Affaire Nichane. Le ministère public requiert le pire
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

Affaire Nichane. Le ministère public requiert le pire

Ahmed R. Benchemsi
Le ministère public veut-il en finir avec Nichane ? Veut-il en finir avec le climat d'ouverture démocratique qui, malgré les ratés et les couacs, honore le règne de Mohammed VI ? Veut-il mettre un terme à tout espoir ?


Ok, on va le répéter une dernière fois, même si c'est pour nous une évidence. Le dossier de Nichane qui a causé tant d'émoi n'avait qu'un seul objet : analyser, sous un angle sociétal (c'était marqué sur la couv !) les blagues marocaines consacrées à la religion, au sexe et à la politique - les trois thèmes de blagues les plus universels, quoi. En en
publiant quelques échantillons (parmi les plus “soft” qui circulent au Maroc - il faudrait une sacrée dose de mauvaise foi pour le nier), Nichane n'imaginait pas que l'humour pouvait être pris au premier degré et n'avait évidemment l'intention de heurter personne. Il se trouve que certains se sont sentis offusqués de la publication de ces blagues-là, et Nichane leur a immédiatement présenté ses sincères excuses (d'abord par communiqué, puis devant la justice), tout en rappelant (autre évidence) que les auteurs du dossier sont eux-mêmes musulmans et monarchistes, et donc peu susceptibles de vouloir “attenter” à la religion ou aux institutions. A partir de là, nous considérions que l'offense, pour ceux qui l'ont ressentie, était dépassée, et l'affaire close. Sauf à vouloir lancer l'inquisition et allumer des bûchers mais ça, nous n'y pouvons rien. Ce Maroc-là, nous n'en faisons pas partie, et ne sommes en rien responsables de ses outrances. De toute façon, il saisit ce prétexte aujourd'hui pour lancer des menaces de mort (nous en recevons par pelletées, depuis 15 jours) ; demain, il en saisira un autre - et ce ne seront pas les prétextes qui manqueront, dans un pays aussi diversifié et contrasté que le Maroc…

Mais une campagne intégriste a mis le feu aux poudres, et il y a eu crise. Ou amorce de crise. Pour la désamorcer, le Premier ministre a interdit Nichane en utilisant un article du code de la presse (le 66) qui ne lui en donne pas le droit, puis un procès pour “atteinte aux sacralités” a été ouvert contre Driss Ksikes, directeur de la publication, et Sanae El Aji, auteur de l'article analytique (10 pages, que personne, hélas, n'a lues) qui accompagnait les blagues. Tous les hauts responsables que nous avons contactés au sujet de cette affaire nous ont répondu d'une même voix que ces mesures étaient “préventives”, et que l'Etat saluait la gestion de crise “responsable” de Nichane, qui avait évité de jeter de l'huile sur le feu de l'agitation intégriste. Merci, messieurs. Nous avions adopté cette ligne de conduite bien avant que vous ne nous la suggériez. Malgré ce qu'ont écrit quelques “confrères” qui se sont empressés de “sortir les couteaux une fois la vache à terre” (un vieil adage marocain, dont nous espérons qu'il n'est pas interdit par la loi, lui aussi), nous sommes des gens responsables, et la responsabilité commande de présenter des excuses quand des gens se sentent offensés. Quand bien même l'offense serait-elle involontaire - et c'était le cas. C'est ce que Driss Ksikes et Sanae El Aji, ainsi que leurs avocats, ont répété au juge et au procureur, lundi 8 janvier, lors du procès. Un procès dont nous saluons, au passage, les excellentes conditions de déroulement. Les accusés ont eu tout le temps de s'expliquer, et leurs avocats de plaider la bonne foi de leurs clients.

Mais le réquisitoire du procureur nous a tous laissés sans voix. En réclamant la peine maximale contre Driss et Sanae (3 à 5 ans de prison ferme et 10 000 à 100 000 DH d'amende), en leur déniant par avance le droit de bénéficier de toute circonstance atténuante (notamment la bonne foi - qui devrait pourtant être le pivot d'un tel procès), en réclamant l'interdiction définitive de Nichane (histoire de rattraper la bévue légale du premier ministre) et, surtout, en invoquant le code pénal (alors que les charges retenues contre Driss et Sanae relevaient uniquement du code de la presse) pour requérir leur interdiction d'exercer le métier de journaliste (!!), le procureur du roi, autrement dit le représentant du ministère public, donc de l'Etat, a requis, rien de moins, la peine journalistique capitale. Oui, Nichane a géré cette crise de manière “responsable”. On ne peut définitivement pas en dire autant du ministère public.

Le ministère public veut-il en finir avec
Nichane ? Veut-il en finir avec le climat d'ouverture démocratique qui, malgré les ratés et les couacs, honore le règne de Mohammed VI ? Veut-il mettre un terme à tout espoir ? Veut-il irrémédiablement entacher l'image internationale du Maroc, qui n'en a guère besoin ? Que chacun y réfléchisse. Que chacun prenne ses responsabilités. Avant qu'il ne soit trop tard...

 
 
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