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Propos recueillis par Hicham Smyej
Littérature.
Malek Chebel, "Je ne suis pas un pourfendeur de l'islam"
Bio express.
Né en 1953 à Skikda en Algérie, Malek Chebel fait ses études primaires et secondaires puis obtient son baccalauréat philosophie et lettres. Il entre en 1977 à l'Université Aïn El-Bey de Constantine. En 1980, il soutient un premier doctorat en psychopathologie clinique et psychanalyse à l'université Paris 7. En 1982, il obtient son doctorat d'anthropologie et d'histoire des religions à Jussieu, et en 1984 son doctorat de sciences politiques de l'Institut d'études politiques de Paris. Il a exercé et donné des conférences en Europe, dans le monde arabe et aux Amériques. Il est aussi auteur de 25 libres, traitant pour la plupart de l'islam. Son dernier ouvrage, L'islam et la raison, le combat des idées (2005, éditions Perrin) a été présenté au Siel de Casablanca. |
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Psychanalyste, anthropologue et islamologue algérien, Malek Chebel fait partie de ces fameux nouveaux penseurs, qui militent pour un islam moderne et une nouvelle lecture du Coran. Entretien.
Vous êtes connu comme le défenseur d'un islam moderne, auquel les médias, notamment français, font souvent appel. Vous n'avez-pas parfois l'impression de jouer au musulman modéré de service ?
Ce n'est pas parfois, mais toujours. Je crois que l'une des conditions qui me permettent d'être visible sur les médias français, c'est le fait que je donne l'image du musulman compatible, intégré, positif. En un |
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mot, un musulman qui rassure. Mais ce que j'ai toujours dit, c'est que je ne suis pas un musulman de service, mais plutôt un musulman qui rend service. Je suis plus précisément au service d'une mission de clarification : j'essaie de me frayer un chemin dans un fouillis inextricable de valeurs, de niveaux de sens, et d'a priori occidentaux qui ne nous servent pas. Mais je le fais dans une approche subtile et argumentée. Surtout que, de loin, nous sommes taxés d'être des violents, des gens qui ont du mal à dialoguer et qui ont tendance à imposer leur vérité.
J'agis donc en douceur et dans une perspective à long terme. Cela fait 25 ans que j'écris, dont 10 sans apparaître dans les médias. Et lorsque j'ai décidé d'aller vers les médias, c'était dans une logique de vulgarisation et de communication.
Vous parlez d'un musulman rassurant. Votre audience européenne a-t-elle plus envie de se rassurer que de vraiment connaître l'islam ?
Depuis le 11 septembre, l'islam est devenu un sujet d'inquiétude, mais aussi de curiosité. Et derrière cette curiosité, il y a une véritable envie de connaître. C'est indéniable. Au lendemain des attentats, une traduction du Coran que j'avais préfacée a vu ses ventes subitement grimper, prenant de court l'éditeur lui-même. Peut-être que cette envie de savoir, de comprendre, était un moyen de conjurer une inquiétude grandissante.
C'est un réflexe de rationaliste. Nous, face à une peur, nous nous empressons de condamner, de rejeter. Nous avons tendance à régler émotionnellement le problème. En Occident, ce n'est pas le cas, du moins chez l'élite. Celle-ci préfère comprendre le processus, la genèse de l'inquiétude, pour mieux la maîtriser. Et je pense qu'entre le 11 septembre et aujourd'hui, moi comme beaucoup d'autres intellectuels musulmans avons réussi à stopper le glissement vers une catastrophe.
Justement, ces intellectuels, catalogués comme les nouveaux penseurs de l'islam, ont une importante audience en Europe. Mais leur voix porte peu dans les pays musulmans
Effectivement. Et ceci est dû principalement à la barrière de la langue. Le français, l'anglais, ou même l'arabe, ne sont pas forcément les bonnes langues pour parler aux musulmans dans les pays musulmans. Il faudrait pouvoir parler dans leur langue aux Afghans, Indonésiens, Iraniens, Chinois
Au-delà de la langue ou du pays d'origine, le vrai déterminant s'articule autour d'une simple question : Y a-t-il une volonté de réformer l'islam ?. Si la réponse est négative, alors nous ne faisons que prêcher dans le désert. Mais si la réponse est affirmative, et c'est ce que je crois, nous finirons alors par nous faire entendre. Il y a certes ce problème de diffusion matérielle d'une idée. Mais il n'y a pas que l'outil de transmission, il y a aussi la force de l'idée. Je suis convaincu qu'une idée, si elle est suffisamment pertinente, arrivera quand même à tracer son chemin.
Lorsque j'ai parlé la première fois d'un islam des lumières, la formule a étonné au début. On nous avait traités d'utopistes, d'idéalistes naïfs. Mais progressivement, on s'est aperçu qu'elle était pertinente, parce qu'elle renferme toute une vision, basée sur des idées de progrès. Aujourd'hui, l'expression est reprise partout de manière anodine.
Plusieurs de vos livres mettent la sexualité au centre du débat sur la réforme de l'islam. Pourquoi ?
Parce que le corps en général, et la sexualité en particulier, me paraissent être une excellente focale pour comprendre et lire les blocages du monde arabe et musulman. Je parle de la sexualité dans son sens large : les relations entre hommes et femmes, la place de la femme, la façon de regarder l'autre, les interactions entre la doctrine et les usages
Quand vous approchez la sexualité, vous touchez au cur de la psychanalyse. À partir de là, il devient plus facile de comprendre comment se sont installés, superposés et cristallisés les blocages dans les sociétés arabes et musulmanes.
Et quand vous écrivez un livre sur le vin dans l'islam, ce n'est pas non plus par provocation ?
Quand j'ai écrit ce livre (Anthologie du vin et de l'ivresse en Islam. 2004, éditions Seuil), beaucoup m'ont accusé de souiller le visage de l'islam. C'est une accusation injuste. Je ne fais pas de la fiction : je n'ai fait qu'observer une réalité. Comme ce qu'il y a dans ce livre a existé, je l'ai écrit. Et si cela n'existe pas, que mes contradicteurs le prouvent. Quant à me traiter de provocateur
Cherchez dans mes 25 livres une seule phrase provocatrice, vous n'en trouverez pas. Le fait de parler de sexualité ou du tabou de la virginité n'a rien de provocateur. Pas plus que de révéler que la circoncision n'est pas une pratique de l'islam et que les arabes ont écrit de belles choses sur le plaisir sexuel. Bien évidemment, si quelqu'un a du mal avec ces sujets, il est normal qu'il voie en moi un gêneur, un provocateur.
En vérité, ce n'est pas Malek Chebel qui pose problème, c'est plutôt le fait qu'il n'y ait pas suffisamment de Malek Chebel dans le monde arabe et musulman. La sexualité n'est-elle pas l'activité la plus pratiquée entre deux êtres humains ? Et on n'est pas censé en parler ? Pourquoi cette hypocrisie ? Comme si les femmes, et par conséquent les hommes aussi, sont censés rester vierges jusqu'à la mort.
Vous parlez de blocages dans le monde arabe et musulmans. Lesquels ?
En fait, nous nous retrouvons avec plusieurs groupes de blocage. Les plus lourds sont ceux que nous avons hérités collectivement de la période anté-islamique, de la Jahiliya. Des blocages qui ont été reconduits tels quels par le Coran et qu'on a considérés dès lors comme étant définitifs et indiscutables. C'est le cas des règles matrimoniales, des notions de pureté, de la place de la femme dans la société, des règles d'héritage, de la place de l'individu dans l'architecture familiale, du respect des aînés
Votre êtes donc pour la contextualité du Coran
J'essaie d'isoler dans le Coran ce qui relève du pré-coranique, pour mieux comprendre le coranique. Si je ne pose pas cette question, si je prends le Coran comme un texte monolithique révélé, il n'y a donc aucun travail à faire sur ses textes. Sinon, il est possible de le lire dans une perspective historique.
Les fondamentalistes, qui interprètent aujourd'hui le Coran à partir des écrits d'Ibn Taymiya, qui a vécu il y a huit siècles, commettent deux contresens. Le premier est celui d'éluder la nécessité d'analyser l'islam en fonction du lieu et du moment, tournant le dos à une lecture actualisée. Le second contresens, c'est qu'Ibn Taymiya était déjà lui-même en décalage temporel avec le Coran.
Lire la situation actuele du monde musulman avec le yeux d'Ibn Taymiya relève donc de la magie pure, ou de la fascination pour cette personne. Mais certainement pas d'une méthodologie scientifique. Ce que je dis, c'est qu'il faut étudier le Coran avec un esprit critique, mais respectueux. C'est la complexité que beaucoup n'ont pas comprise ou ne veulent pas comprendre. Je ne suis pas un pourfendeur univoque de l'islam. Je veux juste mettre en perspective un volume de connaissance, avec la distance critique nécessaire, dans le respect des fondamentaux de la religion.
Une dernière question : comment expliquez-vous la montée de l'islam politique dans pratiquement tous les pays musulmans ?
La vacuité. Comme le dit l'adage, la nature a horreur du vide. Et le vide a alors tendance à se remplir de n'importe quoi. Le problème, c'est cette vacuité existentielle, cette vacuité d'idées et d'identité que nous n'avons pas encore saisie. |
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