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Par Driss Bennani
Phénomène. Voir un guérisseur et mourir
Depuis un an, Chrif Mekki Torbi, qui prétend posséder des dons surnaturels, reçoit quotidiennement des milliers de malades. Trois décès parmi ses patients ne semblent pas avoir entamé son aura
La place Bouatiba à Skhirat reste désespérément vide en ces premiers jours du mois de janvier. C'est pourtant ici que, pendant plusieurs semaines, des milliers de personnes venues des quatre coins du pays attendaient l'apparition de leur guérisseur-miracle : le dénommé Chrif Mekki Torbi. Aujourd'hui, l'homme est invisible. Il a du travail en France, explique furtivement l'une de ses proches. Depuis le terrible |
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incident, il s'est enfermé chez lui et ne veut plus parler à personne. Des milliers de patients le regrettent déjà, affirme quant à lui un voisin. Le terrible incident en question remonte au 27 décembre dernier. Une journée comme les autres, où le Chrif fait son apparition vers 9 heures du matin, sous les youyous des femmes qui l'attendent depuis plusieurs heures déjà. Au beau milieu de la place, Amal l'attend à l'arrière d'un taxi. Gravement malade, la jeune fille a fait le déplacement depuis Casablanca, contre l'avis de ses médecins. Le chrif l'ausculte en urgence et n'a même pas le temps de terminer son rituel, quand Amal rend subitement l'âme. C'est la panique générale. Sous le choc, la famille accuse le Chrif d'avoir jeté un sort fatal à leur fille, menace de l'attaquer en justice avant d'en venir rapidement aux mains. Les gendarmes arrivent assez vite sur les lieux, dispersent la foule et entreprennent d'interroger Mekki Torbi chez lui. Il ne sera finalement pas inquiété. L'état de la jeune fille était désespéré, je ne lui ai rien fait. C'est tout juste si je l'ai touchée et lu quelques versets du Coran pour bénir l'eau qu'elle avait elle-même apportée, argumente Mekki Torbi sur les colonnes du quotidien Al Massae.
Charlatan ou vrai guérisseur ?
Encore endeuillée, la famille d'Amal reconnaît sa naïveté, sans pour autant disculper le mystérieux saint de Skhirat. Amal n'avait plus aucun espoir de guérison. Quand elle a appris, par l'intermédiaire de quelques collègues de travail, l'existence du Chrif, elle a insisté pour le consulter. Comme son médecin, nous avons tenté de l'en dissuader. Mais voyant son état empirer, nous avons quand même accédé à son dernier souhait, explique Hassan Mouttaqi Allah, l'oncle de la défunte.
Cette dernière, accompagnée de sa mère, fait alors le déplacement jusqu'à Skhirat et passe la nuit chez des proches habitant la région. Vers neuf heures, ce charlatan est venu soi-disant soigner ma nièce, épuisée par le trajet et par une nuit agitée. Il n'est peut-être pas directement responsable du décès d'Amal. Mais si elle était restée à Casablanca, si elle n'avait pas cédé à cette tentation ultra-médiatisée, elle aurait pu mourir dignement parmi les siens, poursuit l'oncle.
À la préfecture de Skhirat-Témara, on explique, assez froidement, que c'est le troisième cas de décès, en moins de quatre mois, parmi les patients de Mekki Torbi. Deux femmes âgées et atteintes de cancer ont déjà quitté la vie alors qu'elles attendaient de le voir. Après le dernier décès, nous lui avons interdit de recevoir des malades, affirme un responsable de la préfecture. Seul problème : une foule nombreuse continue de s'agglutiner chaque jour devant le domicile du guérisseur pour recevoir sa bénédiction. Certains viennent jusqu'à nos bureaux pour nous demander de lui permettre à nouveau de recevoir des malades, déplore notre responsable préfectoral.
Un Chrif bien mystérieux
L'incroyable histoire du Chrif Mekki Torbi démarre fin 2005. Vers le mois de décembre, un mystérieux paysan fait parler de lui dans la région de Skhirat. Il prétend être l'héritier d'une riche famille du Gharb et posséder des dons surnaturels, qui lui permettent de guérir les maladies les plus difficiles, de l'asthme au diabète, en passant par le cancer. Grâce au bouche-à-oreille, et quelques articles de presse aidant, le quinquagénaire passe rapidement du statut d'illustre inconnu à celui de véritable phénomène de société. Chaque jour, 4000 personnes en moyenne font patiemment la queue, dès les premières lueurs de l'aube, pour pouvoir lui serrer la main. C'est sa méthode, raconte une vieille dame venue le visiter. Mekki Torbi ne donne rien à boire, ni à manger. Il serre simplement les mains de ses visiteurs, bénit l'eau qu'ils lui apportent et n'accepte, en guise de rémunération, qu'une seule offrande : des pains de sucre.
Un rituel simple, mais diablement efficace, qui a déjà séduit plusieurs dizaines de milliers de personnes venant de toutes les régions du pays. Selon certains voisins, des personnalités gouvernementales et des officiels consulteraient régulièrement le guérisseur. Ce dernier aurait même, selon les dernières rumeurs, ses entrées au palais royal. Sinon, s'emporte Hassan Moutaqqi Allah, comment expliquer la protection dont jouit ce charlatan et l'aide qu'il reçoit de la part des autorités.
Entretenant le délire collectif, le Chrif a récemment affirmé disposer d'une baraka dans les mains, qui agit à environ 50 mètres à la ronde. En le touchant une première fois, j'injecte de l'énergie au patient. La deuxième, je récupère sa maladie et sa douleur dans mon corps, expliquait-il très sérieusement à l'AFP. Récemment, le guérisseur a même épousé une jeune universitaire, tombée amoureuse de lui après une guérison-miracle d'un cancer du sein. Il ne s'agit pas de guérison, mais uniquement d'un soulagement temporaire, que certains malades peuvent éprouver par un simple effet psychologique, argumente un médecin de Casablanca.
Pourtant, le décès d'une troisième patiente venue voir le saint homme n'a en rien entamé sa popularité. Bien au contraire. Les gens vont jusqu'à répéter que le destin de ces gens était de mourir entre ses mains, déplore un acteur associatif à Skhirat. Pire, la rumeur populaire ne fait qu'amplifier l'aura mystique du personnage. On raconte ainsi que le jour de la mort de sa patiente, le fourgon venu embarquer le Chrif a refusé de démarrer. Quant à l'adjudant de gendarmerie venu l'arrêter, il aurait péri dans un terrible accident de la route le 31 décembre.
Aux dernières nouvelles, Mekki Torbi aurait discrètement repris du service. Devant la pression populaire et en l'absence de tout motif légal, la gendarmerie aurait fini par lever l'interdiction d'exercer imposée au guérisseur. Jusqu'au prochain décès ? |
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Plus loin.
Responsable, mais pas coupable
Parce qu'il n'administre aucune potion ni aucun produit à ses patients, le Chrif de Skhirat a beau jeu de se disculper du décès de trois de ses visiteurs. Mais l'état physique de ces personnes ne se serait peut-être pas autant détérioré si elles avaient été mises sous surveillance médicale. Pour diverses raisons, elles ont malheureusement cédé aux sirènes d'un individu qui prétend guérir au toucher, en contrepartie de misérables pains de sucre. Bien avant ce troisième décès, l'affaire de Mekki Torbi avait pris suffisamment d'ampleur pour préoccuper les autorités. Elles n'ont pourtant pas jugé nécessaire de réagir. Les gens viennent lui rendre visite. Nous ne pouvons quand même pas les en empêcher, nous a répondu un responsable de la préfecture de Skhirat. La situation serait certainement différente si Mekki Torbi se faisait payer en pièces sonnantes et trébuchantes. Ses actes auraient alors relevé de l'escroquerie, délit puni par la loi. Mais le pain de sucre, lui, n'a pas d'odeur.
Petite question : que fait le guérisseur avec les centaines, voire les milliers, de pains de sucre qu'il reçoit en offrande chaque jour ?
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