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Yasmine Kassari. Au-delà de la fiction
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Cerise Maréchaud

Portrait.
Yasmine Kassari. Au-delà de la fiction



Bio express.

1970. Naissance à Jerada
1994. Premier court-métrage Le Feutre noir
1995. Second court-métrage Chiens errants
1997. Diplôme de l'INSAS à Bruxelles
2000. Documentaire Quand les hommes pleurent
2002. Troisième court-métrage Linda et Nadia
2004. Premier long-métrage L'Enfant endormi
2007. Prépare le tournage de son second long-métrage


Yasmine Kassari, sur le tournage
de l’Enfant endormi.
(LES FILMS DE LA DRÈVE)

Plus de deux ans après sa sortie internationale, L'Enfant endormi est enfin programmé dans les salles marocaines. L'occasion de découvrir son auteur, une jeune femme dont le cinéma, viscéralement humain, fait se tutoyer réel et fiction.


L’attente. Les cinéphiles du royaume savent ce que le mot veut dire, pour avoir patienté deux ans et plus avant que L'Enfant endormi, premier long-métrage de Yasmine Kassari, salué dans une cinquantaine de festivals internationaux, ne s'éveille dans une poignée de salles sombres. L'attente, c'est précisément elle qui pèse au cœur de ce
long-métrage d'une beauté farouche, construit autour du mythe millénaire du “ragued”, ce fœtus qu'une jeune mariée de l'Oriental fait endormir en elle, dans l'espoir de faire revenir son époux, parti travailler en Espagne au lendemain de leurs noces. Tout en balayant les lectures qui y verraient la chronique facile d'une femme victime, délaissée par un mari indifférent, Yasmine Kassari, les pommettes saillantes sous un teint de miel, rappelle le couple indissociable et méconnu que L'Enfant endormi forme avec son documentaire, Quand les hommes pleurent…, présenté à Cannes en 2000.

Boucler la boucle
Un documentaire de 57 minutes, aussi esthétique qu'implacable, sur le dénuement et la désillusion de ces hommes marocains exploités sur les terres andalouses au prix de la misère et de l'humiliation, ces “vies reportées” dans l'attente d'un impossible retour. Deux films qui, selon le critique Mohamed Bakrim, du Département promotion et coopération au Centre cinématographique marocain (CCM), constituent un “champ - contre-champ” d'un même thème : immigration, solitude, absence. Deux points de vue qui se répondent et se complètent. “On comprend alors qu'il ne s'agit pas d'un film sur les hommes et d'un autre sur les femmes, mais d'un contexte social, économique et politique qui en fait des otages, insiste Yasmine Kassari. Ces personnes ne sont ni sauvages, ni incultes, mais civilisées et libres. Le contexte, lui, est archaïque et violent”.

De fait, entre les fils, époux et pères de Quand les hommes pleurent… et les filles, épouses et mères de L'Enfant endormi, la réalisatrice recrée le dialogue par-dessus les silences grésillants des combinés de téléphone. “J'ai voulu boucler la boucle, former l'image d'une famille dont le père a émigré, synchroniser le quotidien d'êtres qu'un destin a unis et qu'une émigration a séparés”, confie-t-elle dans ses notes de repérage, griffonnées avec poésie entre 1997 et 1998.

À travers ce lien entre les deux films, se dévoile également le parcours atypique d'une cinéaste. Une histoire en deux volets, débutée il y a déjà quinze ans, lorsque, jeune étudiante en première année de l'INSAS (Institut national supérieur des arts du spectacle et techniques de diffusion) à Bruxelles, Yasmine participe à un concours du ministère de la Communauté francophone de Belgique : écrire un scénario sur l'immigration vue autrement. Le sien arrive premier ex-aequo. “C'est vieux tout ça !”, laisse-t-elle échapper, pensive. C'est le début des années 90. Yasmine, 20 ans, est “marquée par la nouvelle et massive immigration vers l'Espagne”, dont les histoires lui arrivent par bribes d'une tante ou d'un ami. “Jusqu'aux années quatre-vingt, avant l'entrée de l'Espagne dans la Communauté européenne, la frontière Nord-Sud était les Pyrénées. En dix ans, un mur de mépris s'est élevé en même temps que le niveau socio-économique”.

Indignée, Yasmine Kassari l'était déjà en France, par “le regard sur les hommes arabes”. Elle n'arrive pas à comprendre ce refus des différences, même “légalisé par les mots 'assimiler' ou 'intégrer'”, jusqu'à ce que ses frères découvrent que trois mecs arabes peuvent faire peur. “Forcer la ressemblance, même au sein d'une même famille, relève de la névrose. C'est déjà du fascisme”, affirme la réalisatrice, qui récuse cependant tout militantisme dans son cinéma.

“Avec Quand les hommes pleurent, c'est comme si on m'avait donné une lettre que j'ai transmise. Je ne propose pas de solution, je veux être politique dans la vie, mais mes films sont juste un état des choses”. Assez forts, en tout cas, pour qu'une femme politique européenne choisisse de visionner ce documentaire avant une réunion de la Commission sur l'immigration.

Entre réel et fiction
Car le pouvoir de Yasmine Kassari, c'est ce cinéma “où se tutoient constamment réel et fiction”, explique Mohamed Bakrim. Dans L'Enfant endormi, le réel fait souvent irruption dans la narration, les plans fixes et serrés, intimistes, se trouvant vite rattrapés par d'autres plus larges, où les personnages se retrouvent noyés dans les terres, magnifiques mais impitoyables, de l'Oriental. Inversement, dans Quand les hommes pleurent…, Yasmine Kassari filme le quotidien des immigrés marocains dans des plans très découpés et esthétiques. “Cette frontière floue est assez présente dans le cinéma iranien”, illustre Mohamed Bakrim. Plus près de nous encore, les films de Hakim Belabbès (Les Fibres de l'âme, Alech lbhar ?), dont les histoires sont pétries de mythes populaires et tissées de passages documentaires, dévoilent des affinités saisissantes avec celles de Yasmine Kassari.

Mais la véritable école dont elle se revendique est celle de son mentor et associé Jean-Jacques Andrien, “le meilleur réalisateur belge”, dit-elle, aux films peu nombreux mais reconnus (Le Fils d'Amr est mort (1975), Le Grand paysage (1981), Mémoires (1984), Australia (1989)) et co-producteur d'une dizaine de films via la société belge Les Films de la Drève, fondée en 1973. “Je me retrouve parfaitement dans le rapport oriental de l'apprenti au maître”, dit-elle.

Les deux travaillent en équipe depuis les débuts de Yasmine à l'INSAS, où Andrien enseigne. “Lorsque je tourne, il produit, et inversement”, explique la cinéaste, qui a suivi des cours de communication et de management après l'INSAS. Comme deux artisans, Yasmine Kassari et Jean-Jacques Andrien prennent leur temps et vouent un culte à la précision. Cela fait plus d'une décennie que la réalisatrice planche, en tant que co-productrice et co-scénariste, sur le prochain long-métrage de Jean-Jacques Andrien en… Australie, son “troisième pays”. Yasmine y passe plusieurs mois par an, entre Adelaïde et l'outback de terre rouge, où elle vit en immersion avec le groupe aborigène Walpiri. “J'ai même un nom totémique, Numbijimpa”, dévoile-t-elle, amusée.

L'immersion, comme seul vrai moyen d'un travail de fond : pour Quand les hommes pleurent…, Yasmine passe plus d'un mois parmi des centaines d'immigrés marocains, dont certains se défont petit à petit de leur pudeur. “Mais le documentaire, c'est trop douloureux. Une fois que les gens disent oui, ils attendent beaucoup de toi. Cette inutilité me rend malade”. Quelques années plus tard, après des repérages dans un village de la tribu Béni Chbel, dans la région Taourirt, pour les décors de L'Enfant endormi, Yasmine revient y passer six mois, avec sa famille et sa directrice de production, dans la même maison que celle de Zeinab, mariée déchue dans le film. “Pour confronter mon scénario à la réalité”, se rappelle-t-elle.

La vie dans le détail
La force de son cinéma ? Le détail, à travers “un regard, un flottement”, dans son premier court-métrage Le Feutre noir, histoire d'amour improbable dans un café de gare ; ou encore la gestuelle millénaire des femmes de L'Enfant endormi : étaler les grains de blé à sécher, sceller un talisman de cuivre… “Les êtres humains existent par le détail, sinon, qu'est-ce qu'une vie ? C'est ce qui fait la différence. J'écris à partir de ça”. Et pour des non-acteurs, hormis l'algérienne Rachida Brakni (Chaos, 2001, l'Outremangeur, 2003), dans le rôle de Halima, sa sexualité frustrée, sa rébellion latente. Face à elle, Mounia Osfour, une dessinatrice venue accompagner son petit frère au casting, sous le voile de Zeinab, poignante de contrition et d'espoir déchu. “Je fonctionne comme les peintres, ils se damneraient pour certains modèles”, explique Yasmine. “Cela demande du travail, mais surtout beaucoup de confiance. La grande majorité de ces personnes ne joueront plus jamais. Tout découle donc du rapport personnel qui se noue avec eux”.

Quand au mythe du “ragued”, qui sous-tend le film, peu importe pour la réalisatrice d'y croire ou non : “Ce qui m'intéresse, c'est qu'un peuple déploie une telle imagination pour sa survie”, explique-t-elle. De fait, Yasmine se souvient à peine de sa familiarisation avec ce mythe. “Ce sont des choses dont on s'imprègne… Cette campagne-là, c'est celle de mes parents, et ici tout le monde y croit encore dur comme fer”.

“Il n'y a rien d'autobiographique dans L'Enfant endormi”. Pas de lien, donc, entre le choix de Taourirt, lieu du film, et sa naissance à Jerada, ville minière où son père a travaillé et qu'elle a quittée à quatre ans. Entourée par des oncles “dans le droit”, la famille la rêvant ingénieur ou médecin, Yasmine passe son bac en France, puis deux années de médecine. Férue de mathématiques et de philosophie, citant Nietzsche, Sartre et Socrate plus souvent que la moyenne, elle n'a en tout cas rien d'une cinéphile, se souvenant vaguement avoir vu Le Miroir de Tarkovski vers l'âge de dix ans…

C'est par hasard qu'elle découvre la possibilité de la réalisation, en accompagnant une amie chez la conseillère d'orientation qui l'oriente vers l'INSAS. “Ma famille n'a jamais montré d'opposition, mais ils avaient peur que ça ne marche pas”, évoque-t-elle, triste que son père soit décédé avant L'Enfant endormi.

Aujourd'hui, elle évoque volontiers Tarkovski, Cassavetes, Kurosawa, tout en se disant davantage marquée par des films particuliers, comme Breaking the waves (Lars Von Trier, 1996) ou In the mood for love (Wong Kar-Wai, 2000), dont elle dit n'avoir “jamais rien vu d'aussi beau depuis”.

Sa terre natale, Yasmine lui rend toutefois directement hommage avec Les Coquelicots de L'Oriental. Une société de production créée à Oujda il y a quelques années et via laquelle, en tant que distributrice de ses films, elle planche sur des projections itinérantes de ville en douar. L'un de ses prochains longs-métrages - ses trois scénarios à venir sont déjà écrits - se passera même dans le contexte minier de Jerada. “Je n'ai pas de souci de rapidité. On vit ce qu'on écrit, je prends donc le temps de vivre. Partout où je suis, je me sens chez moi. Tout dépend du rapport avec l'Autre”. À en croire Nietzsche, selon qui l'on philosophe quand tout va bien, il semble qu'aujourd'hui, tout sourit à Yasmine Kassari.



Signe particulier . La discrétion n'a pas de prix

Auréolée de près d'une cinquantaine de distinctions à travers des festivals du monde entier, Yasmine Kassari demeure d'une rare modestie. “Le problème du cinéma, c'est qu'il faut souvent 'faire et faire savoir'. Nous, on se contente de faire, c'est tout”, insiste la réalisatrice. “Je ne vois pas de quoi se pavaner. Au contraire, il faut apprendre au public à s'intéresser davantage au sujet et moins à la personne”, poursuit-elle. De fait, Yasmine Kassari met “toute son énergie à l'extérieur de ce système de représentation”, allant jusqu'à faire un étrange vœu : “le cinéma se porterait beaucoup mieux s'il était anonyme, si les films n'étaient pas signés et si le réalisateur était engagé en tant que fonctionnaire, comme un instituteur modeste, qui a la vocation de ce qu'il fait”. Star system, vous dites ?

 
 
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