Le roi, sinon rien
À part la royauté, les Marocains ne croient plus en aucune institution. Cest un gros problème.
Cette semaine, un petit sit-in de protestation a rassemblé quelques dizaines de Casablancais. Brandissant drapeaux du Maroc et portraits de Mohammed VI, ils ont, daprès un quotidien, menacé de sadresser au cabinet royal pour régler un problème de
hammam qui doit, ou pas, être construit dans leur quartier ! Quelques jours plus tôt, toujours à Casablanca, cétaient les habitants dun immeuble délabré qui, menacés dexpulsion, brandissaient le portrait du monarque au cri de |
|
vive le roi, non à lexpulsion. A Marrakech, la semaine dernière, cétaient les vendeurs de légumes dun marché de gros qui demandaient lintervention royale contre
les privilèges accordés aux vendeurs de fruits ! En fait, ça ne rate quasiment jamais. A chaque fois que des Marocains protestent publiquement contre quoi que ce soit, le roi est là : encensé dans des slogans, son portrait brandi à bout de bras, etc.
Parfois, il sagit de problèmes vraiment graves. Quand, il y a quelques semaines, dans la province de Khénifra, 30 personnes sont mortes dune épidémie imputée au froid, une imposante délégation officielle a effectué une tournée expresse dans la région pour senquérir des besoins de la population. Et que lui a réclamé la population ? Des dispensaires ? Des infrastructures ? Du tout. Elle a réclamé
une visite royale seul moyen, aux yeux de ces gens, pour que leur région bouge enfin.
Les plus pressés nattendent pas que le roi vienne chez eux. Ce sont eux qui sinforment de ses prochaines visites sur le terrain, et voyagent parfois loin pour se mêler à la foule qui lacclame, dans lespoir fou de lui remettre, en mains propres, leur requête personnelle. Cest presque systématique, depuis quelques années. A chaque fois que Mohammed VI soffre un petit bain de foule, il reçoit une pluie denveloppes sur la tête. Des doléances individuelles de tout ordre, de toute nature. Le roi a une forte politique de proximité, et cest comme ça que ça se traduit, proposait, en guise dexplication, un proche du premier cercle royal. Autrement dit, dans ce même premier cercle, non seulement on ne sinquiète pas du fait que le roi soit de plus en plus considéré par le peuple comme lunique recours, mais on en tire même une certaine fierté. Nest-ce pas la preuve que le peuple aime son roi ?, disent-ils.
Non, cest la preuve que la royauté est la seule institution crédible aux yeux des Marocains, à lexclusion de toutes les autres. Et cest un gros problème. Cétait aussi le but recherché par Hassan II. Après 38 ans davilissement des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire, le défunt monarque était arrivé à ses fins : à part le trône, les Marocains ne croient plus en rien. Et notamment pas à la justice, ni à ladministration territoriale dont cest le rôle de régler les problèmes de la population. Cette situation a été héritée par Mohammed VI, et continue de fonctionner à bloc.
On nous explique depuis quelques mois que lhyperactivité royale (il se déplace sans cesse, inaugure tout et partout
) a pour but de redonner espoir, afin que tous les Marocains construisent lavenir ensemble. Hélas, on est en train dobtenir lexact effet inverse : les Marocains ne veulent plus rien construire ensemble. Ils attendent tout (et nimporte quoi) du roi. Le vrai signal despoir en un avenir collectif meilleur consisterait à réhabiliter les institutions judiciaire et administrative. Vu leur degré de gangrène, cest un travail titanesque, nécessitant une série de ruptures qui frisent la révolution. Mais si cette révolution-là est entreprise, on pourra enfin lappeler, à bon droit cette fois, révolution du roi et du peuple. En attendant, les effets pervers du culte de la personnalité royale continuent à sépanouir
|