Zakaria Boualem n'entame même pas la conversation avec le chauffeur de taxi.
Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque
Zakaria Boualem, installé dans un taxi rouge, observe dun il navré le portait de Saddam Hussein que le chauffeur a cru bon de placer en évidence sur son tableau de bord. La présence du triste tyran ici na rien de surprenant. Pour le taximan, il est une victime des Américains, tombé en martyr le jour de lAïd avec beaucoup plus de dignité que nen ont manifesté ses bourreaux lors de lexécution. Oui, cest logique, parce que les images de la pendaison renvoyaient inévitablement aux meurtres barbares des terroristes dAl Qaïda. Tout cela est logique, mais, en même temps, cest nimporte quoi. Le grand nimporte quoi
Dans quel triste état sommes-nous pour en arriver à faire de Saddam Hussein un héros ? Zakaria Boualem nentame même pas la conversation avec le chauffeur de taxi, cest parfaitement inutile.
Ce nest pas grave, ledit chauffeur lentame tout seul, la conversation. Un monologue, en fait, où il commence par traiter tout le monde de voleurs, les élus, les ministres, les policiers, les taxis, avant den appeler soudain à linterdiction de tous les journaux impies
Le raisonnement du chauffeur est simple : la liberté dexpression est une catastrophe qui conduit à la siba généralisée. Lislam est en danger, la stabilité de lEtat aussi, et il faut sévir contre ces fous de journalistes, bien sûr manipulés par les juifs. Zakaria Boualem voudrait répondre, mais encore une fois, il nose pas. Il voudrait expliquer au chauffeur de taxi que sans ces fous de journalistes, il naurait pas obtenu la liberté |
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dexpliquer à ses clients que tous les élus sont corrompus, ce qui est faux dailleurs. Quon ne peut pas à la fois se féliciter de pouvoir exprimer ses opinions tout en appelant tous les jours à la suppression de ceux qui ont participé à arracher ce droit. Il voudrait expliquer au chauffeur de taxi encore plein de choses, mais cest impossible. Le chauffeur de taxi se prend pour un héros de lislam, des Arabes, il est embarqué dans une logique de guerre qui est impossible à briser. Bien entendu, aucun de ses agissements nest en accord avec les principes de lislam, ni même de la simple bienséance. Il conduit comme un fou, invective tout le monde, reluque les demoiselles avant de les insulter, passe au bar avant de prendre le volant, et roule sans assurance. Mais ce nest pas grave puisque chez nous, il suffit dannoncer un principe pour avoir lair dy croire. On ne demande à personne de lappliquer, il suffit de lénoncer avec emphase, de le répéter le plus souvent possible, et le tour est joué. Nous sommes en panne de principes, de créativité, de réflexion. Cest pourquoi le prêt-à-penser arabe, téléchargeable gratos sur les chaînes spécialisées, fait fureur. Il remplit le vide sidéral des cerveaux. Il fournit une opinion sur tout. Fini la réflexion, les questions, on est configuré pour la vie. On insulte notre prophète ? Brûlons des drapeaux ! On assassine Saddam Hussein ? Affichons-le partout ! Nous sommes devenus un énorme chien de Pavlov : quelque chose de terriblement prévisible et de complètement inoffensif.
Face à cette vague, Zakaria Boualem ne peut rien. Mais il se sent seul, terriblement seul. Sans avoir de conscience politique, il sent bien que tout est en train de partir de travers, que le dérapage est généralisé, que tout le monde raconte nimporte quoi avec une telle assurance quil est impossible dy résister. Non, le Guercifi na pas de solution. Il a beau tendre loreille, il nentend que des appels à la haine, des insultes systématiques, des théories du complot à grande échelle. Tout le monde est content. Les populistes peuvent entretenir la flamme du délire, les barbus appeler à la destruction de tout pour revenir à un âge dor qui na jamais existé, les politiciens surfer sur le mécontentement généralisé, insulter létranger pour se faire applaudir. Oui, tout le monde est content, sauf Zakaria Boualem, qui a limpression que personne ne parle pour lui, et que personne ne lui parle. Quelquun, quelque part, a-t-il une solution ? Ah oui, au fait : bonne année quand même ! |