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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Bennani

Politique.
Sahara. Le roi reprend la main

(AFP)

Finies les consultations partisanes ou “populaires”. À la veille de la présentation du projet d'autonomie marocain, Mohammed VI reprend personnellement en main la gestion du dossier du Sahara. Les choses sérieuses commencent.


La photo officielle a été soigneusement cadrée. On y voit Jacques Chirac, décontracté comme il sait l'être, recevant dans un salon de l'Elysée le ministre de l'Intérieur marocain Chakib Benmoussa et le secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères Taïb Fassi Fihri. Les deux hommes posent sagement devant le photographe, tentant
maladroitement de dissimuler les petits calepins et les stylos qu'ils tiennent à la main. “Sans doute en prévision d'une studieuse réunion de travail avec tonton Chirac”, ironisera un responsable partisan marocain. Puis il y a ceux qu'on ne voit pas sur la photo : Mohamed Yassine Mansouri (patron de la DGED) et Fouad Ali El Himma (secrétaire d'Etat à l'Intérieur), qui ont également pris part à la rencontre. Discrétion politique ou considérations protocolaires ? Les voies de l'Elysée sont impénétrables. À l'issue de la rencontre parisienne, Jacques Chirac a qualifié la proposition d'autonomie marocaine de “constructive”, sans plus.

Quelques jours plus tard, la délégation marocaine a atterri à Madrid, pour tenir une nouvelle réunion avec le chef du gouvernement espagnol, José Luis Rodriguez Zapatero, et Miguel Angel Moratinos, le chef de la diplomatie espagnole. Moins enthousiastes que leurs voisins gaulois, les responsables espagnols ont insisté sur la “nécessité d'intégrer à la proposition marocaine une clause évoquant l'autodétermination”. La délégation marocaine espérait sans doute des mots plus doux… “Les responsables marocains ne se sont jamais fait d'illusions, fait remarquer ce membre du Corcas. Ces visites visent d'abord à informer les puissances mondiales des grandes lignes de la proposition marocaine et d'avoir leur feed-back pour apporter les dernières retouches au plan final, qui sera déposé aux Nations Unies courant avril”.

Avant de repartir pour une nouvelle étape de leur tournée mondiale (qui devrait encore les mener en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis, en Russie et en Chine), les quatre responsables ont tenu une séance de briefing à Rabat. “Ils y ont confirmé l'échéance d'avril pour la présentation du plan à l'ONU et ont fait état des échos globalement positifs au plan d'autonomie auprès de leurs interlocuteurs français et espagnols”, affirme un journaliste qui a assisté à la séance. Mais ceux qui s'attendaient à des révélations sur le contenu du projet d'autonomie ont été déçus. Motus et bouche cousue.

Sahara, une affaire royale
D'ailleurs, ce silence risque encore de durer encore quelques semaines. “Rien ne sera dévoilé avant la présentation du plan devant le Conseil de sécurité, croit savoir cet observateur sahraoui. Le plan prévoit des mesures qui pourraient chambouler le système politique marocain et qui ne pourraient en aucun cas être dévoilées d'un coup et sans préparation de l'opinion publique”. Une vaste campagne de communication dans ce sens serait d'ailleurs prévue dans les prochaines semaines. Le gouvernement et le Corcas sont censés prendre le relais des émissaires du roi, pour expliquer les grandes lignes du projet aux Marocains et “gagner leur adhésion”. En tout cas, affirme ce politologue, “le roi reprend en main le dossier du Sahara. En temps normal, il aurait donné la parole aux partis politiques et réuni le Corcas. Mais quand les choses sérieuses commencent, les émissaires qu'il dépêche aux quatre coins du monde parlent et s'engagent en son nom et leurs différents interlocuteurs ne le savent que très bien”. Autre changement majeur dans la gestion du dossier : l'hyperactivité dont fait montre la diplomatie marocaine. Le royaume passe à l'offensive après s'être longtemps cantonné dans une position défensive, encaissant sans ciller les coups algériens ou polisariens. “Consulter les puissances mondiales au sujet de la proposition marocaine a pour but de procéder à des ajustements techniques, qui permettront aux membres permanents du Conseil de sécurité de soutenir, d'une manière ou d’une autre, le plan marocain sans se mettre à dos leur opinion publique”, analyse notre politologue. En plus, affirme un membre du Corcas, ayant contribué à la rédaction de la mouture finale du plan présenté au roi, “les consultations avec certains ambassadeurs n'ont jamais cessé à Rabat. Plusieurs puissances sont préoccupées par ce conflit qui s'éternise et aimeraient soutenir une solution où personne ne serait perdant”. Selon des sources concordantes, certains officiels étrangers auraient même “donné leur feu vert” pour une application, dès octobre prochain, du plan d'autonomie (en attendant l'ouverture de négociations avec le Front Polisario).

Menace terroriste
Chakib Benmoussa l'a d'ailleurs annoncé au détour d'une phrase, lors de cette fameuse séance de briefing : 2007 sera l'année de la décentralisation, avec de larges prérogatives accordées aux principales régions du pays. Selon des sources bien informées, d'importants changements constitutionnels et administratifs devront s'opérer avant 2008, pour permettre au Sahara d'amorcer son autonomie, “et aux différents partenaires étrangers du Maroc de croire en sa détermination à appliquer un plan ambitieux d'autogestion des affaires sahariennes par les populations locales”, ajoute notre observateur. D'ailleurs, des travaux sont apparemment déjà lancés pour la création au Sahara d'une branche régionale du Conseil consultatif des droits de l'homme (CCDH) et d'une délégation locale de Diwan Al Madhalim. Restera ensuite à convaincre le Polisario et l'Algérie à se mettre autour d'une table pour de “sérieuses négociations”, seul préalable à une “résolution définitive du conflit”. Si des membres du Corcas affirment entretenir des contacts réguliers avec certaines parties du Polisario (sans jamais les nommer), la direction du Front continue, officiellement du moins, à refuser toute alternative au fameux référendum d'autodétermination. “L'un des objectifs non-dits de cette frénésie diplomatique marocaine est justement de pousser les Etats membres du Conseil de sécurité à convaincre le Polisario de négocier une solution politique, même secrètement”, explique un haut fonctionnaire au ministère des Affaires étrangères. Il n'est d'ailleurs pas anodin que Benmoussa annonce, lors de la même séance de briefing, l'imminence d'attaques terroristes au Sahara. Selon certains quotidiens de la place, “des membres des services secrets américains auraient pris ces menaces au sérieux et se seraient déplacés à Laâyoune pour mener l'enquête aux côtés des services marocains”. La carte de la menace terroriste dans la région du no man's land, bordant le Sahara occidental, a pour la première fois été agitée par Mohammed VI lui-même, lors du discours à l'occasion de la commémoration de la Marche verte. La tactique semble aujourd'hui porter ses fruits.



Méthode. La machine onusienne

Théoriquement, c'est Mostapha Sahel, représentant du Maroc auprès des Nations Unies, qui devrait déposer la proposition d'autonomie marocaine au bureau du secrétaire général de l'ONU, ou celui de son représentant spécial pour le Sahara occidental. Le secrétariat général de l'organisation prend acte du document et prépare un rapport à l'adresse du conseil de sécurité, l'informant de la nouvelle proposition. Généralement, le Conseil de sécurité demande l'approfondissement de la réflexion et appelle les différentes parties du conflit à se mettre autour d'une table de négociations. Cela peut durer des années. Entre-temps, le Conseil de sécurité votera, sans surprise, un prolongement du mandat de la Minurso au Sahara vu que le maintien du cessez-le-feu est considéré comme l'un des “principaux succès de l'ONU dans la gestion de ce dossier”. Finalement, résume cet ancien fonctionnaire onusien, “tant que le conflit du Sahara occidental ne pose pas de sérieux problèmes de sécurité à la communauté internationale, il continuera d'être balloté d'un secrétaire général de l'ONU à l'autre”. Jusqu'à présent, il en a épuisé trois.

 
 
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