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Mémoire. James Brown le Casablancais
N° 256
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Chadwane Bensalmia

Mémoire. James Brown le Casablancais

Le légendaire “parrain de la Soul”,
se déhanchant sur les planches
du Complexe Mohammed V.
(A.M. SEDDIK)

Le 16 juillet 1986, le parrain de la Soul se produisait pour l'unique fois au Maroc. Quelques jours après la mort du chanteur, fans et organisateurs du concert se souviennent.


Le 25 décembre 2006, à la rédaction de la TVM, on se démène comme on peut pour dénicher des images de James Brown sur scène. Juste quelques secondes pour accompagner l'annonce de son décès au JT du soir. Evidemment, on en retrouve. Un concert, quelque part en Europe, acheté à une banque d'images. Pourtant, notre chère TVM aurait pu disposer de son propre enregistrement d'un Live du parrain de la Soul.
Des images 100% locales, enregistrées ici même, à Casablanca, au Complexe Mohammed V.

C'était le 16 juillet 1986. Sa seigneurie James Brown avait fait rouler sa “Sex Machine”, à l'occasion de son unique passage au Maroc. De ce concert, la télé marocaine ne gardera finalement que quelques secondes, à peine 1 mn 30 d'images, concédées par l'agent du chanteur américain. “Hassan II avait lui-même demandé une copie du concert, quelques jours plus tard. Mais la soirée n'avait pas été enregistrée. Le contrat signé avec l'agent de James Brown portait uniquement sur le concert. On n'a tout simplement pas pensé aux droits d'enregistrement. En fait, c'était à la télé de le faire”, se souvient Abdeljalil Ghazali, patron de la société d'événementiel qui s'était alors occupé du contrat. “Surtout, tout s'était fait dans une certaine confusion. Jusqu'à la dernière minute, il y avait encore de grandes chances que James Brown se décommande. D'ailleurs, on n'a même pas dû faire de la vraie promotion. Nous nous sommes contentés de quelques flyers encartés dans l'édition du Matin du Sahara de la veille et de quelques affiches le jour-même du concert”, poursuit Ghazali.

À Casablanca… par défaut
En réalité, c'est une semaine plus tôt que le concert en question devait avoir lieu. Plus exactement le 9 juillet, date de la “Fête de la jeunesse”, célébrée cette année avec davantage de faste. Et pour cause : l'anniversaire royal était rehaussé par… la prestation de l'équipe nationale de football durant le Mondial mexicain. En effet, quelques semaines plus tôt, en étrillant l'équipe portugaise par un 3-1 d'anthologie, les Lions de l'Atlas devenaient la première sélection arabe et africaine à se qualifier au second tour d'une Coupe du monde de football. Et pour fêter dignement l'exploit, Hassan II avait ordonné l'organisation de la fameuse parade au complexe Mohammed V, au cours de laquelle il faisait le tour du stade sur un chariot (décoré d'un kitschissime ballon de foot géant), aux côtés des joueurs de la sélection et des deux champions olympiques Nawal El Moutawakil et Saïd Aouita. Et à cette cérémonie patriotique que devait initialement participer James Brown. Deux dates étaient programmées : une première à Marrakech, suivie d'une seconde à Casablanca.

Pour la petite histoire, l'année 1986 avait été désignée année internationale de la jeunesse. L'association marrakchie, le Grand Atlas, avait décidé de marquer le coup, en organisant un Festival de la jeunesse et de la musique (FM 86) dans la vile ocre et d'y inviter quelques grands noms de la chanson. James Brown, Alpha Blondie, Randy Weston ainsi qu'une ribambelle d'artistes français, solidairement payés par Europe 1, devaient être de la partie. Le tout sous le “haut patronage royal” et labellisé Fête de la jeunesse. Le FM 86 aura finalement bien lieu (pour une seule et unique édition, d'ailleurs), mais sans le parrain de la Soul.

L'agenda de ce dernier était totalement verrouillé pour l'ensemble du mois de juillet. L'unique date pour laquelle il était libre, c'était la soirée du 16. Et c'est ainsi que le concert fut programmé à Casablanca.

Exit, Randy Weston
“Il était intransigeant quand il s'agissait de son travail. Il a tenu à maîtriser le déroulement, de bout en bout, du concert. La veille, en apprenant qu'on avait prévu Randy Weston pour sa première partie, il y a opposé un veto catégorique, poursuit Ghazali. Il avait dit qu'il choisissait toujours lui-même les groupes qui le précédaient sur scène… et qu'il avait d'ailleurs emmenés dans ses bagages. Ses poulains de l'époque s'appelaient les Stylistics”. L'organisation se débrouille alors comme elle peut pour gérer la situation. “Au bout du compte, on a dû mentir à Weston. Nous avons inventé une histoire de piano qu'on n'arrivait pas à trouver. Mais il a fallu quand même le payer”. Par contre, c'est James Brown qui a payé les Stylistics, sur son propre cachet de 25 000 dollars. Une misère vu la stature du personnage, qui venait tout juste de réaliser son comeback avec le célèbre Living in America. “Comparé à une Withney Houston qui ne se déplaçait pas pour moins d'un million de dollars, on peut dire qu'il nous avait fait un sacré cadeau”, reconnaît Ghazali.

Il y eut en tout et pour tout quelque 10 000 spectateurs au concert. Et la majeure partie du public avait payé des places dans les gradins, au prix relativement accessible de 50 DH. Les places les plus chères, sur la pelouse, n'avaient pas tellement trouvé preneurs. Résultat, avec ses 65 000 places, le stade du Complexe Mohammed V paraissait plus vide que jamais. Et James Brown s'est retrouvé à chanter pour un public épars. Pour sauver les apparences, l'organisation finira par ouvrir l'accès à la pelouse vers le milieu du concert. Bien évidemment, une monstrueuse bousculade s'en suivra, rapidement domptée par quelques patrouilles de CMI. “Il a suffi d'un ou deux petits coups de matraque pour vite calmer la foule. C'étaient les années quatre-vingt. Les gens prenaient vite peur à cette époque”, se souvient Karim, l'un des dix mille spectateurs du concert. Il avait alors treize ans. “Je m'en souviens comme si c'était hier. C'est mon cousin qui avait proposé de m'y emmener. Pour une fois que je pouvais sortir avec les grands. Et pour un concert de James Brown de surcroît ! C'était inespéré”.

Le fils de James Brown
Le jeune garçon en gardera un souvenir impérissable. “J'étais perché sur les épaules de mon cousin. Nous nous sommes faufilés, tant bien que mal, jusque devant la scène. Et James Brown, le légendaire James Brown, était à dix mètres de moi ! Pourtant, ce qui a le plus attiré mon attention, ce n'était pas lui, mais l'une de ses choristes. Une black aux cheveux blonds. C'était la première fois que je voyais ça !”, se rappelle Karim.

Dans les coulisses, la chevelure de la chanteuse avait également fait de l'effet. “Elle traînait un fer à repasser dans sa valise pour recoiffer sa perruque, qu'elle lissait entre deux sets. C'était pour le moins cocasse”, rapporte, avec un sourire, Lahbib Abouricha, co-organisateur de l'évènement. Ce dernier a gardé en mémoire de nombreuses anecdotes et potins, qui auraient fait le bonheur de la presse people. Ainsi, à en croire Abouricha, James Brown entamait une énième cure de désintoxication à son arrivée au Maroc. Il avait demandé deux thermos de thé noir avant le début du concert. L'homme avait également ses petits caprices : très regardant sur sa tenue capillaire, il avait exigé l'aménagement d'un petit salon de coiffure dans sa loge. L'organisation lui en a donc vite bricolé un, et mis à sa disposition… une coiffeuse de la RTM.

Et à la fin du spectacle, alors que le chanteur avait déjà repris la route de l'hôtel, un jeune homme s'est glissé dans les coulisses, pour se présenter aux organisateurs comme… le fils de James Brown. “C'était un cheminot de Meknès qui lui ressemblait comme deux gouttes d'eau. Un vrai sosie, mais en plus jeune”, se remémore Abouricha.

Aujourd'hui, quelques jours après la mort de la légende de la Soul, ces petites histoires sont les seuls souvenirs gardés de sa prestation casablancaise. Le reste, de la mise en ambiance de Danny Ray et son immanquable intro à chacun de ses concerts (“Ladies and Gentlemen, the Godfather of Soul ! The hardest working man in show business ! Mister Dynamite ! Jaaames Brown”), au légendaire jeu de scène de James Brown et son show “larger than life”, est passé dans l'oubli.

 
 
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