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N° 259
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

Le roi, sinon rien

Ahmed R. Benchemsi
À part la royauté, les Marocains ne croient plus en aucune institution. C’est un gros problème.


Cette semaine, un petit sit-in de protestation a rassemblé quelques dizaines de Casablancais. Brandissant drapeaux du Maroc et portraits de Mohammed VI, ils ont, d’après un quotidien, “menacé de s’adresser au cabinet royal” pour régler un problème de… hammam qui doit, ou pas, être construit dans leur quartier ! Quelques jours plus tôt, toujours à Casablanca, c’étaient les habitants d’un immeuble délabré qui, menacés d’expulsion, brandissaient le portrait du monarque au cri de
“vive le roi, non à l’expulsion”. A Marrakech, la semaine dernière, c’étaient les vendeurs de légumes d’un marché de gros qui demandaient l’intervention royale contre… les privilèges accordés aux vendeurs de fruits ! En fait, ça ne rate quasiment jamais. A chaque fois que des Marocains protestent publiquement contre quoi que ce soit, le roi est là : encensé dans des slogans, son portrait brandi à bout de bras, etc.

Parfois, il s’agit de problèmes vraiment graves. Quand, il y a quelques semaines, dans la province de Khénifra, 30 personnes sont mortes d’une épidémie imputée au froid, une imposante délégation officielle a effectué une tournée expresse dans la région pour “s’enquérir des besoins de la population”. Et que lui a réclamé la population ? Des dispensaires ? Des infrastructures ? Du tout. Elle a réclamé… une visite royale – seul moyen, aux yeux de ces gens, pour que leur région “bouge” enfin.

Les plus pressés n’attendent pas que le roi vienne chez eux. Ce sont eux qui s’informent de ses prochaines visites sur le terrain, et voyagent – parfois loin – pour se mêler à la foule qui l’acclame, dans l’espoir fou de lui remettre, en mains propres, leur requête personnelle. C’est presque systématique, depuis quelques années. A chaque fois que Mohammed VI s’offre un petit bain de foule, il reçoit une pluie d’enveloppes sur la tête. Des doléances individuelles de tout ordre, de toute nature. “Le roi a une forte politique de proximité, et c’est comme ça que ça se traduit”, proposait, en guise d’explication, un proche du premier cercle royal. Autrement dit, dans ce même premier cercle, non seulement on ne s’inquiète pas du fait que le roi soit de plus en plus considéré par le peuple comme l’unique recours, mais on en tire même une certaine fierté. “N’est-ce pas la preuve que le peuple aime son roi ?”, disent-ils.

Non, c’est la preuve que la royauté est la seule institution crédible aux yeux des Marocains, à l’exclusion de toutes les autres. Et c’est un gros problème. C’était aussi le but recherché par Hassan II. Après 38 ans d’avilissement des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire, le défunt monarque était arrivé à ses fins : à part le trône, les Marocains ne croient plus en rien. Et notamment pas à la justice, ni à l’administration territoriale – dont c’est le rôle de régler les problèmes de la population. Cette situation a été héritée par Mohammed VI, et continue de fonctionner à bloc.

On nous explique depuis quelques mois que l’hyperactivité royale (il se déplace sans cesse, inaugure tout et partout…) a pour but de “redonner espoir”, afin que “tous les Marocains construisent l’avenir ensemble”. Hélas, on est en train d’obtenir l’exact effet inverse : les Marocains ne veulent plus rien “construire ensemble”. Ils attendent tout (et n’importe quoi) du roi. Le vrai signal “d’espoir en un avenir collectif meilleur” consisterait à réhabiliter les institutions judiciaire et administrative. Vu leur degré de gangrène, c’est un travail titanesque, nécessitant une série de ruptures qui frisent la révolution. Mais si cette révolution-là est entreprise, on pourra enfin l’appeler, à bon droit cette fois, “révolution du roi et du peuple”. En attendant, les effets pervers du culte de la personnalité royale continuent à s’épanouir…

 
 
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