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Propos recueillis par
Ismail Bellaouali
Histoire.
Interview : Aziz Binebine. "Plutôt Hassan II quOufkir !"
Bio express.
1946. Naissance à Marrakech.
1957. Certificat détudes primaires à l'école française Aârsat Lamaâch.
1967. Obtient son baccalauréat, section philosophie.
1971. Arrestation dans les suites du putsch militaire de Skhirat.
1972. Condamnation à 10 ans de prison ferme.
1973. Transfert clandestin au bâtiment 1 du bagne de Tazmamart.
1991. Sortie de Tazmamart.
1992. Mariage et, une année plus tard, naissance de Mohamed Reda, son unique enfant. |
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Aziz Binebine
(I.B. / TELQUEL)
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Aziz Binebine a passé plus de 18 ans dans les ténèbres de Tazmamart, avec les putschistes de Skhirat. La proximité de son père avec le défunt Hassan II ne lui a pas épargné cette deuxième vie qu'il a décidé, aujourd'hui, de rayer de sa mémoire.
Certains de vos anciens camarades n'hésitent pas à dire, nostalgiques : Allahouma Tazmamart oula daba (Plutôt Tazmamart qu'aujourd'hui). Partagez-vous cette opinion ?
Non. À ma sortie du bagne, j'ai eu la chance de trouver une famille. Ma
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mère était toujours vivante. Elle est restée parmi nous huit mois après ma libération. J'ai aussi retrouvé mes frères qui m'ont soutenu. Je n'avais pas de véritables problèmes financiers. Sur le plan psychologique, j'ai décidé, grâce à une conviction innée ou acquise, je n'en sais rien, d'effacer le passé avec tout ce qu'il comportait : vie personnelle, souvenirs, amis. Je me suis dit : Je fais face à une nouvelle situation. Il faut donc que je vive avec et que je m'adapte. Une fois libéré, j'ai donc effacé Tazmamart de mes souvenirs et fait comme si le bagne n'avait jamais existé. Lorsque j'évoque Tazmamart, c'est comme si c'était dans une histoire que j'ai lue. Je ne me sens plus partie prenante dans cette histoire. Même quand je dors, je ne fais jamais de cauchemars. À aucun moment je n'ai rêvé de Tazmamart, depuis que je l'ai quitté.
Et lorsque vous rencontrez vos anciens camarades ?
Nous en parlons mais, comme j'ai dit, d'une manière plus détachée. Comme si Tazmamart faisait partie d'une autre histoire que la mienne.
Avez-vous réellement oublié Aziz Binebine, le jeune officier cultivé, issu d'une famille respectable, qui s'apprêtait à se marier ?
J'ai tout oublié. Je n'avais plus ni passé, ni famille, ni souvenirs. Ces derniers étaient simplement, parfois, un moyen de meubler le temps. Je parle des souvenirs que j'ai gardés de mes nombreuses lectures. Ceux liés à ma famille me revenaient parfois, mais ce n'était par pour me lamenter sur mon sort. C'était plutôt comme des histoires imaginaires, histoire de tuer un peu le temps.
Ce réalisme n'est-il pas surprenant de votre part, vous qui aimez tant les grands auteurs romantiques comme Baudelaire ?
Je ne crois pas. Baudelaire n'a jamais pleuré sur son sort, lui qui est mort dans la misère. De sa tragédie est né le plus beau recueil de poésie de la langue française. Chacun a sa manière bien à lui de faire face aux malheurs de la vie. Moi aussi, j'essaie de transcender mon drame.
Avez vous aussi oublié que votre père était le bouffon de Hassan II et l'un de ses proches ?
J'étais conscient du fait que mon père vivait dans un monde intellectuel et matériel qui n'était pas le mien. En plus, je ne me sens aucun droit de le juger. Impossible, car je ne disposais d'aucun critère objectif qui m'assurait de la justesse d'un éventuel jugement. Nous n'avions pas vécu de la même manière et nous n'avons pas reçu la même éducation. Lui, par exemple, a étudié la littérature arabe, qui est basée toute entière sur l'éloge du sultan ou l'invective. Moi, j'ai étudié la littérature française, construite d'abord sur l'analyse et sur l'imagination ensuite. Les arabes, dans le sens classique du terme, ont aussi un imaginaire, mais qui renvoie toujours à l'émir ou au maître. Ce qui n'existe généralement pas dans la littérature occidentale. C'est pour cette raison que je pense à mon père comme appartenant à un autre monde et à un autre temps. C'est un personnage. Je ne suis pas enclin à la solitude comme certains le croient, mais je m'éloigne pour éviter de juger qui que ce soit. Bien sûr qu'il y a un responsable dans ce qui s'est passé, mais c'est à l'Histoire de le juger, pas à moi.
Espériez-vous que votre père allait intervenir auprès du roi en votre faveur ?
Non. Lorsque Hassan II a su ce qui s'était passé, il a appelé mon père et lui a dit : Tu as vu, tu es content de ce qu'a fait ton fils ?. Quelle a été la réponse de mon père à votre avis ? Ce n'est pas mon fils, Sidi, et je ne suis pas son père. J'ai appris à placer cette réponse dans son contexte
Pendant que votre père racontait des blagues et des histoires au roi dans ses somptueux palais, vous racontiez des films et des romans à vos compagnons à Tazmamart. Quelle ironie du destin !
Possible. Je n'ai pas la même culture que mon père, mais j'étais doué pour raconter des histoires (sourire). Une histoire de gènes familiaux, peut-être (ndlr : Mahi, l'autre frère de Aziz Binebine est écrivain).
Vous admiriez la personnalité de Hassan II et le considériez comme un virtuose de la politique étrangère
Oui, et je continue à dire qu'il était un virtuose de la politique étrangère. Même lorsque j'étais en détention, j'en étais convaincu. Mais tout politicien est un être humain et tout être humain a ses défauts. Encore une fois, je ne veux juger personne. Que l'Histoire le juge ! Mais je suis profondément convaincu, avec le recul, qu'il valait mieux avoir un Hassan II à la tête du Maroc qu'un Oufkir, un Ababou, un Medbouh ou un Dlimi.
Parlons de Hassan II, aviez-vous des rapports directs, des rencontres ou des souvenirs avec lui ?
Je l'ai approché une seule fois à l'occasion d'une parade militaire. Et je remercie Dieu de ne pas avoir été proche du monde où a vécu mon père.
Comment avez-vous reçu la nouvelle de sa mort ?
Comme si l'on m'apprenait la mort d'un voisin. Je n'ai éprouvé aucun sentiment, ni positif ni négatif.
Vous avez été parmi les premiers à déposer les armes et à vous déclarer contre le putsch, quand vous avez découvert la nature véritable des manuvres militaires de 1971. Avec le recul, vous auriez pu devenir l'un des officiers proches de Hassan II ?
Non, cela n'avait rien à voir avec Hassan II. Ce qui s'est passé, c'est que je vivais dans l'armée et je connaissais parfaitement le comportement d'Oufkir et de Ababou. Je voyais ce qu'ils faisaient tous les jours. Je me contente de dire qu'ils étaient des despotes.
Et Amoqrane (le putschiste de 1972) dans tout ça ?
Je ne le connaissais pas.
Imaginons que vous étiez devenu un général proche de Hassan II. Que diriez-vous, alors, si un juge français cherchait l'adresse du Général Aziz Binebine pour lui poser des questions sur un dossier sensible des années de plomb
et qui ne le trouve pas. Amusant, non ?
Que voulez-vous que je vous dise (sourire) ? Que Dieu m'en garde.
Deux mois avant votre libération, on vous a transféré du bâtiment 1, qui a vu le plus grand nombre de décès, au bâtiment 2, où vous avez trouvé une radio, un bout de bougie et un peu de savon... Avez-vous cru alors que le salut n'allait pas tarder ?
Effectivement. Parce que juste avant notre transfert, un miracle s'était produit : ils ont fait venir des infirmiers et nous ont donné quelques médicaments !
Comment a été votre première rencontre avec votre père après 18 ans et 3 mois à Tazmamart ?
Normale. Nous étions un soir chez ma sur. Il est venu avec sa cour. Je l'ai salué. Je lui ai baisé la main et suis resté avec lui à peu près cinq minutes, comme si de rien n'était. Je respecte tous les devoirs dus par un fils à son père.
À l'époque, excepté Mohamed Bensaïd Aït Idder, aucun homme politique n'avait osé parler de Tazmamart. Vous n'en voulez pas à ces hommes politiques qui sont restés silencieux ?
Ecoutez ! Je suis convaincu que les politiques, à quelques exceptions près, sont de purs opportunistes. Ce qui me chagrine le plus, c'est que les partis politiques soient tous gérés comme un petit makhzen. Il y a un roi, sa cour et c'est tout. Avec une situation pareille, ce pays n'avancera jamais.
Après leur libération, certains parmi les anciens de Tazmamart ne savaient plus comment marcher dans la rue. Et vous ?
Je vais vous donner une seule image. Avant notre libération, on nous a emmenés à Ahermemmou. On s'est retrouvés dans une grande cour, avec des camions militaires et des voitures d'officiers. Au milieu, il y avait un camion avec un dentiste. Je suis sorti ce jour-là. Et, pour la première fois, sans un bandeau sur les yeux. J'ai vu le ciel, l'eau, les montagnes et toutes ces voitures. J'ai cru que j'étais sur la lune et que ces camions étaient des vaisseaux spatiaux. Je vous jure que, dans ma tête, j'étais sur la lune. Lorsque je suis monté dans le camion avec le dentiste et que je me suis regardé dans un miroir pour la première fois, je ne me suis pas reconnu. Ce regard, ces yeux, je ne pourrais jamais les oublier. J'ai effacé Tazmamart en bloc, mais pas ce regard hagard et terrifiant. Et je me demande encore si c'était moi ou quelqu'un d'autre.
Comment avez-vous retrouvé la rue, après 18 ans et 3 mois à Tazmamart ?
La première chose qui m'a frappé, c'était la manière avec laquelle les Marocains s'habillaient. Elle avait beaucoup changé... Et puis, je n'ai pas retrouvé la soif de culture, l'intelligence et la conscience politique qui caractérisaient les jeunes de mon temps. C'était peut-être dû aux changements catastrophiques qui avaient affecté, entre-temps, le secteur de l'enseignement.
Que sont devenus les poèmes que vous écriviez avant Tazmamart ?
Tout s'est envolé. Le jour de notre arrestation, des agents de tout genre sont venus dans nos chambres à Ahermemmou. Ils ont tout pris : écrits personnels, photos
tout. Le reste a été pillé par les soldats après notre départ ! Dans ma cellule, j'avais écrit beaucoup de poèmes que je lisais à mes amis, mais je les ai bien sûr oubliés avec le temps.
Pourquoi n'avez vous pas écrit sur votre expérience personnelle ?
Je ne voulais pas. Il y a eu un livre avec Tahar Ben Jelloun (ndlr : Cette aveuglante absence de lumière, Éditions du Seuil) dans lequel je ne voulais pas m'impliquer au départ. Mais il a beaucoup insisté et j'ai fini par accepter, à condition que le livre soit une oeuvre de fiction. Mais lorsque le livre est paru, je fus surpris par l'auteur, qui affirmait avoir écrit cet ouvrage à ma demande, voire à la demande de la famille Binebine. J'ai essayé de le joindre à plusieurs reprises, mais en vain. C'est alors que je lui ai adressé une lettre ouverte.
Pour revenir à votre question, oui, je refusais d'écrire pour deux raisons. Premièrement, parce que l'expérience de Tazmamart est quelque chose d'indicible. Deuxièmement, il s'est passé des choses extraordinaires là-bas. Ceux qui parlaient une langue étrangère, par exemple, l'ont apprise aux autres. Celui qui connaissait le Coran par coeur nous l'a appris à nous tous. Il y avait aussi des choses ignobles. Alors ou je raconte tout ou je me tais. Maintenant je me trouve en train de préparer un livre. Cela m'attriste de ne pas pouvoir être objectif, mais ce qui m'incite à le faire, c'est le désir de réhabiliter ceux qui ont péri à Tazmamart.
On dit que la destruction de Tazmamart revient à effacer la trace de l'aspect inhumain de l'ère de Hassan II
C'est sûr. Néanmoins, la destruction du bagne de Tazmamart, qui était devenu un symbole des années de plomb, en a fait une légende. Et une légende ne meurt jamais !
Vous êtes devenu religieux après ce qui s'est passé. Ne vous est-il pas arrivé d'en vouloir au destin ?
Non, jamais ! Lorsque j'étais à la prison de Kénitra, j'ai commencé à faire mes prières quotidiennes. Je ne le faisais pas avant. Quand le verdict est tombé, j'ai arrêté la prière. Mais je me suis demandé : Pourquoi je fais un chantage à Dieu ? Pourquoi je n'arrête pas de marchander : tu me sauves ou j'arrête la prière ?. Un beau jour, j'ai donc repris la prière et, à Tazmamart, je n'ai jamais prié Dieu de m'accorder le salut. Je disais tout simplement : Que Dieu décide de ce qui lui semble être le mieux !. |
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