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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Bennani

“La DST a ruiné ma vie”

Antécédents
Abdelilah Aoufi
Ex-informateur de la DST
(TNIOUNI / NICHANE)

1955. Naissance à Bzou, dans la région d’Azilal.
1980. Élu au sein du conseil des résidents de la Faculté de droit au nom des étudiants basistes.
1983. Recruté par la DST pour infiltrer les étudiants gauchistes.
1988. Intègre le siège central à Rabat.
1990. Suspendu de la DST pour désobéissance.

Smyet bak ?

Aoufi Ahmed.

Smyet mok ?
Khaddouj Bent Benzekri.

Nimirou d’la carte ?
Q 7918.

Qu’est ce qui pousse un agent de la DST à accorder une interview à visage découvert ? Vous n’êtes même pas censé exister !
L’injustice me pousse à parler. La DST a ruiné ma vie et celle de ma famille. J’ai payé le prix de la trahison de mes camarades. Je veux dévoiler mon histoire pour que des drames comme le mien ne se reproduisent plus.

Vous voulez surtout être indemnisé, avouez-le !
Et c’est tout à fait légitime. C’est mon droit et je me bats pour le recouvrer.

Votre histoire démarre en 1983, vous êtes alors étudiant basiste en 2ème année de droit à Casablanca. Vous êtes approché par la DST, et vous acceptez de collaborer. Vous n’aviez pas le courage de refuser ?
Sincèrement, non. Il y avait la peur des représailles en cas de refus. La hantise des liquidations, des enlèvements et des tortures. En plus, j’avais un oncle à la DST. Lors de mon entretien, il est entré et a commencé à m’insulter, à me mettre la pression. J’ai craqué et j’ai signé.

Vous avez le sentiment d’avoir trahi vos camarades ?
Bien sûr, et d’ailleurs, je leur ai tous présenté mes excuses. Après les sanctions disciplinaires dont j’ai fait l’objet, certains parmi ceux que je surveillais m’ont beaucoup aidé. N’oubliez pas que j’ai été suspendu puis harcelé, car j’ai refusé de me griller avec mes camarades, lorsque ma hiérarchie m’a demandé d’en recruter quelques-uns. On m’a traduit en conseil disciplinaire pour désobéissance et j’ai été suspendu et privé de plusieurs de mes droits.

Vous saviez que la DST n’était pas une colonie de vacances !
Oui, mais quand on m’a demandé de me griller avec mes camarades, j’ai bloqué. Je ne me voyais pas approcher l’un d’eux et me présenter comme un informateur.

Vous n’avez jamais fait de zèle, zaâma ?
Je n’avais aucun pouvoir. On me demandait simplement de rédiger mon rapport. Je le faisais malgré moi, puisque je savais qu’il allait servir à enlever ou torturer certains de mes camarades. Mais je n’avais pas le courage de refuser. Je n’avais pas de carte professionnelle, je n’avais pas le droit de fréquenter les locaux de la brigade. J’étais un informateur clandestin et sans repères. J’étais lâché dans la nature. J’avais un seul co-équipier qui me contactait régulièrement pour me rencontrer dans des cafés, des jardins publics ou des bars. Je lui transmettais le produit (NDLR : le rapport) et ça s’arrêtait là.

Vous étiez bien payé, au moins ?
J’ai démarré à 2500 DH, en plus des indemnités qui s’élevaient à 1500 DH. À l’époque, je vivais confortablement.

Qu’est-ce qui m’oblige à vous croire aujourd’hui ?
Dans l’absolu, rien. On m’a volé une partie de ma vie, j’ai essayé de tourner la page, de reprendre mes études. Mais ils ne m’ont pas lâché. J’ai alors décidé d’attaquer l’administration. J’ai enclenché sept procédures contre la DST et contre le ministère de l’Intérieur. Aucune n’a encore abouti.

Vous n’avez jamais pu obtenir votre licence en droit. Vous vous êtes rendu compte que faculté et renseignement ne faisaient pas bon ménage ?
Mon état mental s’est gravement détérioré. Jusqu’en 1986, date de mon mariage, je ne croyais plus pouvoir avoir une vie normale.

Après votre passage à la DST, vous intégrez le service de lutte contre la contrebande à la Régie des tabacs à Al Hoceima. De la DST aux narcotrafiquants, vous n’avez pas dû être dépaysé.
C’était une étape de ma vie où j’ai appris beaucoup de choses. Mais il est clair que c’était plus stable, plus confortable. À l’époque, la DST était au-dessus de toutes les lois. Ses hommes semaient la terreur. Et tout le monde, sans exception, était épié.

Finalement, qu’y avait-il d’amusant dans le boulot de renseignement que vous faisiez ?
Rien ou alors ces réunions ou congrès de partis, où quelques militants étaient toujours là à s’exciter, à parler sans retenue, croyant être dans l’intimité. Alors qu’il y avait toujours un petit groupe qui enregistrait les moindres faits et gestes de tout le monde.

Vous n’avez pas essayé d’approcher la nouvelle équipe ?
Ils doivent connaître mon dossier.

Si demain, ils reviennent vous dire : M. Aoufi, la DST a changé, nous voulons vous reprendre dans la maison. Vous répondez quoi ?
Que je préfère qu’on régularise ma situation et qu’on me laisse tranquille. Vous savez, ce service n’est pas une honte. Il existe dans tous les pays du monde et a pour vocation de protéger le pays et ses institutions. Personne n’en conteste l’utilité. Mais ses manières n’ont été que trop décriées par tout le monde.

 
 
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