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N° 255
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

Zakaria Boualem n'entame même pas la conversation avec le chauffeur de taxi.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Zakaria Boualem, installé dans un taxi rouge, observe d’un œil navré le portait de Saddam Hussein que le chauffeur a cru bon de placer en évidence sur son tableau de bord. La présence du triste tyran ici n’a rien de surprenant. Pour le taximan, il est une victime des Américains, tombé en martyr le jour de l’Aïd avec beaucoup plus de dignité que n’en ont manifesté ses bourreaux lors de l’exécution. Oui, c’est logique, parce que les images de la pendaison renvoyaient inévitablement aux meurtres barbares des terroristes d’Al Qaïda. Tout cela est logique, mais, en même temps, c’est n’importe quoi. Le grand n’importe quoi… Dans quel triste état sommes-nous pour en arriver à faire de Saddam Hussein un héros ? Zakaria Boualem n’entame même pas la conversation avec le chauffeur de taxi, c’est parfaitement inutile.

Ce n’est pas grave, ledit chauffeur l’entame tout seul, la conversation. Un monologue, en fait, où il commence par traiter tout le monde de voleurs, les élus, les ministres, les policiers, les taxis, avant d’en appeler soudain à l’interdiction de tous les journaux impies… Le raisonnement du chauffeur est simple : la liberté d’expression est une catastrophe qui conduit à la siba généralisée. L’islam est en danger, la stabilité de l’Etat aussi, et il faut sévir contre ces fous de journalistes, bien sûr manipulés par les juifs. Zakaria Boualem voudrait répondre, mais encore une fois, il n’ose pas. Il voudrait expliquer au chauffeur de taxi que sans ces fous de journalistes, il n’aurait pas obtenu la liberté
d’expliquer à ses clients que tous les élus sont corrompus, ce qui est faux d’ailleurs. Qu’on ne peut pas à la fois se féliciter de pouvoir exprimer ses opinions tout en appelant tous les jours à la suppression de ceux qui ont participé à arracher ce droit. Il voudrait expliquer au chauffeur de taxi encore plein de choses, mais c’est impossible. Le chauffeur de taxi se prend pour un héros de l’islam, des Arabes, il est embarqué dans une logique de guerre qui est impossible à briser. Bien entendu, aucun de ses agissements n’est en accord avec les principes de l’islam, ni même de la simple bienséance. Il conduit comme un fou, invective tout le monde, reluque les demoiselles avant de les insulter, passe au bar avant de prendre le volant, et roule sans assurance. Mais ce n’est pas grave puisque chez nous, il suffit d’annoncer un principe pour avoir l’air d’y croire. On ne demande à personne de l’appliquer, il suffit de l’énoncer avec emphase, de le répéter le plus souvent possible, et le tour est joué. Nous sommes en panne de principes, de créativité, de réflexion. C’est pourquoi le prêt-à-penser arabe, téléchargeable gratos sur les chaînes spécialisées, fait fureur. Il remplit le vide sidéral des cerveaux. Il fournit une opinion sur tout. Fini la réflexion, les questions, on est configuré pour la vie. On insulte notre prophète ? Brûlons des drapeaux ! On assassine Saddam Hussein ? Affichons-le partout ! Nous sommes devenus un énorme chien de Pavlov : quelque chose de terriblement prévisible et de complètement inoffensif.

Face à cette vague, Zakaria Boualem ne peut rien. Mais il se sent seul, terriblement seul. Sans avoir de conscience politique, il sent bien que tout est en train de partir de travers, que le dérapage est généralisé, que tout le monde raconte n’importe quoi avec une telle assurance qu’il est impossible d’y résister. Non, le Guercifi n’a pas de solution. Il a beau tendre l’oreille, il n’entend que des appels à la haine, des insultes systématiques, des théories du complot à grande échelle. Tout le monde est content. Les populistes peuvent entretenir la flamme du délire, les barbus appeler à la destruction de tout pour revenir à un âge d’or qui n’a jamais existé, les politiciens surfer sur le mécontentement généralisé, insulter l’étranger pour se faire applaudir. Oui, tout le monde est content, sauf Zakaria Boualem, qui a l’impression que personne ne parle pour lui, et que personne ne lui parle. Quelqu’un, quelque part, a-t-il une solution ? Ah oui, au fait : bonne année quand même !

 
 
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