La leçon dAnfgou
Pauvres et analphabètes, ces villageois ont pourtant tout à nous apprendre de la démocratie
On parle encore dAnfgou, petit village montagnard isolé de la province de Khénifra, dans lequel 30 personnes sont mortes dune épidémie imputée au froid. Dès que les médias ont relayé cette tragédie, des associations humanitaires se sont mobilisées, aux quatre coins du Maroc, pour convoyer à Anfgou vivres, médicaments et biens de première nécessité. Cest quen plus du froid, ces villageois vivent dans une pauvreté extrême. Ils sont aussi (presque tous) analphabètes. Et |
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pourtant, leur organisation socio-politique (qui na évidemment aucun rapport avec celle que prétendent leur imposer les autorités locales, même élues) est un modèle digne dintérêt.
Répartir équitablement des dons nest pas une chose simple. Quand lopération échoit aux autorités, le favoritisme, le clientélisme et la corruption ne sont jamais loin. A Anfgou, cela sest passé de manière aussi fluide quadmirable. Chaque opération (déchargement des camions, tri des dons, recensement des familles bénéficiaires, répartition, etc.) a fait lobjet dune réunion éclair de la jmaa (assemblée) du village, réunissant tous les chefs des sous-jmaat (groupements familiaux), sous la houlette du chef du village, homme dâge et dexpérience à lautorité incontestée, secondé par le fqih (lettré), qui faisait office de scribe. Ce nest quune fois chaque décision prise par la jmaa que les villageois, parfaitement disciplinés, se mettaient à la tâche. Et pas tous ensemble et de manière anarchique, loin sen faut. Pour chaque opération nécessitant de la main duvre, le chef estimait le nombre dhommes nécessaires, puis divisait ce nombre de manière équitable entre les différentes sous-jmaat. De manière à ce que leffort collectif reste toujours équitablement réparti. Des volontaires pouvaient se déclarer, et déséquilibrer la répartition, mais le scribe notait scrupuleusement leurs noms, de manière à ce que le chef les décharge du prochain travail dintérêt général. Toujours légalité, toujours la justice.
Vous penserez : leur chef est éclairé, mais il pourrait aussi être un despote. Faux ! Une question, par exemple, sest posée concernant les dons : fallait-il en faire bénéficier les deux instituteurs de lécole du village ? Formellement, ils ne font pas partie de la communauté, mais dun autre côté, ils y jouent un rôle social dimportance, puisquils transmettent le Savoir aux enfants. Dans la jmaa, il y avait du pour, il y avait du contre. Le chef avait son avis, mais il na fait que le donner. Et cest au terme du débat de la jmaa que la décision a été prise dinclure les instituteurs parmi les bénéficiaires. Ceux qui étaient contre se sont immédiatement rangés à lavis de la majorité, sans commentaires ni rancur.
Ces lois (en cas de non-respect desquelles des sanctions, qui peuvent aller jusquau bannissement du village, sont prévues) fonctionnent pour tout : construction de pistes, agriculture, pâturage
bref, tout ce qui relève de lintérêt général. Le fait que ce village soit amazigh nest pas pour rien dans sa formidable organisation. Il sagit là de rites ancestraux qui continuent de fonctionner avec la même efficacité que toujours. Daprès Lahcen Oulhaj, enseignant universitaire et militant berbériste reconnu, lamazighité, en tant que culture, permet de satisfaire tous les préalables philosophico-culturels à la démocratisation de notre pays. La noblesse et lefficacité des habitants dAnfgou, mêmes très pauvres, mêmes analphabètes, lont illustré de manière éclatante.
Morale de cette histoire, puisquil faut bien en tirer une : le Maroc officiel se dit en transition démocratique. Quand on suit lactualité, on ne peut sempêcher dêtre perplexe. Ceux qui, à Rabat, prétendent piloter cette transition, savent-ils vraiment ce quils font ? Il leur suffirait pourtant de creuser dans nos racines... |