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Par Chadwane Bensalmia
Livre.
1900 - 1960. Mémoire à quatre mains
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Des cadavres de rebelles
marocains, parfois tués des
mains de leurs compatriotes.
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Depuis l'indépendance, quelque 100 000 clichés du Maroc sous le protectorat français végétaient dans les archives du Quai d'Orsay. Frédéric Mitterrand et Abdellah Taïa en ont choisi 200 pour relire l'Histoire.
Limage est violente. Des cadavres de Marocains, à moitié couverts, les pieds nus, alignés par terre les uns à côté des autres. Autour d'eux, des militaires français et leurs ralliés marocains semblent admirer le travail bien fait. Le cliché est doublement légendé par un écrivain marocain et un homme de culture français. Le premier, Abdellah Taïa, |
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commente l'image avec la candeur d'un enfant qui découvre un autre visage de l'Histoire de son pays et écrit : On nous parlait des horreurs de l'occupation à l'école, mais on ne nous montrait pas des images aussi violentes que celles-ci, où les Français ne sont d'ailleurs pas les seuls à participer au carnage. Le second, Frédéric Mitterrand, enchaîne avec une interprétation plus impersonnelle, mais davantage critique à l'égard du protectorat français. La prétendue pacification, euphémisme pour désigner la conquête, a duré jusqu'en 1934. La propagande française parlait de brigands et d'insoumis en les opposant aux ralliés et aux amis fidèles, écrit-il. De ces deux visions est né Maroc, 1900-1960, un certain regard. Histoire d'une rencontre.
100 000 et une photo
Il y a près de deux ans, Frédéric Mitterrand, commissaire général de l'année du Maroc en France en 1999, recevait une commande de l'ambassade de France à Rabat : réaliser un documentaire d'une heure sur les années du protectorat, sur la base des archives françaises, documentaire qui sera projeté à l'occasion du cinquantenaire de l'indépendance. Sa tâche achevée, il se voit proposer un projet encore plus ambitieux : confectionner un ouvrage à partir de la photothèque du ministère français des Affaires étrangères. Au total, quelque 100 000 photos, jamais publiées et qui végétaient sous la poussière depuis des décennies. Dans le lot, il y a aussi bien des clichés de la vie quotidienne que des photos officielles, des portraits de belles paysannes dans les champs que de comtesses en villégiature à la Mamounia. Le Quai d'Orsay met le fond iconographique à la disposition de Frédéric Mitterand. Avec une seule condition : le livre devra être écrit conjointement avec un écrivain marocain. Soit. Durant l'année qui suit, Mitterrand s'immerge dans ce vieux Maroc en images. Il procède par élimination, défriche, trie, classe et finit par sélectionner 2000 clichés. Ce premier tri sera de nouveau affiné, une fois trouvé le complice marocain. Il n'aura même pas à le chercher, ce dernier viendra à lui.
Racontez-moi mon pays
21 juin 2006, F. Mitterrand reçoit Abdellah Taïa pour son roman L'armée du salut, dans son émission radiophonique L'actualité littéraire sur Europe 1. Les deux hommes ne s'étaient jamais croisés. Lors de cette première discussion autour du livre de Taïa, le courant passe entre les deux hommes. En quittant le studio quelques heures plus tard - et comme le veut l'usage - ils poursuivent leur échange autour d'un dernier verre et se découvrent très vite une passion commune : le cinéma. Il n'en fallait pas plus pour convaincre Mitterand qu'il venait de trouver son complice d'écriture. Une semaine plus tard, il l'appelle et lui propose de collaborer à l'ouvrage. Je me suis dit : qui suis-je pour poser un regard sur l'Histoire du Maroc ? Nous avons été élevés dans un Maroc qui veut que l'Histoire reste l'apanage des spécialistes. Comme si notre pays ne nous appartenait pas, que nous n'étions pas dignes de raconter ou de critiquer son passé. Mais j'ai décidé tout de même de foncer, de me réapproprier l'Histoire de mon pays, confesse aujourd'hui Taïa.
Durant l'été 2006, les deux hommes se retrouvent quotidiennement chez Mitterrand et étalent leur petit trésor sur la table. Ils classent, trient et éliminent. Sur les 2000 photos, 200 seulement seront choisies, pagination limitée oblige. Restait à imaginer la construction du livre. Il nous fallait bâtir un scénario et, en même temps, insuffler notre propre regard à une Histoire officielle que le Maroc et la France n'ont jamais voulu remettre en cause, poursuit Taïa. Le scénario sera chronologique. Les années de présence française au Maroc sont divisés en quatre épisodes : Le Maroc du Maréchal, Le protectorat triomphant des bons sentiments et des bonnes affaires, L'éveil et enfin Le retour. Pour chaque photo, les deux hommes se répartissent les tâches. Mitterrand se plaît à réajuster l'Histoire à coups de repères historiques et de commentaires. Et Taïa à lire ces mêmes images avec le regard à la fois naïf et subversif de l'enfant du pays. Une demi-douzaine de lignes chacun, écrites côte à côte, se complétant l'un l'autre. Comme les deux faces d'une même pièce
historique.
*Maroc 1900-1960. Un certain regard sera présenté par les deux auteurs le 11 février à la salle Malika Moustadraf, au SIEL 2007.
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