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Par Selma Mestiri
(correspondante au Moyen Orient)
Irak. Analyse d'un cauchemar
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Scéne de violence
ordinaire en Irak.
(AFP)
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Chaque jour, l'Irak s'enfonce un peu plus dans le chaos, sur fond de rivalités confessionnelles et ethniques exacerbées. Et les perspectives d'avenir n'incitent guère à l'optimisme.
Mokhtar Lamani est Marocain. La semaine dernière, ce représentant de la Ligue arabe à Bagdad était encore l'un des rares diplomates arabes présents dans la capitale irakienne. Depuis, il a démissionné. Travailler en Irak, d'après lui, est devenu mission impossible. Dans une lettre de huit pages au secrétaire général de la Ligue, il explique avoir pris sa décision en raison de l'incapacité de parvenir à quoi que ce soit de |
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sérieux ou de positif en l'absence d'une quelconque vision arabe sur la crise irakienne. De plus, écrit-il, les Irakiens ne sont pas d'accord sur la nature de leurs problèmes. Leurs relations se caractérisent par un manque total de confiance et une fuite en avant dans la violence. La situation autour de l'Irak est aussi compliquée qu'à l'intérieur, estime-t-il encore. Les intérêts des voisins (de l'Irak) et des superpuissances se croisent, divergent (...) et se répercutent directement sur la scène irakienne. Finalement, l'Irak sera de plus en plus utilisé comme un champ de bataille pour des Etats et des mouvements, conclut-il.
100 morts chaque jour
Pessimiste, Lamani ? Pas vraiment. En Irak, tout le monde est visé par la violence. Les Irakiens au premier chef. En 2006, plus de 34 000 civils ont été tués et 36 000 blessés dans les violences, selon un rapport de l'ONU. En moyenne, près de 100 personnes sont mortes chaque jour dans les violences, dont environ la moitié dans la seule capitale. Bagdad est au centre de la violence confessionnelle. Les groupes armés sunnites et chiites tentent de prendre le contrôle des quartiers mixtes en intimidant et en assassinant les populations civiles, forcées de se réfugier dans les quartiers de la ville habités ou contrôlés par leur propre groupe ethnique, affirme le rapport onusien. Tous les jours ou presque, sont découverts des corps mutilés, porteurs de traces d'atroces tortures, les mains et les pieds liés, les yeux bandés. Les cadavres sont parfois jetés dans le Tigre ou l'Euphrate. D'autres fois, des voitures s'arrêtent brusquement au coin d'une rue pour jeter les corps avant de redémarrer en trombe. Sans compter que les violences confessionnelles et la criminalité poussent chaque jour plus d'un millier d'Irakiens à quitter leur foyer, d'après l'Organisation internationale pour les migrations (OIM).
La violence, qui avait déjà atteint des sommets après l'invasion américaine, a explosé après l'attentat, le 22 février 2006, contre la mosquée chiite de la ville sunnite de Samarra, au nord de Bagdad. Depuis, affirme une photographe qui a effectué plusieurs missions en Irak depuis le déclenchement de la guerre en 2003, Bagdad est la capitale la plus dangereuse du monde.
Les diplomates n'y sont pas protégés par leur statut. La plupart des ambassadeurs dans le pays mènent leurs activités depuis Amman, la capitale de la Jordanie voisine, pour tenter d'échapper à la violence. En juillet 2005, l'ambassadeur d'Egypte avait été enlevé et assassiné. En mai, c'est un diplomate des Emirats arabes unis qui a été kidnappé.
Les journalistes étrangers, eux, travaillent dans des conditions surréalistes. Parqués dans des hôtels, ils ne peuvent en sortir que sous escorte, si leur hiérarchie le permet. Le plus souvent, ce n'est que embedded, c'est-à-dire enrôlés avec l'armée américaine ou britannique, qu'ils peuvent se risquer hors de leur abri. La situation des journalistes irakiens est bien pire : près de 90% des professionnels des médias enlevés et/ou assassinés sont des autochtones. En 2006, l'Irak est resté, pour la quatrième année consécutive, le pays le plus dangereux pour les professionnels des médias avec 64 journalistes et collaborateurs tués et 17 enlevés, d'après Reporters sans Frontières (RSF).
Que penser, dans ce contexte, du nouveau plan pour l'Irak, proposé par le président américain George W. Bush (voir encadré) ? Insuffisant, estime l'anthropologue Hosham Dawod, pour qui la marge est très limitée. Les Etats-Unis se trouvent dans une contradiction difficilement soluble, affirme-t-il à TelQuel.
Craintes de contagion
Sur le plan politique, le retour de Moqtada Sadr au gouvernement a pu être interprété comme un pas vers la stabilisation de la scène nationale. Sadr, qui dirige la milice la plus importante d'Irak, l'Armée du Mahdi, a en effet récemment annoncé qu'il suspendait son boycott du gouvernement du premier ministre Nouri Al Maliki. Mais là encore, ce n'est pas suffisant, estime M. Dawod. Que va-t-il faire de sa milice ?, s'interroge le chercheur. Car pour établir un Etat fort, capable d'imposer la loi et l'ordre, il faut éliminer toute forme d'Etat parallèle, dit-il, que perpétuent les milices, chiites comme sunnites. Parmi les autres mesures nécessaires à un retour au calme en Irak, affirme M. Dawod, la limitation de l'ingérence extérieure (en allusion notamment à l'Iran chiite et à la Turquie, ndlr), la nécessité d'un gouvernement opérationnel et efficace, des gens fidèles à la loi d'abord et non à leur appartenance ethnique ou religieuse, l'éradication de la corruption et la lutte contre la pauvreté et le chômage. Autrement, et c'est le pire des cas d'après Dawod, l'Irak serait défait comme Etat, finissant par être divisé en trois entités : de manière schématique, les Kurdes au nord, les chiites au sud (se partageant ainsi les ressources pétrolières) et les sunnites ailleurs, craignant de se retrouver isolés dans les provinces désertiques. Dans le meilleur des cas, l'Irak deviendrait un Etat fédéral, avec un centre faible. Mais de toutes les manières, estime le chercheur, toutes les solutions sont amères, en précisant que si les mesures adéquates sont appliquées, il faudra de 5 à 10 ans pour un peu calmer le jeu en Irak. En revanche, poursuit-il, pour essayer d'effacer les traces des violences qui ont déchiré les Irakiens, il faudra au moins une génération.
En attendant, les craintes de l'extension des violences irakiennes à toute la région du Moyen-Orient restent vives. Il y a un danger réel d'affrontements confessionnels qui menace le Golfe, où les monarchies pétrolières sont dirigées par des régimes sunnites, mais comptent parfois d'importantes communautés chiites, assure le chercheur koweïtien Abdallah Nafissi. Le risque est plausible, admet Dawod. L'Irak dépasse largement son cadre géographique. Au point que, même dans des pays où les chiites ne sont pas présents, ou très peu, comme l'Egypte, le mot chiite est presque devenu une insulte, synonyme de traître et non musulman. |
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Stratégie. Un énième plan
Le 10 janvier, George W. Bush annonçait l'envoi de 21 500 militaires américains supplémentaires dans le cadre de sa nouvelle stratégie en Irak. Objectif : renforcer les quelque 132 000 soldats américains déjà stationnés dans le pays, afin de tenter de mettre un terme aux violences qui ont déjà coûté la vie à plus de 3000 soldats américains. Ce n'est pas la première fois que le président américain annonce un changement de stratégie. Les précédents n'ont d'ailleurs pas réussi à mettre fin à l'escalade de la violence. Le nouveau plan prévoit en plus des aides économiques de plus d'un milliard de dollars pour l'Irak et d'assigner des objectifs au gouvernement irakien pour le forcer à sévir contre les milices. Insuffisant, pour l'Institut de réflexion stratégique (IISS), basé à Londres, qui estime que l'envoi de troupes supplémentaires ne suffira pas à rétablir la situation en faveur de la coalition dirigée par Washington. «Inonder simplement de troupes une zone de l'Irak, en l'occurrence Bagdad, néglige les aspects plus subtiles de la doctrine anti-insurrectionnelle», explique l'Institut, pour qui les luttes intestines au sein du gouvernement irakien sont un obstacle majeur à toute stabilisation. Une opinion partagée par les démocrates américains, vainqueurs des élections de mi-mandat, mais aussi par un nombre croissant de républicains, membres du parti de Bush, désormais confronté à une rébellion sans précédent de ses partisans. |
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