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Par Hassan Hamdani
Portrait. LAmine des gauchistes
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Dans un sit-in contre la torture,
le 30 juin 2005, à Rabat.
(RACHID TNIOUNI)
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Acteur et témoin des soubresauts du Maroc depuis les années 50, Abdelhamid Amine a vécu un demi-siècle d'engagement politique, sans jamais abandonner ses idéaux de jeunesse. Auxquels il se consacre aujourd'hui avec l'énergie d'une dynamo.
Abdelhamid Amine, 63 ans, préside depuis 2000 aux destinées de l'Association marocaine des droits humains (AMDH). À son actif : 50 ans de militantisme. À son passif : douze ans de prison, de 1972 à 1984, pour son appartenance à Ilal Amam, organisation marxiste- |
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léniniste clandestine. Dans son bureau modeste, gris mouqataâ, l'homme est souriant, loin de la photo de schtroumpf grognon qui orne la presse après chacun de ses sit-in. Une méthode de protestation presque pavlovienne chez l'AMDH. C'est qu'elles sont pléthore, les atteintes aux droits humains, selon l'Association : Bziz censuré, le panier de la ménagère touché par la hausse des prix de l'huile et du sucre, les artistes marocains menacés par les accords de libre-échange avec les Etats-Unis
Et dernier cas en date, l'exécution de Saddam Hussein. Amine n'innocente pas le dictateur irakien de ses crimes. Mais il milite contre l'abolition de la peine de mort. Et vilipende ce procès truqué et, comme il va de soi, le président Bush. L'une des erreurs commises par la gauche radicale, c'est d'avoir laissé les islamistes monopoliser la critique de l'impérialisme américain sous le manteau religieux, analyse-t-il. Un discours qui fleure bon la dialectique marxiste. La seconde langue d'Amine, ancien adhérent du parti communiste marocain dans les années 60, converti notamment par la rencontre d'un homme remarquable, l'Haj Nacer. Aujourd'hui, il perpétue son mariage avec le communisme au sein d'Annahj Addimocrati, le parti dépositaire de l'héritage d'Ilal Amam, qui réclame une réforme de fond en comble de la Constitution. Chevalier des droits humains côté face, Amine est un gauchiste pur jus côté pile, cela ne fait aucun doute. L'AMDH a même été définie, par un chroniqueur politique, comme affidée de la gauche radicale car elle compte plusieurs militants de partis politiques d'extrême gauche. L'AMDH comprend effectivement des militants de ces partis, mais ils ne sont pas la majorité. La plupart des membres n'ont aucune appartenance politique, se défend Amine. Il n'empêche que l'Association se montre souvent solidaire dans le combat politique de ces formations, qui lui renvoient tout aussi souvent l'ascenseur dans le combat social. Un secret de polichinelle.
Deus ex-machina de l'AMDH
Fidèle à sa casquette, un keffieh palestinien élégamment noué autour du cou, à la façon d'un foulard de lord anglais, on pourrait le croire frileux. Il n'en est rien. Il se douche à l'eau froide de mai à novembre. C'est mon remède contre le rhume. Pourtant, il n'a pas quitté son manteau, donnant la sensation qu'il peut à tout moment abandonner notre entretien pour un rendez-vous impromptu. L'impression est fausse. Lorsque son téléphone mobile antédiluvien sonne, il se contente de le consulter, omet de répondre et reprend le fil de la conversation. Amine est un maniaque de l'organisation : chaque dimanche soir, Amine met à jour rigoureusement l'horaire de ses rendez-vous. Son agenda ? Une feuille jaune pliée en quatre qu'il garde toute la semaine dans la poche arrière de son pantalon. Vous voulez la voir ?. Il la sort, à 13h30, il doit être au siège de l'UMT pour la cérémonie en hommage à Habiba Zahi, une militante récemment décédée. Il a rejoint la centrale syndicale à sa sortie de prison en 1984. Une libération sans trompettes des médias - même ma femme n'avait pas été prévenue - ni tambours des autres militants, par respect pour d'autres activistes d'extrême gauche, toujours emprisonnés et en grève de la faim. C'est que le cordon ombilical n'a jamais été coupé entre ceux de l'extérieur, toujours dans la clandestinité, et les embastillés. En 1975, Ilal Amam a pris position sur le Sahara. Cela a déplu aux autorités, qui ont torturé les militants de l'organisation, alors entre leurs mains, confirme Ali Fkir, ancien compagnon de détention. À ma sortie de prison, je n'ai pas été vraiment dépaysé, précise Amine. Notre incarcération n'était pas comparable à celle des détenus de Tazmamart. Il était même plutôt bien informé. Pour l'anecdote, Amine recevait par abonnement Le Monde diplomatique, journal alors interdit au Maroc : Je le prêtais à un ami qui venait me rendre visite en prison afin qu'il se tienne au courant, plaisante-t-il. En prison, il a décidé de poursuivre son combat sur le terrain légal. Nous avions une tendance au gauchisme puisque l'on refusait de travailler dans la légalité, alors que nos convictions communistes l'exigeaient. Et notamment sur le terrain de la société civile : Amine a fait de l'AMDH une force mieux structurée que les partis politiques d'aujourd'hui, juge Ali Fkir, devenu responsable de l'Association à Mohammedia. L'AMDH est passée de 45 à 73 sections sous la présidence d'Amine et compte 25% de femmes parmi ses adhérents, un quota auquel le président tenait. On lui rapporte le compliment, il lève les yeux, ce portrait commence à le gêner aux entournures : il chagrinerait sa modestie.
L'homme pressé
Les militants de l'AMDH le vénèrent presque. Il a un sens de l'organisation et une capacité de travail incroyables, confie Fkir. Amine conseille d'ailleurs aux militants de l'Association de se lever tôt pour occuper le terrain, c'est la force des autres (les islamistes), lâche t-il en souriant. Il est matinal lui-même, une habitude acquise pendant sa jeunesse fassie, quand son père l'obligeait à se réveiller à l'aube pour réviser ses leçons. À la prison de Kénitra, il était debout à 5h du matin, il sortait courir dans la cour dès que la porte de sa cellule s'ouvrait, confirme Fkir. Ils auraient dû me condamner au repos forcé. Je suis un hyperactif, cette punition aurait été pire que la prison, ironise l'intéressé. Un hyperactif qui n'aime pas perdre son temps. Il passait à l'aube me prendre à mon domicile pour les réunions d'Ilal Amam. Et si j'étais en retard, il ne m'attendait pas, se souvient Fkir. C'était le meilleur horaire pour passer inaperçu. De bon matin, on se mêlait à ceux qui allaient faire leur prière du fajr, se justifie Amine.
Pour être encore plus efficace, il fait parfois deux choses en même temps : le jour de son mariage, il tenait en parallèle une réunion d'Ilal Amam. Il faisait des allers-retours entre les invités dans le salon, et les militants réunis dans une chambre, raconte Fkir. C'est qu'Amine est un homme pressé : il expédie ses repas, car se nourrir est pour lui une nécessité, pas un plaisir
au grand dam de sa femme. Mon seul vrai loisir, c'est le militantisme, claironne Amine. Il lui laisse peu de temps pour voir ses trois enfants. Parfois, je lis un reproche dans leurs yeux. Nés après sa sortie de prison, il n'a pas vu pousser deux d'entre eux, pris qu'il était par ses activités politiques, associatives et syndicales. Il n'a pas vu non plus grandir l'aîné. L'épouse d'Amine était enceinte de deux mois quand il a été arrêté. Pourtant, c'est paradoxalement lui que je connais le mieux, souffle-t-il.
Une jeunesse parisienne
Quand Amine ne proteste pas devant les agences de Lydec ou sous les fenêtres de l'ambassade des Etats-Unis et du siège de l'ONU à Rabat, il va se rappeler au bon souvenir d'anciens camarades de classe. Au lycée Moulay Driss de Fès, il usait ses fonds de culotte sur les mêmes bancs que Mohamed Kabbaj, l'actuel wali de Casablanca. Il était 1er en maths, et moi 3ème. Devenu ministre des Finances, Kabbaj découvre le sit-in made in AMDH en protestation contre la privatisation d'entreprises d'Etat. Fathallah Oualalou, actuel argentier du royaume, y eut aussi droit. Amine et lui s'étaient connus dans les années 60 à Paris. Amine avait intégré une école d'agronomie, Oualalou préparait son doctorat en économie. Ils militaient tous deux au sein du syndicat de gauche estudiantin, l'Union nationale des étudiants marocains (UNEM). Ils logeaient à la Cité internationale, là où se trouvait la Maison du Maroc, lieu de rassemblement de la gauche radicale en rupture de ban avec Hassan II. Trois semaines après mon arrivée à Paris, Ben Barka se faisait enlever. Ça bouillonnait dans les rangs. Suite à une réunion de l'UNEM à la faculté des Lettres de Rabat en 1967, Oualalou et d'autres membres du syndicat étudiant sont envoyés s'aérer les idées à Tan Tan. En signe de protestation, d'autres étudiants marocains occupent l'ambassade du Maroc à Paris. Amine en fait partie. Appelée à la rescousse, la police française fait évacuer les manifestants. Amine tente de se faufiler par la fenêtre vers une autre pièce, il glisse, tombe du premier étage, sur ses deux jambes, sain et sauf. La photo de ma chute est passée en une de France Soir. Moi, dans les airs, et des policiers m'attendant en bas avec des matraques, se souvient-t-il.
De l'Istiqlal aux prisons de Hassan II
Amine, tu resteras un éternel étudiant, lui a déclaré un jour Oualalou, devenu ministre des Finances. ça ne m'a pas étonné outre mesure, constate Amine. Les années 60 et 70 ont été une croisée des chemins pour de nombreux acteurs de la gauche actuelle. La majorité d'entre eux sont rentrés dans le rang. Ça, Amine le savait déjà. Lui-même est un apostat politique, sauf que lui était dans le rang avant d'en sortir. À Fès, dans l'effervescence de l'indépendance, il devient istiqlalien à 9 ans. À l'époque, c'était presque inévitable : J'ai même demandé à jurer sur le Coran, comme le veut le protocole de l'Istiqlal. Plus tard, lors de la visite de Allal El Fassi à Dar Mekouar, ce dernier reçoit toutes les corporations de métier de la ville. Amine fait la queue avec chacune d'entre elles pour être photographié avec le leader historique de l'Istiqlal. La ville gronde à chaque place publique, on y tient des réunions politiques. Amine se balade au milieu de ces agoras, notant à droite et à gauche des formules bien senties. Il les compile et grâce à ce discours de bric et de broc, joue pour la première fois au tribun du peuple dans une rue de Fès. Une image est restée gravée dans sa mémoire : son entrée avec la foule dans le quartier européen, criant des slogans hostiles au protectorat. À l'époque, c'était quasiment la cité interdite. Il se souvient aussi de ces grandes marches pour réclamer le retour d'exil de Mohammed V. Il a même, comme tant d'autres, cru voir le portrait du roi sur la lune. Quand chacun m'a donné une description différente de sa vision, j'ai commencé à soupçonner l'hallucination collective, modère-t-il. À l'avènement de Hassan II, sa rupture avec la royauté est consommée depuis longtemps. Dans les années 60, la répression va en s'amplifiant. En face, dans les rangs de la gauche, le discours se durcit en conséquence. Amine milite dans la clandestinité, quand il est arrêté à Kénitra en 1972 et expédié à Derb Moulay Chérif. Ils ont été très durs avec lui. C'était le seul cadre d'Ilal Amam qu'ils avaient entre leurs mains. Ils voulaient à tout prix les autres (NDLR : Abraham Serfaty et Abdellatif Zeroual), confie Fkir. Amine n'a jamais parlé. Mieux même, Amine continuait à pester sous la torture, réclamant
du café à Yousfi Kaddour, commissaire de police en charge de Derb Moulay Chérif. Hospitalisé en 1974 à l'hôpital Averroès, suite à une séance de torture particulièrement violente, Amine avait même réussi à récupérer son dossier médical pour le confier, comme preuve, à Abderrahmane Benameur, son avocat de l'époque, avec qui il avait fondé le Comité contre la répression en 1972, l'ancêtre de l'AMDH. On m'avait enregistré sous un faux nom, Mohamed Tounsi. Lors d'une hospitalisation précédente, il avait hurlé son vrai nom dans les couloirs de l'hôpital. L'Opinion en a parlé en une le lendemain. En représailles, ils m'ont à nouveau torturé, raconte-t-il en mimant le sang qui lui sortait de la bouche. Pour toutes ces tortures subies par ses camarades et lui, Amine réclame aujourd'hui que les noms des tortionnaires soient dévoilés et que ceux-ci soient poursuivis pour leurs actes. Sur ce point, il a été très critique vis-à-vis d'un homme, Driss Benzekri, ancien président de l'IER, ex-militant d'Ilal Amam et son compagnon de prison de 1979 à 1984. Amine et Benzekri se sont revus il y a quelques mois, lors d'une réunion de représentants de la société civile avec le ministre allemand des Affaires étrangères. Les deux hommes se sont salués poliment. Amine, courtois mais intransigeant... |
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Souvenirs. Amine, sous les drapeaux
Eté 1967, Amine est appelé sous les drapeaux dès son retour au Maroc. 11 mois en treillis dans une caserne d'El Hajeb : telle est sa punition pour avoir envahi, quelques mois plus tôt, l'ambassade du royaume en France avec ses camarades de l'UNEM. J'étais le secrétaire, je me signais des permissions avec la mention en rouge : autorisé à porter la tenue civile. Chaque samedi, permission en poche, il filait à Rabat, au ministère de l'Agriculture, demander sa démobilisation. En France, on parlait de plages sous les pavés, tandis qu'Amine faisait le bidasse dans une ville de garnison : J'ai raté mai 68, regrette-t-il encore aujourd'hui. Il suivait les évènements parisiens dans le journal Le Monde. Un épicier d'El Hajeb vendait l'unique exemplaire disponible en ville. Amine faisait le mur pour acheter le précieux quotidien. Quelques fois, il ne le trouvait pas. Un autre lecteur assidu lui coupait la politesse : le colonel Ababou, un des leaders du putsch contre Hassan II en 1971. C'est lui qui commandait la caserne d'El Hajeb où Amine faisait son service militaire, en compagnie d'un autre 2ème classe, l'écrivain Lotfi Akalay. Un beau jour, l'inévitable arriva. Amine fait à nouveau le mur pour aller acheter Le Monde. Chez le fameux épicier, il tombe nez à nez avec Ababou, qui lui donne un cours de mode militaire. Comme à son habitude, Amine portait son treillis de manière négligée. J'avais commis, selon lui, six infractions au règlement dont mon absence, ma tenue vestimentaire et, surtout, mon activité politique car je lisais Le Monde. |
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