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N° 253-254
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

En bon Marocain, Zakaria ne connaît pas son pays. Il n’a jamais été à Merzouga.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



“Tu vois Ronaldinho koullou ? Eh ben mets le sur le terrain de Meknès, fais-le jouer contre Safi et tu vas voir qu’il ne va rien faire du tout. Son jeu est basé sur la vitesse et avec un terrain pareil, il ne peut dribbler personne”. Zakaria Boualem acquiesce. L’homme qui lui fait face maîtrise apparemment son sujet. Il s’appelle Benali et il a acquis, au cours de son existence bien pleine, une sorte de sagesse footballistique qui lui permet de proférer des analyses qui ne souffrent d’aucune contradiction. Il continue en expliquant à Zakaria Boualem que même si Ronaldinho réalisait un exploit, ce serait tellement mal filmé que cela ne ressemblerait en rien à un exploit. Et la conclusion tombe, implacable : il y a peut-être un Ronaldinho à Meknès mais personne ne peut s’en rendre compte. Zakaria Boualem a longtemps médité sur ces paroles. Il y a pensé en regardant un concert dans la rue, un truc officiel où un chanteur éclairé par un spot balancé en pleine figure ânonnait péniblement ses gammes orientales devant un immense espace laissé vide “pour des raisons de sécurité”. Le public, le vrai, parqué à plusieurs centaines de mètres, n’entendait rien si ce n’est quelques notes rebelles et stridentes, échappées d’une sono mal réglée. Le tout avait l’air minable, c’est tout. On aurait pu amener à sa place Pink Floyd ou Fayrouz et ils auraient eu l’air aussi minables. La conclusion s’impose d’elle-même, et même Zakaria Boualem l’a trouvée tout seul : on ne peut pas exister tout seul. La médiocrité d’un décor ou d’une mise en scène détruit tout. Arrivé à ce point de sa réflexion, notre infatigable héros allume la télévision et tombe sur le
spectacle de Jean Michel Jarre. Pour Zakaria Boualem, Jean Michel Jarre est un illustre inconnu. En téléchargeant ses morceaux sur Internet, il a découvert que cet homme était en fait le compositeur du générique d’une antique émission intitulée “Compioutère seb3a”, un truc hi-tech à l’époque. Il n’est pas sûr que ce soit une très bonne référence, mais bon, c’est un fait. Profitons-en pour nous demander si la RTM, à l’époque, avait payé l’auteur… Réponse possible : c’était avant l’ère du piratage, donc ça ne s’appelait pas piratage, donc ça n’en n’était pas, sans doute, et merci. Donc, Jean Michel Jarre, disions-nous. Quelques notes répétées jusqu’à la nausée sur un fond très marqué années 80, pas de quoi faire sauter de joie Zakaria Boualem. En un mot, c’est un peu lourd… Oui, mais là, Jean Michel Jarre est filmé à Merzouga, au milieu des dunes. Il est épaulé par un light show phénoménal, avec des feux d’artifice à l’appui, et c’est tout simplement magnifique. Même les interventions héroïques du traducteur n’arrivent pas à gâcher le tout. Cet homme a tout de même trouvé le moyen de traduire “je remercie les gens qui travaillent sur le terrain” par “annass alladine yachtaghilouna faouqa al ard”, pensant sans doute que Jean Michel Jarre remercierait les extraterrestres plus tard dans la soirée. Bon, mais ce n’est le sujet. Le sujet, pour Zakaria Boualem, c’est que le spectacle a lieu au Maroc, et que lui-même, en bon Marocain, ne connaît pas son pays. Il n’est jamais allé à Merzouga, il ne connaît pas le Sud. La seule idée qu’il ait fallu attendre Jean Michel Jarre pour qu’il découvre cette zone relève de l’ironie la plus cruelle. Oui, nous avons ça chez nous, et c’est un don de la nature qu’il faut exploiter au lieu de laisser les seuls touristes allemands en profiter. Jusque-là, Zakaria Boualem n’avait jamais envisagé d’y mettre les pieds en vacances, c’était pour lui un truc d’altermondialiste frustré, une sorte de sensation forte réservée à ceux qui se complaisent le reste du temps dans un confort ouaté et anesthésiant. Il est grand temps qu’il aille voir à quoi ça ressemble, le Zakaria Boualem. Il ne va pas le regretter, mais juste se sentir un peu débile d’avoir dû attendre Jean Michel Jarre pour s’y mettre enfin.

 
 
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