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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Bennani

Insolite. Le monde selon Abbas

Abbas El Fassi
(AIC PRESS)

Le secrétaire général du parti de l'Istiqlal a récemment organisé une conférence de presse, au cours de laquelle il a decliné sa vision du Maroc et des Marocains. Édifiant.


Une conférence de presse au parti de l'Istiqlal ? Cela ressemble surtout à une grande réunion de famille, où l'on papote sans retenue pour se séparer… sans rancune. Abbas El Fassi arrive en tenue décontractée (blouson, col roulé et écharpe jetée par-dessus l'épaule), serre la main à tous les journalistes présents, attend qu'on ramène quelques petits-fours avant d'entamer, le visage soudain austère, un bref speech
improvisé en guise de bienvenue. Le secrétaire général du parti de l'Istiqlal parle du Congrès extraordinaire que vient de tenir sa formation politique. Rien de bien excitant. Comme tous les autres partis, l'Istiqlal réaménage ses statuts pour se conformer à la Loi sur les partis et aux dispositions du nouveau code électoral. “Une simple opération technique”, de l'aveu même de Abbas El Fassi. Et cette conférence alors ? “J'ai souvent été sollicité pour accorder des interviews, mais mon agenda ne le permet pas. J'espère pouvoir me rattraper aujourd'hui”, explique le ministre d’Etat sans portefeuille. C'est que, contrairement à ce que certains pourraient croire, Abbas El Fassi est un homme très occupé. Et il tient à le faire savoir. “Je suis souvent en mission à l'étranger. J'ai récemment été au Soudan, puis il y a eu la visite de l'Emir du Koweït. Aujourd'hui, je reprends mes tournées dans le royaume, ce qui ne me laisse pas beaucoup de temps pour recevoir la presse”, lâche-t-il, sans même tiquer.

“Le Maroc, c'est le roi !”
Presque naturellement, le débat tourne autour de la réforme constitutionnelle et des prérogatives accordées au roi. Abbas El Fassi n'y va pas par quatre chemins pour dire tout le mal qu'il pense de ce débat “inutile”. “Il n’y a pas assez de maturité chez les partis politiques pour toucher aux prérogatives du roi. Je milite pour qu'Amir Al Mouminine soit le garant de ma liberté et de mon intégrité territoriale. En tant que citoyen, c'est à lui seul que je fais confiance”, affirme-t-il. Soit, mais Abbas met-il l'Istiqlal dans le même panier que tous les autres partis ? Le deuxième plus grand parti du pays, manquerait-il tout autant de maturité ? Ne serait-il donc pas digne de confiance ? Abbas El Fassi hésite quelques secondes puis lâche : “Nous sommes peut-être plus mûrs et plus ouverts que les autres. Mais globalement, je dis qu'il n'y a pas d'objectivité dans les nominations ministérielles proposées au roi par exemple. Les partis ne rassurent pas encore. Aujourd'hui, les gens font confiance à Jettou parce qu'ils ont l'impression que c'est le Premier ministre de tout le monde. Ce n'est malheureusement pas encore le cas des ministres partisans. Ce qui m'amène à réaffirmer que le roi est le seul garant de l'unité du peuple marocain”. C'est bien connu, l'Istiqlal a toujours été fort en autocritique. Son fondateur, Allal El Fassi, en a même fait un ouvrage littéraire de référence. Mais avec Abbas, cela tourne carrément à l'auto-flagellation.

“Responsables, mais pas coupables”
L'actualité de l'Istiqlal, c'est aussi (surtout ?) la condamnation récente de cinq de ses députés à la Deuxième Chambre, pour des affaires de corruption. Abbas El Fassi n'avait pas apprécié et en avait profité pour fustiger la justice, affirmant qu'“un juge devrait écouter sa conscience plutôt que son téléphone portable”. La métaphore n'a pas été du goût des magistrats, qui ont menacé de lancer des poursuites contre le chef de l'Istiqlal, avant que des interventions ne ramènent tout le monde à la raison (politique). Lors de sa conférence de presse, Abbas El Fassi s'est justifié comme il a pu. “Je respecte la justice et les juges, mais cela ne m'empêchera pas de critiquer ce qui ne marche pas. Il ne faut pas se voiler la face. La corruption existe dans tous les domaines, y compris dans les tribunaux. Des rapports internationaux le confirment d'ailleurs”, tonne-t-il. Sur le fond, il ne disculpe pas ses conseillers pour autant. “L'élection du tiers a toujours été entachée de corruption, dit-il. On a toujours encouragé l'usage de l'argent pour casser une éventuelle majorité Istiqlal-USFP. D'ailleurs ma fille a écrit un article dans ce sens dans l'Opinion sous pseudo !”. Complètement hors sujet, mais passons… “Tout le monde a utilisé l'argent, reprend El Fassi, les gagnants et les perdants. Seuls 13 ont été poursuivis, c'est injuste. J'ai proposé l'annulation des résultats de ces élections, quitte à les refaire. Parce que sinon, quelle crédibilité reste-t-il aux autres députés ?”.

“Le Sahara, marocain et arabe !”
On s'est longtemps demandé de quoi était fait le programme quotidien d'un ministre sans portefeuille. Abbas El Fassi a finalement levé un coin du voile. “Après la remise de leurs lettres de créance au roi, les ambassadeurs ont automatiquement une réunion avec moi. Ce ne sont pas des rencontres où l'on grignote des petits-fours, mais où nous nous entretenons au sujet du Sahara pendant plus d'une heure”. Intéressant, mais quel projet d'autonomie Abbas El Fassi vend-il à ses interlocuteurs ? Celui du Corcas, dont on ignore encore les contours ? L'Istiqlal aurait-il préparé un projet confidentiel, le gouvernement nous ferait-il des cachotteries ? “Je vends le principe de l'autonomie. Nous ne savons pas encore à quoi ressemblera l'autorité législative ou exécutive au Sahara. C'est au roi de synthétiser les différentes propositions qui lui ont été soumises”, explique-t-il. Et vu qu'on parle d'intégrité territoriale et de sacralités, Abbas El Fassi trouve qu'au Maroc, “le Premier ministre, les ministres et les partis ne parlent pas assez de l'islam au Maroc. Ne pas défendre notre religion et notre langue est une honte. Aujourd'hui, pour faire branché, on est obligé de parler en français. À ce rythme, nous deviendrons bientôt un peuple sans identité”. Et, selon lui, l'identité du Maroc est définitivement arabe. “La darija n'est pas notre langue. On ne parle pas en darija et on n'écrit pas en darija pour faciliter la compréhension au plus grand nombre. Il y a aujourd'hui un complot pour mettre à mal l'unité des peuples arabes, en encourageant chaque pays à utiliser son propre dialecte”. Visiblement bien informé, Abbas El Fassi affirme même qu'“il y a un budget spécial pour ce plan machiavélique”. On en frissonne !

“Annajat, c'est Youssoufi”
En fin communicateur, Abbas El Fassi laisse le meilleur pour la fin. Pour la première fois, le patron de l'Istiqlal livre ses vérités (fracassantes) sur l'affaire Annajat. “Je peux écrire un livre en deux jours pour tout déballer, mais ça fera beaucoup de mal à plusieurs personnalités. Abderrahmane Youssoufi a été le président du conseil d'administration de l'Anapec, le ministère de l'Intérieur a bien délivré des centaines de passeports. Tout ce beau monde est responsable”, clame Abbas El Fassi. “Je suis la première victime de l'arnaque Annajat, poursuit-il. L'ambassadeur du Maroc aux Emirats arabes unis nous avait affirmé que c'était une société connue, qui a beaucoup de réseaux dans le monde et qu'elle était dirigée par un émir. Le ministère des Affaires étrangères nous a envoyé un courrier estimant que c'était une occasion en or pour les jeunes Marocains. Comment pouvais-je me douter de l'arnaque ?”, se demande El Fassi, qui poursuit ses révélations : “Lors d'une réunion informelle que Youssoufi avait l'habitude d'organiser, j'ai évoqué le dossier Annajat. Il m'avait alors répondu : nous entrons en campagne électorale, ce n'est pas le bon moment pour parler de ce genre d'affaires”.

Et les élections de 2007, justement ? Abbas El Fassi estime que l'Istiqlal y est bien préparé. Toutes les alliances sont possibles et le secrétaire général du parti de Si Allal n'exclut que deux courants, minoritaires selon lui. Celui appelant à l'autodétermination du Sahara et un autre prônant la laïcité. Annahj Addimocrati vient de perdre un allié indispensable...

 
 
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