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N° 260
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

Zakaria Boualem est prêt à transiger avec tout, sauf avec sa qualité de vie.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Un Casablancais à qui il prendrait l’étrange envie de circuler en voiture vers midi trente en plein centre névralgique ne serait probablement pas surpris de se retrouver en pleine guerre civile. Le spectacle est connu : artères bouchées, klaxons intempestifs, mauvaise humeur générale… Plus cette étrange conviction, partagée par tous, qui consiste à penser qu’on est toujours plus intelligent que son voisin, et infiniment plus pressé que lui. Rien de nouveau, donc. Et c’est précisément cela qui doit constituer une surprise. Parce qu’avec l’instauration de l’horaire continu, on était censé désengorger tout ça en limitant les déplacements en milieu de journée. On a beau regarder, on ne remarque pas de changement notable. Le Casablancais, horaire continu ou pas, rentre chez lui pour le déjeuner dès qu’il le peut. Évidemment, Zakaria Boualem fait partie de cette catégorie. Il est d’ailleurs assez étonnant de constater qu’on ait pu imaginer un seul instant changer les habitudes de Zakaria Boualem avec un simple changement d’horaire. Surtout ses habitudes alimentaires, d’ailleurs.

Zakaria Boualem rentre déjeuner à la maison, il met un point d’honneur à enlever ses chaussures, s’affaler sur son seddari pour digérer et se reposer un instant avant de continuer sa sieste au boulot. Toutes les étapes décrites précédemment sont importantes, cruciales. Il en va de sa qualité de vie. Zakaria Boualem est prêt à transiger avec tout, sauf avec sa qualité de vie. Il négocie avec ses principes, avec la morale, il dribble à peu près tous les systèmes imposés, mais il refuse,
en modifiant une pratique, de nuire à sa qualité de vie. Surtout quand son employeur, une importante banque de la place, a noblement estimé que le fait de lui accorder 15 dirhams par jour suffirait à le convaincre de rester sur son lieu de travail. Juste une petite parenthèse pour s’arrêter sur cette histoire “d’importante banque de la place”. Cette expression est un véritable mystère pour Zakaria Boualem. Sous-entendrait-on qu’il existe des banques “peu importantes” ? Lesquelles, s’il vous plaît ?

Et qui décide de leur importance ? Ou alors ça voudrait dire qu’il y a des banques qui ne sont pas de la place. Elles sont où alors ? Elles flottent, peut-être…

Revenons à notre affaire : la banque, tout importante qu’elle soit, a pensé que 15 dirhams suffisaient. Elle ne doit pas être de la même place que Zakaria Boualem, parce que dans sa place à lui, les 15 dirhams en question ne lui donnent accès qu’à un repas bas de gamme qui ne saurait tenir lieu de régime quotidien. Et à force de fréquenter les gargotes à 15 dirhams, il risque de finir transformé en saucisse deux fois (non, il n’y a pas de faute d’orthographe). Reste la question centrale : en s’absentant illégalement entre midi et deux heures, Zakaria Boualem ne met-il pas en danger l’importante banque de la place en travaillant moins qu’il n’est censé le faire ? Et là, je rigole, parce que cette question montre que vous n’avez rien compris. L’avantage d’être informaticien dans une banque, c’est que personne ne comprend ce que vous faites. Chaque jour, Zakaria Boualem surestime ses charges, explique qu’il est débordé, réclame une semaine là où une journée suffirait. Qui peut contrôler ? Son chef ? Il fait pareil et, d’ailleurs, ce dernier a pour unique objectif d’être encore plus chef. Certes, cela passe par le fait de faire faire le travail plus rapidement, mais croyez-moi, il y a d’autres moyens de grimper dans la hiérarchie des importantes banques de la place. Donc Zakaria Boualem, pour toutes les raisons citées plus haut, rallonge ses pauses déjeuner, passe pour un glandeur, et s’en fout royalement. Il considère l’importante banque de la place comme un théâtre où chacun joue son rôle avec plus ou moins de conviction. Lui, il est figurant. Et ça lui va très bien, puisque ça lui permet de rentrer déjeuner chez lui, et merci !

 
 
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