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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

Un héros improbable

Ahmed R. Benchemsi
Malgré ses 24 ans de dictature, Saddam Hussein passe aujourd’hui pour un martyr


“On s’inquiète apparemment beaucoup des deux dernières minutes de la vie de Saddam Hussein et moins de ses 69 dernières années, pendant lesquelles il a tué des centaines de milliers de personnes”, a déclaré, à Washington, le porte-parole de la Maison-Blanche. C’est sans doute la première chose intelligente que dit un officiel américain, depuis l’invasion de l’Irak. Heureusement, Bush est là pour rectifier le tir. Selon l’inénarrable président américain, “la pendaison de Saddam
est une étape importante pour la démocratie en Irak”. Ouf ! Nos repères restent saufs : la politique moyen-orientale américaine est toujours grotesque. Et dangereuse : en permettant à ses affidés du gouvernement irakien de pendre Saddam le jour sacré de Aïd Al Adha (traditionnellement un jour de paix, pendant lequel le sang – sauf celui des moutons – ne doit pas être versé), le gouvernement Bush a une nouvelle fois suscité la révolte des musulmans. Des musulmans… dans leur ensemble ? Pas en Irak, en tout cas.

Le comité des Oulémas, une des principales organisations religieuses d’Irak, a ainsi publié un communiqué selon lequel : “le choix de la date de Aïd Al Adha témoigne de leur haine [NDLR : celle des Américains], et de leur désir de provoquer les sunnites”. Oui, vous avez bien lu : les sunnites. Et les chiites ? Pour eux aussi, Aïd Al Adha est une période sacrée où il ne doit pas y avoir mort d’homme. Sauf que pour les chiites irakiens, Saddam n’était pas seulement un homme ; il était l’incarnation humaine du mal. N’a-t-il pas torturé et tué des centaines de milliers d’entre eux, tout au long de sa sanglante présidence ? A Sadr City, un bastion chiite, la nouvelle de l’exécution du Raïs déchu a suscité des manifestations de joie publiques. Le lendemain, rapporte une agence de presse, certains parents n’hésitaient pas à montrer à leurs enfants les images de sa pendaison. On imagine l’impact désastreux sur leur psychologie fragile, encore en construction : des images choquantes d’un homme mort au cou désarticulé. Sauf que, jusqu’à la dernière minute et malgré les provocations de certains gardes (le film pirate de la pendaison a largement circulé sur Internet), le condamné est resté digne.

Du coup, pour la plupart des musulmans non irakiens, Saddam Hussein passe aujourd’hui pour un symbole de la résistance. Parce qu’il a été jugé par un tribunal aux ordres de l’occupant, parce que son exécution s’est déroulée dans des conditions blâmables et à un moment très mal choisi, la rue musulmane a oublié ses 24 ans de dictature sanglante. Elle a oublié ses crimes de masse contre ses opposants kurdes, chiites, et même sunnites (il y en avait)… tous musulmans, eux aussi ! Evidemment, avec 12 ans de blocus, deux guerres et une invasion, les Américains ont eux aussi causé de terribles souffrances au peuple irakien. Mais qui a le plus fait souffrir ce peuple, Saddam ou les Américains ? Cela ne justifie en rien l’invasion de ces derniers, mais la question mérite raisonnablement d’être posée. Hélas, la passion, comme souvent en terre d’islam, transcende la raison. Partout, on allume des bougies à la mémoire de Saddam, on brandit des portraits du “héros et martyr de l’islam”…

Et au Maroc ? Outre l’appel à manifestation d’un collectif d’associations de droits de l’homme (qui fustige l’occupation américaine et la peine de mort en général, mais évite intelligemment d’ériger Saddam en héros), le gouvernement, sans évoquer l’exécution de l’ancien dictateur, a émis un communiqué très sobre, appelant à “la nécessaire réconciliation et concorde entre les différentes composantes de la nation irakienne, appelées à vivre dans la paix, la sécurité et le progrès”. C’est de la langue de bois, oui. Mais pour une fois, on a presque envie de l’applaudir.

 
 
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