfi fait montre d'une impressionnante maîtrise et d'une maturité incontestable dans le métissage entre la musique amazigh et d'autres genres musicaux comme le jazz, le rock et le reggae. Le tout avec une sensibilité à fleur de peau. Chapeau bas !
Rap, fusion, world... Mais où est le rock ? Il va bien, merci. Il pète même la santé avec les métalleux casaouis de The Nightmare, qui ont accouché d'un premier opus Prophecies of chaos. Le titre n'est certes pas d'un optimisme béat, mais les tracks se dopent à l'adrénaline, avec une pincée habilement touillée de sonorités made in chez nous, le tout mastérisé en France aux MP studios, s'il vous plaît.
La fournée 2007 ? Au moins aussi prometteuse, avec les sorties des nouveaux albums de, tenez-vous bien, Hoba Hoba Spirit, Haoussa, H-Kayne, Mazagan, Fnaire, Oum, Casa Crew et l'inévitable Bigg.


Internet.
Mass Propaganda cybernétique


Beaucoup d'artistes de la nouvelle scène commencent à prendre de l'ampleur dans le milieu cybernétique. Où les trouver ? Vous n'avez qu'à chauffer vos souris entre dailymotion.com, myspace.com, youtube.com, les réseaux p2p, les webzines underground locaux et autres blogs.
Voilà une petite sélection d'artistes underground qui ont le mieux réussi à faire d'Internet un moyen de promotion et de diffusion massive de leur musique. On commence avec les Tangérois Zanka Flow, qui cartonnent sur le site de diffusion de vidéos Youtube.com, avec plus de 57 000 visionnements de leur clip “Hah”, un morceau de rap hardcore, tourné dans les sombres ruelles de Tanger. Et toujours sur le même site, Hel lmkane, venus tout droit de Fès, se classent seconds avec plus de 11 000 visionnements du clip “3Chiri”, du méchant rap qui ne risque pas de laisser les amateurs indifférents. Changement de cap vers un son plus calme, avec MeOz et leur démo éponyme, disponible en téléchargement libre sur www.moroccan-undergournd.tk. Un chant envoûtant à vous couper le souffle et une touche de rock oriental pour assaisonner la chose. Après viennent CCA, combo œuvrant dans le metalcore oriental, qui cartonnent sur le même portail de téléchargement avec leur track “Derbek eddo” qui totalise à lui seul plus de 3000 téléchargement.
La sauce est servie, n'hésitez pas à passer à table.


Festivals.
La grande marée humaine


Le Festival d’Essaouira, aîné des manifestations musicales “grand public” qui s’apprête à souffler sa dixième bougie, reste la référence absolue en termes de marées humaines venues d’autres villes. Phénomène de société, dépassant le cadre de la musique, il a attiré en 2006 plus de 450 000 spectateurs, désirant s’aérer la tête et les oreilles au son des 140 artistes appelés à s’y produire. Fait notable (et admirable), Essaouira a pris un gros risque cette année en programmant, en concert de clôture, un incontrôlable Rachid Taha se castagnant avec le public pour imposer sa musique. Âgé d’à peine deux ans, le festival de Casablanca, quant à lui, a vu son affluence atteindre le record de 3, 3 millions de spectateurs !
Avec des pointes à un million de spectateurs pour les concerts d’ouverture et de clôture, où se produisaient notamment Khaled et Samira Saïd. Jouant sur du velours avec une population cible de plus de 6 millions d’habitants, le Festival a cependant réussi à attirer un public issu d’autres villes, même s’il n’est pas encore une destination “week-end entres potes” comme Essaouira. Plus au sud, le Festival de Timitar a confirmé la rapidité de sa montée en puissance. Accueillant 37 artistes lors de la première édition, il y a trois ans, la manifestation gadirie est passée à 65 artistes invités en 2006, attirant de grosses pointures (certes un peu has been) à l’image de Jimmy Cliff. Avec seulement deux scènes, Timitar a réussi à convaincre 600 000 spectateurs avec une moyenne journalière de 80 à 100 000 spectateurs.
Et miracle, toutes ces foules ont fait la fête sans incidents notables. Comme quoi, la peur de la “faouda” des marées humaines, qui a longtemps hanté les esprits sécuritaires, relevait plutôt de la paranoïa.


Littérature.
J’écris donc “Je” suis


Parmi les auteurs marocains ayant publié cette année, quelques-uns émergent du lot en prenant la parole à la première personne du singulier, formant l’avant-garde d’une nouvelle génération d’écrivains où le “je” s’affirme de manière assumée ou implicite. L’auteur de L’armée du salut (Le Seuil, 2006), Abdellah Taïa, dans un genre autobiographique, a même créé la sensation de l’année littéraire en faisant son coming out en pays musulman, soutenu par un style ne faisant pas dans la dentelle. Porteur d’une singularité et désireux de la faire partager, Driss Ksikes, auteur de Ma boîte noire (Tarik Éditions, 2006), donne la parole à son double Mokhtar, personnage central du roman qui décrit, par procuration, des pans de vie de l’auteur, même si Ksikes se défend d’être dans l’autobiographie explicite. Un peu comme Driss C. Jaydane, auteur de Le jour venu (Le Seuil, 2006), qui, tout en laissant s’exprimer son “ego”, utilise comme passerelle un lycéen de la bourgeoisie casablancaise des années 80.



Humeur.
Coïncidence indigeste

Hassan Hamdani
h.hamdani@telquel.info

À l’époque de feu Hassan II, l’anniversaire du roi coïncidait avec la fête de la jeunesse et tout le monde s’en foutait pas mal. C’était jour d’ennui général, point barre. Cette année, l’Aïd El Kébir coïncide avec le jour de l’an et tout le Maroc se sent concerné. C’est dire le centre d’intérêt des Marocains qui se concentre sur le beaucoup boire et le bien manger et certainement pas sur les fêtes nationales. C’est même le branle-bas de combat chez les fêtards de tout poil, sauf chez les très barbus. Que choisir : le traditionnel mouton ou la coupe de champagne ? Pas à une contradiction près, le Marocain, tenté autant par le boulfaf que par le foie gras, a décidé de couper la poire en deux. Ils sont ainsi déjà des milliers à s’informer simultanément sur le cours du mouton, la qualité de la chair du sardi cette année, et sur les forfaits réveillons de Marrakech ou Agadir, zones de tolérance touristiques où l’alcool coule toujours à flots, que ce soit la fête de Saint Brahim ou de Saint Sylvestre. Comptent-ils tous attendre les douze coups de minuit pour souhaiter le nouvel an à leurs moutons, en leur tranchant la gorge ? Et noyer ensuite le sacrifice sous beaucoup de bulles ? Vue du point religieux, cette rencontre entre le calendrier lunaire musulman et le calendrier grégorien et chrétien prend l’aspect d’un clash des civilisations. Vu du point de vue gastronomique, c’est juste l’occasion d’être un peu plus ballonné qu’à l’accoutumée. Bonne indigestion à tous !

 
 
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