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Arts plastiques. 60 ans de pinceaux
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N° 258
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Jean Berry

Arts plastiques. 60 ans de pinceaux

Hamid Kiran, Amour, non daté.
Huile sur toile, 150x100 cm.
Collection particulière.

Pour son 60ème anniversaire, Venise Cadre a rouvert sa boîte à souvenirs pour un ouvrage signé par Aziz Daki. Le résultat est une quasi-anthologie de la peinture marocaine.


C’était en 1946. La galerie Harmonies de la rue de l'Horloge (aujourd'hui Allal ben Abdallah) à Casablanca, rebaptisée Venise Cadre en 1959, ouvrait ses portes aux amateurs d'art et aux artistes plasticiens casablancais. L'histoire ne dit pas qui exposait ce jour-là, mais pour le soixantième anniversaire de la plus ancienne galerie du pays, son directeur, Lucien Amiel, a décidé de passer au peigne fin les archives de ce lieu chargé d'histoire. Fruit de ce travail, un volume de 320 pages, illustré d'œuvres et de coupures de presse, d'invitations, de photos et d'affiches. Signé par Aziz Daki, il répertorie plus de 160 artistes marocains et étrangers ayant exposé à Venise Cadre. Mieux qu'un livre d'or donc, une quasi-anthologie de la peinture marocaine et orientaliste. Journaliste, professeur à la Faculté des lettres d'El Jadida, Aziz Daki est l'un des premiers, avec les Abdelkébir Khatibi, Mohamed Sijilmassi, Tony Maraini, Edmond Amrane El Maleh, Farid Zahi ou Moulim Laroussi, à s'attaquer à l'écriture de l'histoire de l'Art marocain. Les ouvrages traitant du sujet se comptent en effet sur les doigts d'une main.


“C'est la première fois, par exemple, qu'on peut suivre les réactions du public au travail de nos peintres”, explique l'auteur. Principale source de l'ouvrage, pour la période la plus ancienne, le livre d'or de Venise Cadre, véritable recueil d'Histoire couvrant la période de 1959 à 1967. Et il ne manque pas d'anecdotes : ainsi, en 1960, Jilali Gharbaoui, considéré aujourd'hui comme l'un des maîtres de la peinture abstraite marocaine, est “presque hué, insulté” par le public de la galerie. Fortunato Lombardini, gardien historique du temple de 1959 à 1992, devra même cacher un “sale con”, laissé par un visiteur à l'attention du peintre dans le livre d'or. Une page reproduite par l'ouvrage. L'auteur s'explique : “Le public était d'abord composé d'occidentaux qui, pour certains, il faut bien le dire, avaient des préjugés défavorables contre la créativité des Marocains. Oui, nos premiers peintres ont été insultés, on s'en rend compte à travers le livre d'or et la presse”. C'est vers la fin des années 60 que les “nationaux” commencent à franchir le seuil des galeries, note Daki. “Aujourd'hui ils représentent l'essentiel du public. Et les vrais collectionneurs sont marocains”.

Au menu de l'ouvrage, une histoire chronologique - parsemée de biographies des artistes concernés - des expositions dont l'auteur a pu retrouver la trace. D'autres, durant les années 70 notamment, sont aujourd'hui définitivement passés dans l'oubli. L'occasion de se souvenir, aussi, d'événements comme le Salon d'Automne, une exposition internationale qu'abrita Venise Cadre à deux reprises à la fin des années 50. En 1956, à tout juste 22 ans, Farid Belkahia y débutait, et son tableau Les Baigneuses était repris par le carton d'invitation du salon. Le début d'une belle carrière. Utrillo et Picasso y exposèrent trois ans plus tard. Après lui, Jilali Gharbaoui, Miloud Labied, Mohamed Hamri ou Hamid Kiran, jusqu'à Mahi Binebine… Plus d'un demi-siècle d'Art marocain. Du 25 janvier au 14 février, c'est la sculptrice Ikram Kabbaj qui expose à Venise Cadre. L'histoire continue.

Venise Cadre, 60 ans d'histoire de l'art au Maroc, par Aziz Daki. Marsam Editions. 320 pages. 690 DH en librairie.




Courant. L'orientalisme, art marocain ?

60 ans d'histoire et plus de 160 peintres répertoriés… dont une bonne partie d'étrangers. La plupart appartiennent au courant orientaliste, intimement lié aux paysages marocains, mais largement décrié à l'époque par des artistes locaux qui voulaient briser le joug colonial. En tout cas, il est aujourd'hui fort bien coté : tout récemment, un tableau de Majorelle, à qui sont consacrées 12 pages dans l'ouvrage et qui exposait encore à Venise Cadre en 1960 (soit deux ans avant sa mort), s'est vendu à plus de 800 000 euros… “Vraiment marocain” ou pas, l'orientalisme représente, aux côtés des courants figuratifs, naïfs et abstraits, une part de l'histoire de l'Art au Maroc qu'Aziz Daki, prenant parti, a décidé de ne pas négliger : “Les Majorelle, Henri Pontoy, José Cruz Herrera, Jéronimo Muniz ou Jean-Gaston Mantel ont vécu le plus clair de leur vie au Maroc… Ils peignaient le pays dans leurs tableaux, mais exposaient également ici. Pour moi, ils ont gagné leur droit de cité dans l'histoire de la peinture marocaine”. Dont acte.

 
 
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