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Propos recueillis par
Cerise Maréchaud
Cinéma.
Narjiss Nejjar. Je ne fais pas de propagande
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Narjiss Nejjar, sur le tournage
de Wake up Morocco.
(AIC PRESS)
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Romantique et grande gueule, patriote et rebelle, Narjiss Nejjar ressemble finalement à son second long-métrage, Wake up Morocco. Et elle le dit haut et fort.
D'où vient votre passion du cinéma ?
De mon grand-père. Je me suis beaucoup promenée avec lui à Tanger, ma ville natale. Il passait son temps à me raconter des histoires, qui ont dû percuter quelque chose dans mon imaginaire
J'ai sûrement dû les réinventer de manière inconsciente.
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Mais y a-t-il aussi des films, des réalisateurs qui vous ont particulièrement marquée ?
C'est difficile à dire. Je reste très éclectique dans mes choix. J'aime le rapport au silence, à la symbolique dans certains films d'Asie
et je me sens proche d'une certaine école iranienne. Je trouve que c'est un cinéma très insolent, malgré tous les subterfuges qu'il doit utiliser pour dire les empêchements, les difficultés de la société iranienne. J'aime ces non-dits, cette manière de contourner les interdits via des images fortes.
Plus généralement, qu'est-ce que le cinéma pour vous ?
En tant que cinéaste au Maroc, aujourd'hui, je crois que je ne pourrais pas faire un autre cinéma que celui que je fais. Un cinéma engagé, en prise directe avec la réalité mouvante d'un pays. Avec la vie, en somme.
Que ressentez-vous quand vous réalisez ?
Jamais d'angoisse, mais beaucoup d'interrogations. Je suis plutôt une cinéaste de l'instinct. J'ai besoin d'être surprise. Je trouve que la magie du cinéma retrouve tout son sens, dès l'instant où moi-même suis la première spectatrice de ce que je filme.
Qu'est-ce que cette approche instinctive du cinéma implique pour votre équipe ?
C'est très déstabilisant. Certains d'entre eux le vivent plutôt mal. On sait d'avance ce qu'on va tourner, mais si quelque chose se produit à gauche alors que je suis en train de tourner à droite, ou si un lieu trouve tout son sens au moment où je pose mes yeux dessus, je peux modifier complètement la structure du plateau. Il faut être capable d'accueillir tous les instants de la vie, ces petits détails qui peuvent tout magnifier.
Votre rythme de création vous est-il propre ou est-il imposé par des contraintes extérieures ?
Entre Les Yeux secs et Wake up Morocco, trois années se sont écoulées. J'ai déposé un projet antérieur pour lequel je n'ai pas eu de subvention du fonds d'aide. Du coup, je n'ai pas pu le réaliser. Sinon, je pense que j'aurais tourné bien avant. Par exemple, là, je suis la sortie de Wake up Morocco, tout en montant mon téléfilm et en travaillant sur l'écriture de mon prochain long-métrage. J'essaie d'avancer assez vite. Mais vais-je réussir à rassembler les sous nécessaires ? C'est une autre histoire
Il y a environ un an, vous trouviez que le titre Wake up Morocco ne servait pas autant le film que la version en arabe, Inhad ya Maghrib
J'y ai beaucoup réfléchi et finalement, je trouve que dans la consonance de Wake up, il y a quelque chose d'assez frontal, de violent. Cela correspond à une volonté de faire bouger rapidement les choses. Mais dans inhad, il y a en plus le principe de nahda, qui n'est pas une révolution mais qui peut s'y apparenter, comme une sorte de renaissance. Ceci donnait un horizon encore plus large au film et j'aimais cette possibilité d'une autre lecture.
Wake up Morocco est né d'un déclic
En réalité, il y en a eu deux. D'abord ce moment où j'étais devant ma télé, le 15 mai 2004, quand, comme plein de Marocains, j'ai assisté à cet échec cuisant de la non-attribution de la Coupe du monde 2010. J'étais attristée car, naïvement, j'avais envie d'y croire aussi. Je suis sortie juste après et tout me paraissait désolé : les rues étaient vides, fantomatiques. Je me suis dit qu'il y avait là une force et une vacuité dont il fallait absolument parler
Un peu plus tard, je me baladais sur la corniche, un jour brumeux. Et il y avait une sorte de chape de plomb sur le petit îlot de Sidi Abderrahmane. J'ai cru voir le Maroc à cet instant, comme un pays circonscrit au milieu de nulle part. Surtout, j'avais entendu parler des diseuses de bonne aventure qui y vivent, et je me demandais ce qu'elles avaient prédit pour l'avenir. J'ai donc relevé mon jean, enlevé mes chaussures, traversé sur les rochers et suis allée discuter avec ces femmes pour comprendre
Certains ont qualifié Wake up Morocco de populiste, nationaliste, voire quasi officiel
Moi, je dis franchement que les imbéciles sont nombreux. Et ce genre de commentaires me fait rire. Parce que je ne connais pas beaucoup de nationalismes qui se permettent de faire une radiographie de la société avec autant de virulence. Ce film dit quelque chose de très simple : le Maroc a des balafres hideuses. À nous d'en faire quelque chose, de nous regarder en face. Nous sommes des unijambistes ? Tant pis. On a quand même une structure, une colonne vertébrale qui nous permet de marcher.
On parle de film officiel, sous prétexte qu'il a bénéficié de l'aide de Sa Majesté sur le plan logistique
De cela, je suis très fière. Mais je ne fais pas pour autant de la propagande. Je suis une royaliste, mais en même temps laïque ! Je suis dans mon idéologie personnelle. Je ne fais partie d'aucun parti politique, je suis politisée dans le sens de ma citoyenneté, d'un projet de société que j'ai envie de voir se réaliser au Maroc. Et je pense que beaucoup auraient aimé être à ma place, juste pour avoir la possibilité de le faire. C'est pour ça que je dis imbéciles, parce que je sens un accent de mauvaise foi. Et je ne trouve pas ça très sain...
À un moment, vous avez cru que tout le projet allait tomber à l'eau
Il y en a eu plusieurs. D'abord parce qu'on n'a pas pu rassembler le budget nécessaire. Ensuite quand on a eu besoin de 5000 figurants et que je me suis retrouvée face à un colonel de l'armée, qui m'a demandé si on se prenait pour un film américain. Enfin, durant les derniers jours du tournage, quand on s'est rendu compte qu'il n'y avait plus d'argent dans la caisse.
J'ai été sauvée par un miracle. J'ai une amie qui est mariée à un homme d'affaires canadien, avec qui j'entretenais des relations cordiales. J'ai pris mon téléphone un matin, en me disant que c'était la dernière chance, et ce monsieur a mis vingt-quatre heures à me débloquer les fonds. Il a mis 1,5 million de dirhams sur la table, sans avoir lu le scénario ni visionné la moindre image du film.
Parlez-nous du nouveau projet sur lequel vous travaillez
Il traite d'un sujet qui commence à poindre dans mes films : le fondamentalisme religieux. J'ai envie d'exprimer ma colère. Car pour moi, il n'y a pas de majorité et de minorité, mais des individus qui ont la même place, en tout cas qui ont droit à la même place, quelles que soient leur confession, leur idéologie ou leur manière de penser.
S'agit-il du projet Libre, qui avait été refusé par la commission du fonds d'aide ?
Je risque de récupérer une partie de cette histoire qui me touchait beaucoup, sur la rencontre entre un intégriste musulman et un travesti à Essaouira, et donc de la rencontre entre la plus grande des intolérances et la plus grande des libertés. Mais l'idée aujourd'hui est d'aller encore plus loin, avec une force de frappe plus importante.
Ce problème de la liberté d'être, et son contraire, l'empêchement d'être, très présents dans votre cinéma, les ressentez-vous personnellement ?
Oui, totalement. J'aime la société dans laquelle je vis parce que, mine de rien, je la trouve libre. Il suffit d'aller jeter un coup d'il du côté de la péninsule arabique pour s'en assurer. On sort, on boit, on fume, on est sur les terrasses de cafés, on se met en bikini l'été. On est libre. Mais j'ai envie qu'on le reste. Les non-libertés, elles, sont inscrites dans les esprits. Ce qui est à combattre, ce sont ces dogmes selon lesquels le Maroc est fait de telle manière que nous devons nous comporter de telle façon à cause des traditions
Que signifie l'expression nouveau cinéma marocain ?
Rien du tout ! Chaque film fait partie d'un nouveau cinéma. Il y a quelques années, de jeunes cinéastes qui ont fait leurs classes à l'étranger sont venus au Maroc avec des courts-métrages, et on les a aussitôt qualifiés de nouvelle vague. Ça me fait rire, car ça renvoie à une dynamique presque consensuelle. La seule chose que nous ayons apportée en commun, c'est la rigueur, la technicité. Et puis, peut-être, une petite audace, voire une certaine insolence, perçue comme une arrogance, comme un danger pour les plus anciens. Or, il y a des bijoux dans le cinéma marocain. C'est peut-être dans l'ordre des choses, que d'ici dix ans, nous aussi commencerons à trembler avec l'arrivée de nouveaux talents.
Selon vous, quels sont les principaux problèmes pour le développement du cinéma au Maroc ?
Deux choses : notre schizophrénie et notre paresse. Nous sommes ballottés entre l'être et le paraître. Il est alors difficile de faire un cinéma honnête, avec des cinéastes qui sont encore dans une certaine frilosité. Et puis il y a cette tendance à la victimisation : sous prétexte qu'on manque d'argent, on peut se permettre de faire n'importe quoi. Non. C'est trop facile. Il y a des chefs-d'uvre qui ont été faits avec trois francs six sous. |
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Wake up morocco.
Lenvie davoir envie
Narjiss est une dentellière de l'image, avait dit l'actrice Raouia après Les Yeux secs. Et c'est vrai, la réalisatrice est tellement appliquée qu'elle en fait parfois trop. C'est pourtant bien par l'image que Nejjar, à fleur de peau, donne à Wake up Morocco sa poésie clair-obscur. Contemplative ou virtuose, pudique ou insolente, naïve ou alerte, Narjiss Nejjar filme un Maroc qu'elle sait fébrile mais qu'elle rêve invincible, pétri de douleurs silencieuses, ici, dans une larme de khôl ou une toile d'araignée, là, dans un mouvement de flamenco ou un dribble gagnant. Leur mise en images, portée par une lumière et une musique magnifiques, toucherait au sublime si elle n'était desservie par des dialogues parfois didactiques (dont un monologue mélodramatique et malgré des acteurs convaincants, dont une Siham Assif flamboyante) et une structure narrative trop déséquilibrée. Mais qu'importe. Généreux, fougueux et honnête, Wake up Morocco vise haut, désarme et va droit au but. Et on y croit.
Un Nachid watani
Une dame accroche ses petites culottes à sécher en discutant de la nouvelle Moudawana, sur le ton du discours féministe, avec son ex-amant, ancienne gloire du football. Pêchée au hasard dans le film de Narjiss Nejjar, cette scène qui tombe comme un cheveu dans la soupe est symptomatique du principal défaut du film. Narjiss Nejjar veut dire trop de choses, trop vite, trop à l'emporte-pièce. La succession de pensées profondes et des thèmes récurrents de l'obscurantisme versus la liberté d'être souffrent d'un traitement manichéen, coulant Wake Up Morocco plus sûrement qu'un iceberg de l'Atlantique sud. Cela sent d'autant plus le gâchis que les dix premières minutes du film, aussi belles que captivantes, nous avaient mis l'eau à la bouche. Larbi Benbarek est beau à voir jouer, au rythme d'une bande son qui rythme pile poil ses actions. On est de même ému par ces enfants orphelins, rêvant de jouer la Coupe du monde sous les couleurs du Maroc. Passé ce moment de grâce, le soufflé a vite fait de retomber. La réalisatrice achève son film en roue libre, alignant des images léchées, soucieuse de planter des drapeaux marocains partout dans le décor, histoire d'enfoncer le clou de la leçon de patriotisme. Et même quand on pense pouvoir quitter le garde-à-vous réglementaire, le générique de fin est là pour vous rappeler à vos devoirs de Marocain. Les remerciements marqués à Sa Majesté Mohammed VI achèvent de faire de Wake Up Morocco un hymne national. Il n'y manquait qu'une scène à la gloire de la Marche verte...
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