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N° 260
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

Grenouilles indolentes

Ahmed R. Benchemsi
Les islamistes promettent de ne pas punir les impies. Mais en les désignant comme tels, ne les ont-ils pas déjà punis ?


Interrogé la semaine dernière par TelQuel sur sa position quant à la laïcité, Mohamed Moujahid, secrétaire général du Parti socialiste unifié, répondait : “Au PSU, nous ne parlons pas de laïcité mais de démocratie, de modernité, de rationalité, de droits de l’homme et de liberté de culte. Si le terme “laïcité” n’est pas mentionné, c’est pour qu’aucun de nos adversaires ne puisse en faire un argument pour nous accuser d’être contre l’islam”. M. Moujahid est un homme intelligent et
cultivé. Il sait bien que la laïcité est l’incontournable soubassement philosophique de la démocratie, la rationalité, et toutes ces valeurs qu’il défend. Il sait tout aussi bien ce que signifie le mot laïcité : un cadre institutionnel qui permet à toutes les croyances individuelles, quelles qu’elles soient, de co-exister librement. Tout adversaire politique qui l’accuserait, s’il emploie ce mot, “d’être contre l’islam”, serait de mauvaise foi. Ça aussi, M. Moujahid le sait. Mais il craint trop ses adversaires pour le leur dire en face.

Intéressons-nous maintenant à un des chefs de file desdits adversaires. Un homme non moins intelligent et cultivé : Saâd Eddine Othmani, secrétaire général du Parti de la justice et du développement. Dans une récente interview à Al Massae, il déclarait : “le PJD croit en la nécessité de laisser les citoyens choisir librement entre les différentes alternatives qui leur sont proposées”. Il parlait notamment des taux d’intérêt – en contrepoint des produits bancaires “islamiques”, auxquels Bank Al-Maghrib vient de donner son feu vert – et du choix de porter ou non le hijab – un choix qui, selon les propres mots de M. Othmani, “relève de la croyance individuelle”. Incroyable mais vrai : le chef du PJD tient un discours laïc ! Mais le plus intéressant, c’est qu’il le justifie par deux citations… coraniques : “wa hadaynahou annajdaïn” (“Nous lui avons indiqué les deux voies”) et “imma chakiran wa imma kafoura” (“soit reconnaissant (à Dieu) soit impie”*). Vous voyez le glissement ? Pas encore ?

Alors récapitulons : le PJD, conformément aux enseignements coraniques, entend laisser aux citoyens le “libre choix” suivant : s’engager dans la voie du Bien, et en rendre grâce à l’Eternel ; ou s’engager dans la voie du Mal, et assumer le statut d’impie. Conclusion : vous, femme dévoilée, ou vous, bénéficiaire d’un crédit normal, avez donc “librement choisi” d’être des impies. Rassurez-vous, M. Othmani a promis de ne pas vous punir… parce que, en fait, il l’a déjà fait. Comment ? En vous rangeant, par déduction coranique, dans le camp des impies. Par les temps qui courent, c’est tout sauf un jugement neutre et sans conséquences. Et ça a un nom : le takfir. Bien évidemment, M. Othmani récuse ce mot. Tout comme M. Moujahid récuse le mot laïcité.

Ecoutons maintenant un troisième homme, encore plus intelligent et cultivé que les deux précédents : le grand écrivain Driss Chraïbi. Il y a quelques années, il a écrit un savoureux petit texte intitulé “la théorie de la grenouille”. Idée : plongez une grenouille dans une casserole et faites chauffer à feu doux. Au début, la grenouille ne réagit pas. Au contraire, elle se complaît dans la tiédeur, puis la douce chaleur du liquide, et se laisse progressivement aller à l’indolence… Quand ça devient carrément chaud, la grenouille est déjà paralysée, et n’a plus la force de sauter hors de la casserole. À la fin, elle meurt ébouillantée.

Moralité : les grenouilles, c’est nous. Et le refus, par les plus progressistes d’entre nous, de défendre clairement le concept de laïcité (pourtant pas hostile pour deux sous) est un de nos premiers signes d’indolence. Quant aux islamistes, ce sont eux qui régulent la température. Et elle monte, elle monte...

*“kafoura” signifie la même chose que “kafir”, en plus accentué

 
 
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