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Par Karim Boukhari
Enquête et analyse.
Islamistes. Comment lEtat mène (désormais) le jeu
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Le camp de Guantanamo, par
lequel 21 Marocains ont transité.
Certains dentre eux y sont
toujours détenus.
(AFP)
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Avec Al Adl, le pouvoir temporise, mais reste à l'affût. Pour les Salafistes, il veut tourner la page du 16 mai - tout en affinant son contrôle des Jihadistes. Quant au PJD, on attend qu'il s'empêtre dans ses contradictions (avant les élections si possible)
Dieu est grand, Dieu est grand !. Abderrahim Mouhtad est un homme à la fois heureux et désemparé. Son téléphone portable n'arrête pas de sonner et l'homme, président depuis 2004 de l'association des familles des détenus islamistes (Annassir), répète inlassablement les mêmes |
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syllabes à ses interlocuteurs à l'autre bout du fil : Allahou Akbar, Alhamdoulillah. Ce 24 janvier est un jour de fête et de victoire pour Mouhtad et des milliers d'islamistes. Hassan Kettani et Abdelwahab Mohamed Rafiki, alias Abou Hafs, les deux figures emblématiques de la Salafiya, ont gagné le droit d'être rejugés. Seulement ? C'est incroyable, commente le président d'Annassir. L'effervescence est telle que l'on croirait que les deux hommes ont été libérés. Ce n'est évidemment pas le cas. Kettani et Abou Hafs ont, théoriquement, encore respectivement 16 et 26 années de réclusion à purger, le premier à Salé et le second à Fès. Personne, pourtant, ne veut croire que les deux hommes ne retrouveront leurs familles, leur peuple, qu'à partir de 2023 ! Dans les milieux islamistes, comme dans de larges cercles politiques, on s'accorde à penser que les nouveaux procès des deux hommes, dont aucune date n'a encore été fixée, iront irrémédiablement vers la clémence. Une réduction de peine ou même, espère-t-on ici et là, une grâce royale qui confirmerait le statut bien particulier dont semblent jouir les deux hommes.
La victoire de Kettani et Abou Hafs
On ne le dira jamais assez, Kettani et Abou Hafs sont d'authentiques stars du peuple islamiste. Des showmen qui ont atteint une incroyable cote de popularité, dépassant de très loin le strict cadre salafiste. Un signe qui ne trompe pas : les inconditionnels des deux prédicateurs, Kettani notamment, ne se recrutent pas seulement parmi les rangs du petit peuple. Si je vous dévoilais l'identité et le nombre de personnalités politiques, religieuses ou économiques, qui ont tenté d'intercéder en faveur de Kettani, vous risquez une syncope, nous explique cette source proche de la défense. La formulation peut paraître excessive mais elle renvoie à une réalité indiscutable. Kettani et, à un degré moindre Abou Hafs, n'ont jamais été oubliés par leurs fans. La preuve : arrêté une première fois à la sortie d'une mosquée, un vendredi, Kettani a été soumis au feu des interrogatoires 24 heures durant. Avant d'être relâché le lendemain, des dizaines de coups de fil ont été passés par ses nombreux proches et amis, parfois très haut placés dans l'establishment officiel marocain. C'était en 2003, quelque temps avant les attentats qui ont bouleversé toute la donne, le soir d'un 16 mai. De nouveau mis aux arrêts, rejoint par son ami Abou Hafs, Kettani s'est présenté à son procès, aux premiers jours de l'été 2003 à Casablanca, comme une idole des jeunes se rend à une conférence de presse. Acclamé, youyouté par des inconnus accourus de partout. Le verdict (20 ans de réclusion) devenait un simple détail de l'histoire. Le dossier d'accusation était léger (Kettani, comme Abou Hafs, ont été cités dans des PV de police, comme des influences pour des terroristes réels ou supposés) et les fans, à la sortie du tribunal, ont répété la même formule : Allahou Akbar !.
Voilà qui donne toute sa mesure à la cassation dont viennent de bénéficier le fils de riches qu'est Kettani et le fils du peuple qu'est Abou Hafs (son père Abou Houdaïfa, infirmier de son état, lui aussi en prison, s'apprête à être rejugé une deuxième fois, après avoir vu sa peine réduite de 10 à 5 ans). Beaucoup, aujourd'hui, revendiquent la paternité de la victoire des deux hommes. Me Mustapha Ramid tout d'abord, leur avocat, figure de proue du PJD, tout heureux de rebondir sur des dossiers aussi spectaculaires. Mais aussi, et plus encore, Me Mohamed Ziane, avocat en chef des détenus islamistes (il a pris en charge un grand nombre de dossiers), qui a remué ciel et terre pour faire entendre leur voix du fin fond des prisons de Salé, Casablanca, Fès, Tétouan ou Tanger. Ziane, que certains islamistes appellent l'avocat à double voie : celle qui mène vers les chioukh et celle qui mène droit au sérail de Sa Majesté, et qui exprime, aujourd'hui, une satisfaction non feinte : Je ne suis absolument pas surpris mais simplement rassuré que la justice reprenne son cours normal.
L'association Annassir est en droit, elle aussi, de revendiquer la victoire du tandem Kettani - Abou Hafs, elle qui a multiplié les communiqués et les sit-in, allant parfois jusqu'au devant de l'ambassade des Etats-Unis, soutenant des centaines de femmes et d'enfants soudainement sans maris, ni pères. Nous sommes conscients que l'affaire de Kettani et Abou Hafs a bénéficié d'un traitement spécial, qu'elle a été réglée à un niveau supérieur, qui nous dépasse très certainement. Mais nous ne pouvons oublier le jour où, en face d'un haut responsable du ministère de la Justice, nous avons obtenu la réponse suivante : sortez dans les rues, faites-vous voir, entendre. C'est le moyen le plus sûr de faire porter votre voix jusqu'à Sa Majesté parce que c'est elle seule qui peut régler tous les dossiers, nous confie, avec le sourire tranquille du vainqueur, le président de l'association. Annassir a relayé, avec une efficacité de tous les jours, les multiples grèves de la faim entreprises par l'ensemble des Salafistes détenus dans les prisons du royaume. Elle a revendiqué, selon l'expression de son président, tous les dossiers, même les moins défendables, allusion faite aux cas des salafistes qui se sont rendus coupables de crimes avérés (cas de Youssef Fikri et de sa bande, coupables d'un crime de sang avant le 16 mai 2003). La cassation des jugements contre Kettani et Abou Hafs représente, très logiquement, une victoire pour Annassir. Même si, comme nous l'explique un membre de l'association, la famille Kettani semblait toujours croire que le règlement de ces affaires ne dépendait que de la bonne volonté du sérail et des grands décideurs du pays.
Le même enthousiasme est enregistré chez le Centre marocain des droits de l'homme (CMDH), une ONG créée en 2000 autour de l'avocat Khalid Cherkaoui Smouni, réputé proche des islamistes : Nous avons toujours revendiqué les dossiers de Kettani et Abou Hafs, ils ne représentent pas des terroristes mais des détenus d'opinion.
Bien entendu, cette première victoire en appelle d'autres. Des chioukh de la Salafiya sont en effet sur la liste d'attente qui sommeille dans les tiroirs de la Cour suprême. Le meilleur exemple est celui de Mohamed Fizazi, voire de Omar Haddouchi, eux aussi condamnés à 30 ans de prison, qu'ils purgent respectivement à Tanger et Tétouan, et dont les recours en cassation, introduits depuis plus de deux ans, risquent désormais de basculer à tout moment. Plus virulents et moins propres (intellectuellement) que Kettani et Abou Hafs, Fizazi et Haddouchi présentent, pour le reste, des dossiers parfaitement cassables. Les deux hommes sont des leaders de la nébuleuse salafiste, ils ont tous les deux été condamnés, au bout de procès expéditifs, sur les bases de simples procès verbaux arrachés (dans des conditions très peu confortables pour les accusés) dans des locaux de police. Les deux hommes possèdent, en plus, l'avantage d'être défendus par l'avocat à double voie qu'est Mohamed Ziane. Ne nous étonnons pas outre mesure si, dans quelques semaines, une dépêche MAP annonce tranquillement la cassation du jugement des derniers chioukh de la Salafiya (avec Abdelkrim Chadili) encore sous les verrous, l'équivalent d'une nouvelle victoire salafiste.
Le dossier de Guantanamo n'est pas clos
Mais comme un bonheur ne vient jamais seul, le 19 janvier, déjà, soit cinq jours avant la victoire de Kettani et Abou Hafs, la justice marocaine avait rendu un verdict réellement stupéfiant : l'acquittement pur et simple de cinq anciens pensionnaires de Guantanamo, dont le prétendu ancien garde de corps d'Oussama Ben Laden, Abdellah Tabarak. C'est une affaire unique dans les annales de la justice marocaine. Les cinq hommes, interpellés entre le Pakistan et l'Afghansitan au moment de l'intervention américaine à Kaboul (2001), ont vécu plusieurs années dans l'enfer de Guantanamo. Ils n'en furent libérés que pour être cueillis par les services marocains pour un séjour dans un autre enfer, bien national : le centre de la DGST à Témara. Cuisinés dans tous les sens du terme, les hommes ont été remis aux autorités judiciaires pour une nouvelle galère : celle des procès publics. Leur acquittement, au bout de cet interminable calvaire, signifie théoriquement qu'ils ont été victimes d'une série d'injustices hors du commun, perpétrés à la fois par les Américains et les Marocains, nous confie ce militant des droits de l'homme, qui a requis l'anonymat.
La suite ? Impossible à deviner. Les ex de Guantanamo se sont emmurés dans le silence. La justice poursuit tranquillement son cours. Deux des cinq rescapés devront prolonger leur séjour en prison malgré leur acquittement, puisqu'ils sont poursuivis dans une affaire annexe (le démantèlement d'un énième réseau, dit Arraha, l'été dernier). Les trois autres sont retournés à une vie quotidienne sans histoire. Et sans contact avec la presse, à l'image de Tabarak, qui a retrouvé un total anonymat à Casablanca et se refuse à toute sortie médiatique. Le dossier de Guantanamo est-il, comme on l'entend dire, clos pour autant ? Non, bien au contraire.
Taoufiq Lemsaâf, un autre avocat très en vue dans les procès salafistes, fait le rappel suivant : Le 10 janvier, le ministre des Affaires étrangères Mohamed Benaïssa a déclaré, devant le Parlement, que le Maroc n'interviendra pas dans le dossier de Guantanamo. Il sera alors bien le seul parmi les autres pays (ndlr : Belgique, Arabie Saoudite, etc.) à ne pas demander après les siens. Cinglant. Devant le silence des officiels, les seules données disponibles sur le sort des Marocains de Guantanamo sont à chercher, d'abord, dans les milieux islamistes. Et elles sont à prendre avec certaines pincettes
Ainsi, on estime le nombre de Marocains encore détenus dans l'enfer de Guantanamo à quatre. Les libérés, au total, seraient au nombre de neuf, dont le dernier en date, un certain Mohamed Benmoujane, livré aux Marocains en octobre 2006 après cinq longues années à Guantanamo (il avait 19 ans à peine quand il a été arrêté entre le Pakistan et l'Afghanistan !) et qui est toujours en instance de jugement. Pour nous, commente cet avocat islamiste, le nombre de Marocains à Guantanamo était initialement de 21, sur un total de 600. A ces 21 détenus, il faut ajouter les Marocains de nationalités européennes dont le nombre est encore plus important et qui ont été livrés, au fil du temps, à leurs pays d'adoption. Dans tous les cas, on a perdu de vue plusieurs détenus libérés, et il en reste au moins quatre qui croupissent en ce moment dans la prison-île américaine. Voilà qui relativise plutôt l'acquittement, le 19 janvier dernier, des cinq de Guantanamo dont trois seulement sont aujourd'hui en liberté.
Des questions, des pistes
C'est un fait : la succession des événements est désormais telle que, en dehors de la joie légitime des milieux islamistes, rares sont ceux qui osent s'exprimer, clairement, sur les raisons profondes de ce redéploiement massif de la donne islamiste. Le chercheur Mohamed Elayadi, pourtant habitué à suivre les mouvements islamistes, ne dira pas le contraire : Je n'ai que des questions, des pistes de réflexion, et pas de réponses. Peut-être qu'après la phase de ratissage (2001-2003), l'Etat a éprouvé le besoin d'envoyer des messages aux islamistes, aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur des prisons. Un message d'ouverture
Peut-être qu'il ne s'agit, au fond, que de séparer les théoriciens des activistes, tant il est vrai que les théoriciens qui bénéficient aujourd'hui d'une certaine détente ont toujours affirmé condamner les actes de terrorisme. La vraie question, alors, toujours selon Elayadi, serait de savoir si la redistribution des cartes en cours ne signifierait pas un quelconque changement de rapports de force (entre le Palais et l'Etat d'un côté, les islamistes de l'autre).
Parmi les théories les plus intéressantes, on peut relever celle que défend un Khalid Cherkaoui Smouni, persuadé qu'en vidant la prison de ses islamistes, l'Etat éviterait une radicalisation dangereuse du milieu carcéral, contaminé, gagné par les idées du jihad. Le chercheur Mohamed Darif relativise, quant à lui, et préfère relever d'abord que même les Américains ont acquitté de nombreux rescapés de Guantanamo, et que si redistribution il y a, c'est plus dans les milieux sécuritaires que chez les islamistes qu'elle aura lieu. Allusion, ici, est faite directement à l'éloignement de Hamidou Laânigri, à la montée en flèche d'autres spécialistes es-islamistes, voire à la création de plus en plus probable d'une nouvelle structure de renseignements. Me Abdelfettah Zahrach, autre avocat rendu célèbre par les procès des Salafistes (Pierre Robert, Abdellah Tabarak) pourrait bien s'engouffrer dans cette brèche sécuritaire, lui qui, le 24 janvier, a demandé la convocation de Hamidou Laânigri, Housni Benslimane et Abdellatif Hammouchi, en qualité de témoins dans le procès en cours du réseau Ansar El Mehdi, dont le démantèlement avait meublé avec fracas le mois d'août 2006. Les subordonnés de Laânigri, Benslimane et Hammouchi, ont bien été arrêtés avec le réseau Ansar El Mehdi, leur témoignage peut beaucoup nous apporter, explique-t-on dans l'entourage de l'avocat. En effet
Les pistes se multiplient et peuvent se croiser en plusieurs points. Un Hassan Khattab, par exemple, leader supposé de Ansar El Mehdi, est d'abord un Salafiste qui a purgé sa peine (2 ans) et bénéficié d'un court intermède de liberté avant de retourner en prison. Son cas ouvre une nouvelle piste de réflexion : et si la relaxation en série des Salafistes n'était pas, aussi, une manière de réveiller, en les appâtant, des réseaux dormants en liberté dans la nature ? Et si c'était cela, comme le suggère le chercheur Mohamed Darif, le meilleur moyen d'illustrer la nouvelle politique officielle, confirmée par un communiqué du ministère de l'Intérieur en novembre 2006, évoquant pour la première fois le vocable de campagnes (anti-terroristes) de prévention ?
Dernière piste de réflexion, et non des moindres : et si la détente islamiste n'était pas, aussi, un moyen de priver le PJD, à quelques mois des élections, d'une source d'inspiration (l'emprisonnement injuste de certains Salafistes est un thème récurrent, généralement porteur auprès des bases du parti islamiste), et de le pousser ainsi à un écartèlement difficile à tenir entre le besoin de plaire à sa base traditionnelle, voire de recruter ouvertement parmi les Salafistes fraîchement remis en circulation, et celui de se conformer à une certaine normalité politique ? Nous nous sentons forcément concernés par les dernières actualités judiciaires du pays, commente le numéro deux du parti, Lahcen Daoudi. Les acquittements et cassations en cours sont un moyen (pour l'Etat) de dépasser les pressions nées du 16 mai et d'admettre qu'il y a bien eu un surdimensionnement des événements qui ont secoué l'époque. Il est possible alors que la pression, désormais, se déplace d'une manière ou d'une autre sur les épaules du PJD. Saura-t-il la gérer ? |
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Politique islamiste post 16 mai. Laânigri, premier architecte
Le passage de Hamidou Laânigri à la tête de la DGST (1999 - 2003) a été marqué par le terrorisme. C'est lui, notamment, qui a poussé à la conception, dès 2002, de la fameuse loi anti-terroriste, aujourd'hui encore en vigueur. Sur le terrain, le tout-puissant patron des renseignements intérieurs a ratissé large, très large : on lui prête, entre enlèvements et arrestations, plus de 10 000 opérations (estimation non officielle, fournie par l'association Annassir), toutes perpétrées dans les milieux islamistes. Rien d'étonnant à ce que le général ait gagné, de facto, le surnom d'ennemi numéro un des islamistes. Malgré les accusations des ONG, tant au Maroc qu'à l'étranger, Laânigri avait un alibi de taille : les événements du 16 mai qui ont brisé le mythe du Maroc stable, et la mondialisation du terrorisme islamiste qui a permis au général de jeter des passerelles solides avec l'Amérique. Son cur de cible : les Salafistes. Il a eu le tort de réveiller des réseaux endormis (de Salafistes) qui nous foutaient la paix, résume, sévèrement, cet avocat droit-de-l'hommiste. Le constat est dur mais la question mérite d'être posée. Qu'est-ce qui a été réellement surévalué, en fin de compte : le danger salafiste ou les moyens déployés pour le contrer ? Dans tous les cas, c'est bien Hamidou Laânigri qui, le premier, a manipulé, avec une bonne marge de manuvre, les cartes islamiste en général et terroriste en particulier. Le nettoyage à sec qu'a connu le royaume entre 2001 et 2003 porte indiscutablement sa griffe. Même en quittant la DGST en juillet 2003, au moment du déclenchement des procès, le général a pris le soin d'installer à sa tête l'un de ses hommes, Ahmed Harari. Son passage par la suite à la tête de la DGSN a été même perçu comme un moyen de contrôler d'encore plus près la police judiciaire, relais officieux entre les services de la DGST et les tribunaux. Dominant la Sûreté nationale, contrôlant indirectement la DGST, Laânigri a déjà un plan : celui de créer une agence nationale de sécurité, une nouvelle structure coiffant les multiples services de sécurité en mal de coordination. Toujours dans le but premier de contrer la menace salafiste ! Mais en février 2005, le roi procède à un changement à la tête de la DGED (renseignements extérieurs), éloignant la perspective d'un Laânigri à la tête de la super agence. Quelques mois plus tard, Ahmed Harari est à son tour débarqué de la DGST. Entre-temps, les premiers signes de détente (grâces royales) vis-à-vis des Salafistes sont déjà visibles. Cette fois, c'est le roi en personne qui semble reprendre les choses à son compte. La DGST, confiée à un pur technicien (l'actuel directeur Abdellatif Hammouchi), tourne définitivement la page Laânigri. L'éloignement du général, confirmé à la rentrée 2006 par son éviction de la DGSN, lui collera -a posteriori- sur le dos tous les dérapages sécuritaires de la nouvelle ère. Dur, dur
Enfin, ironie du sort, aujourd'hui que Laânigri n'est plus aux premières loges, voilà que l'on reparle, très sérieusement, de la création de la fameuse agence qui coifferait tous les services de renseignement réunis. Sans son premier architecte ! |
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Chronologie. Les dates-clés
La donne islamiste a subi plusieurs bouleversements, selon des dates-clés qui ont représenté autant de points d'inflexion. En voici les plus significatives :
Eté 2002. Le Maroc annonce le démantèlement de cellules dormantes dAl Qaïda (qui envisageraient des attentats terroristes à l'intérieur du royaume). Trois Saoudiens et une Marocaine sont concernés. Le Maroc entre de plain-pied dans le bain mondial du terrorisme et collabore ouvertement avec les Américains, au point que le démantèlement du réseau dormant a d'abord été annoncé aux Américains avant les Saoudiens, pourtant les premiers concernés et amis traditionnels du royaume.
Mai 2003. Les attentats de Casablanca confirment les théories alarmistes de la DGST, font oublier les dégâts de la loi anti-terroriste et mettent une sourdine -relative- aux multiples cas d'enlèvement et de torture qui frappent les milieux islamistes. La guerre éclaboussera jusqu'au PJD, un moment menacé de dissolution. C'est la période des enlèvements, des tortures, des procès expéditifs (cas des accusés jugés par dizaines, dans une seule audience !) et des lourdes condamnations.
Janvier 2005. Le roi Mohammed VI accorde une interview au journal espagnol El Pais. Il admet l'existence de dépassements dans le traitement des affaires présentées devant la justice marocaine. Les islamistes, comme nous l'explique un ancien détenu à Salé, y voient une première démarcation par rapport à la ligne dure tracée par Laânigri.
Avril 2005. Le roi confirme sa démarcation en accordant une première vague de grâces aux détenus islamistes. D'autres vagues suivront pour porter le nombre total d'islamistes graciés à 315.
Avril 2006. Les dernières grâces royales sont accordées à l'occasion de l'Aïd Al Maoulid. Désormais, la détente islamiste prendra une autre forme, celle des cassations de procès, discrètement entamée quelques mois plus tôt, accentuée depuis, portant aujourd'hui le nombre total de cassations à 55 (source officielle). En parallèle, le nombre des acquittements monte en flèche (174), les remises en liberté provisoire aussi (20), sans oublier les islamistes qui ont purgé la totalité de leurs peines (345, source non officielle).
Septembre 2006. le départ de Laânigri arrive au moment où les prisons se vident considérablement des islamistes : officiellement il en reste encore entre 600 et 700 derrière les barreaux, seulement 426 d'après l'association Annassir qui tient un dossier personnalisé de chaque détenu. Dans tous les cas, le nombre de partants avoisine, aujourd'hui, les 700 personnes, ce qui est au moins égal au nombre de restants.
Janvier 2007. une grande première (l'acquittement de cinq anciens de Guantanamo) et une cassation spectaculaire (celle de Kettani et Abou Hafs) sont perçus, dans les milieux islamistes, comme un signal fort, et sans doute le plus important, de la part de la monarchie. Comme si la page du 16 mai 2003 était définitivement tournée... |
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Peine de mort. L'abolition dans léquation islamiste
Le royaume compte 117 condamnés à mort répartis comme suit : 23 islamistes et 94 détenus de droit commun. Aujourd'hui, et plus que jamais, le Maroc, qui n'a plus exécuté de condamné à mort depuis plus de dix ans, est tout près d'abolir la sentence capitale. Les 16% de détenus islamistes pourraient en être le catalyseur
ou alors le frein. Les deux pistes, aussi opposées soient-elles, semblent se valoir. Explication :
1- Abolition de la peine de mort : la détente dans le traitement des islamistes se généralise, respectant la tendance en vigueur depuis avril 2005, date des premières grâces royales. Les 23 islamistes condamnés à mort verraient alors leurs peines commuées en prison à perpétuité. Au final, le Palais aura scellé sa totale réconciliation avec les islamistes et donné à la communauté l'image d'un royaume progressiste, très loin des autres modèles arabo-musulmans.
2- Maintien (pour une durée indéterminée) de la peine de mort : le royaume, malgré sa tentation abolitionniste, se retient pour éviter de pardonner à 23 islamistes, dont certains (Youssef Fikri, à un moindre degré Mohamed Damir, Abdelwahab Rabii, etc.) traînent des dossiers trop lourds pour être effacés, et que l'opinion publique n'approuverait pas forcément.
On le voit, l'abolition de la peine de mort dépend, elle aussi, de la nouvelle redistribution des cartes islamistes. Les islamistes l'ont d'ailleurs compris, eux qui sont traditionnellement connus pour être radicalement anti, mais qui font preuve, aujourd'hui, d'une souplesse inattendue. Le PJD a ainsi fait savoir, comme nous l'a expliqué Youssef Madad, avocat de la cause abolitionniste, que Saâdeddine El Othmani, même en absence d'unanimité interne sur la question, ne s'opposerait pas à un projet d'abolition de la peine de mort, pour peu qu'il émane d'ailleurs (ndlr : gouvernement, Parlement, Palais). L'association islamiste Annassir est encore plus directe dans son discours : Parce que, nous explique son président, le principe des droits de l'homme, dont celui du droit à la vie, est supérieur à tout le reste. Reçu cinq sur cinq. |
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Pendant ce temps
Al Adl Wal Ihsane se tâte
La Jamaâ de Cheikh Abdeslam Yassine a du mal à embrayer en ce début d'année 2007. Normal, le non-avènement de la Qawma promise en 2006 a laissé des traces, et tous les militants, à la base de la pyramide, ne sont pas près d'oublier. En fait, au-delà de l'état de santé chancelant du guide Yassine, aujourd'hui retranché dans sa villa du Souissi à Rabat, et de la discrète lutte pour sa succession dans laquelle Abbadi tient toujours la barre, l'actualité de la Jamaâ est toujours bloquée sur la non-Qawma. Explication du chercheur Mohamed Darif, qui connaît bien la Jamaâ : Le Majliss Al Irchad (ndlr : instance spirituelle à géométrie variable, tournant le plus souvent autour d'une douzaine de personnes) cherche, parmi ses membres les plus jeunes, ceux qui ont initialement divulgué, propagé, l'idée de la Qawma. Les frères se (re)jettent un peu la pierre, et l'idée d'une purge au sein d'un Majliss Al Irchad présidé par Yassine lui-même n'est pas exclue. Vue de l'extérieur, la Jamaâ soigne pourtant la vitrine en réservant, par exemple, un accueil triomphal, digne d'un Cheikh Yassine, au numéro deux officiel, Mohamed Abbadi, de retour d'un voyage en Espagne. Abbadi a l'habitude de se rendre en Espagne mais pas celle d'être accueilli comme Cheikh Yassine, cela veut dire que l'homme se positionne plus que jamais comme le successeur potentiel, mais surtout que la Jamaâ tient à montrer, en public, que l'enthousiasme et la ferveur de ses militants n'a pas été ébranlé par la non-Qawma de 2006, commente encore Mohamed Darif. Et l'Etat, dans tout cela ? Rassurons-nous tout de suite : la redistribution des cartes islamistes touche jusqu'à la Jamaâ de Yassine. La récente campagne de répression qui s'était abattue tout au long de l'année 2006 sur les adlistes s'est beaucoup assouplie. Les derniers procès impliquant des responsables de la Jamaâ (Mohamed Barchi, notamment, Monsieur Casablanca) se sont soldés par des verdicts légers : des amendes, pas de peine de prison. Même Abbadi, condamné à un an de prison (pour rassemblement non autorisé et bris de scellés, dans son fief à Oujda), bénéficie d'un jugement suspensif qui ne pourra être mis à exécution qu'au bout de tout le processus judiciaire (appel, cassation), lequel peut s'étaler sur des années ! Et le procès de la fille Yassine n'arrête pas d'être repoussé de date en date, comme une patate chaude dont l'Etat ne veut plus
En un mot, Al Adl Wal Ihsane, toujours étroitement surveillé, semble bénéficier en ce début d'année d'une relative bienveillance. Il faut dire que, en face, le peuple de Yassine a renoncé à organiser ses fameuses journées portes ouvertes qui tournaient à la démonstration de force
et qui se soldaient inévitablement par des descentes de police. Moralité de cette drôle de guerre que se livrent Etat et Jamaâ : on se surveille, on se tâte, on lâche du lest, mais on reste à l'affût du moindre geste de celui d'en face ! |
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Plus loin. Casse-tête islamiste
Cassations, grâces, acquittements, etc. En relâchant des wagons entiers de Salafistes, le royaume donne l'impression d'en avoir fini avec la menace terroriste. Ce n'est pas tout à fait le cas. Officiellement, la détente obéit seulement à un sursaut, forcément bienvenu, de l'appareil judiciaire. La réalité est évidemment plus complexe. Par sa dimension à la fois brusque et massive, la normalisation judiciaire a tout d'un acte politique, sécuritaire, décidé ailleurs que dans les couloirs des tribunaux. Politiquement, l'Etat confirme une inflexion entamée dès avril 2005 avec la première vague de grâces royales, dans ce qui ressemble à une volonté claire de solder les comptes du 16 mai. A ce train, c'est tout le dossier de la Salafiya, ses chioukh et ses activistes, qui pourrait être remis à neuf, lissé et déminé, avant les élections 2007. C'est toujours ça de gagné. D'autant que le PJD, souci politique numéro un des officiels du royaume, risque d'y laisser des plumes
Le calcul paraît encore plus complexe sur le plan sécuritaire. Le Maroc n'est pas débarrassé du terrorisme mais -seulement- du 16 mai. Tous les terroristes ne se ressemblent pas. Hier, de jeunes gens des quartiers pauvres ont servi de bombes humaines à Casablanca ou de soldats en Afghanistan. Aujourd'hui, c'est une autre couche sociale, un autre profil intellectuel, qui partent en Irak, ou rejoignent la nébuleuse du GSPC maghrébin. Ces terroristes d'élite, bons pour l'import, trouvaient dans l'injustice (il faut l'admettre) qui frappait une bonne partie des détenus islamistes, une raison de fuir le pays. Avant de mieux y revenir, armés et préparés en conséquence ? C'est possible. En lâchant du lest sur le plan interne, le royaume donne l'impression, curieusement, de vouloir retenir ses terroristes en herbe à l'intérieur des frontières marocaines. Pour mieux les contrôler. Calcul risqué, mais intéressant. Reste à souligner que Guantanamo, pour les Marocains, ce n'est toujours pas fini. Et que Témara, d'après plusieurs témoignages, n'a fait que changer de pensionnaires : les futurs terroristes remplaçant les anciens. Qui a dit que c'était le meilleur moyen de faire de la prévention anti-terroriste ?
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