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Propos recueillis par
Youssef Aït Akdim
Entretien.
Khalid Zekri. "Lécriture de soi"
Bio express.
1968. Naissance à Agadir
1987. Bac lettres modernes
1992. DEA de lettres à Paris (Réception critique de Mohammed Khaïr-Eddine)
1998. Thèse de doctorat consacrée à R. Mimouni et J.-M. G. Le Clézio
2001-2002. Enseigne la littérature et la sociologie de l'immigration au Consortium des universités américaines à Paris
2004. Publie Incipit et clausules dans les romans de Rachid Mimouni
2005. Dirige un numéro de la revue Itinéraires (Université Paris 13) consacré à Abdelhak Serhane. |
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Professeur de lettres à Meknès, Khalid Zekri vient de publier Fictions du réel, un décryptage sans compromis du roman marocain contemporain.
Votre livre, Fictions du réel (éd. l'Harmattan), est un panorama de quinze années d'écriture romanesque marocaine. Quoi de commun à première vue entre Abdellah Taïa, Souad Bahéchar ou Fouad Laroui ?
Si les romanciers des années 1960-70 renvoyaient à des discours collectifs et à des idéologies (même si certains parmi eux avaient tenté difficilement d'échapper à ces discours), ces nouveaux auteurs |
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demandent d'abord à être reconnus pour leur individualité : le fait qu'ils expriment un choix personnel. Ce qu'on pourrait interpréter comme un rejet de ce qui était encore au début des années 80 la mission implicite d'une littérature engagée. Le regard est très vite passé d'un investissement idéologique face à l'événementiel, à un examen des questions d'identité individuelle considérée sous l'angle de l'expérience d'une société en mutation. Les auteurs mettent ainsi un(e) protagoniste ou un ensemble de personnages en évidence face à la coercition de la contrainte communautaire. On peut assembler tout cela dans un mot-clé : le désir d'autonomie.
Le champ littéraire et ses acteurs (écrivains, éditeurs, etc.) bénéficient auprès du large public d'un a priori positif. Dans le livre, vous vous éloignez de cette vision idéalisée
Votre question porte sur le champ littéraire en général. Car si l'on veut répondre à cette interrogation par rapport au Maroc, il serait difficile de dire que le champ littéraire marocain et ses acteurs bénéficient d'un a priori positif. Au contraire, les universitaires sont parfois les premiers à dénigrer ce champ, souvent par méconnaissance et autosuffisance. Certains s'érigent en donneurs de bonnes et mauvaises notes aux auteurs, sans examiner de près leurs textes. Il est vrai que les écrivains marocains sont de valeurs inégales. Il faut cependant se garder de généraliser. Les conflits au sein d'un champ littéraire sont tout à fait ordinaires. C'est un monde infernal, surtout pour ceux qui en dépendent financièrement. Ce qui est loin d'être le cas de la grande majorité des écrivains marocains. On peut vous évincer, vous discréditer pour des raisons parfois tout à fait subjectives. Certains écrivains consacrés au Maroc (surtout les arabophones) arrivent efficacement à contester le statut d'écrivain à certains nouveaux arrivants, car le jeu du champ dépend largement de certaines réalités extra-littéraires (connivences partisanes, statut intellectuel, charisme
).
Pourquoi dénigre-t-on les jeunes écrivains ? Les auteurs classiques ont-ils des raisons objectives de railler la nouvelle génération ?
Disons que les détracteurs de ces nouveaux arrivants n'ont pas totalement tort. Mais il est facile de jeter le discrédit sur les nouveaux écrivains. Encore faut-il nous dire en quoi ils sont mauvais ! C'est là où les détracteurs se trompent. Ils font comme si les écrivains déjà installés dans le champ littéraire étaient tous de qualité. Il faut savoir que nos anciens auteurs, à l'exception de Tahar Ben Jelloun, se vendent très difficilement. L'écriture des nouveaux arrivants, qui ont commencé à publier à partir des années 1990, est souvent discréditée et perçue comme le signe d'une compromission avec les institutions qui les encouragent, notamment par des aides. Les contraintes imposées par le service culturel français pour subventionner la publication de tel ou tel texte au Maroc donne la bonne mesure du degré de subordination de ces écrivains aux institutions de consécration. Ces contraintes sont inévitables puisque les subventions sont toujours l'émanation d'une ligne éditoriale et d'une politique culturelle. Le ministère de la Culture marocain fait la même chose avec les auteurs arabophones et avec moins de moyens. Ceci dit, certaines figures intéressantes s'imposent par la force de leur création : M. Leftah, S. Bahéchar, M. Hmoudane, El M. Bouignane, F. Laroui, ou Chami-Kettani. Cette dernière a publié jusqu'à présent un seul texte qui en dit long sur son talent de romancière
Faut-il voir dans les thèmes de cette nouvelle écriture de soi une libération de la parole ?
À la lecture des oeuvres publiées depuis les années 90, nous avons le net sentiment qu'un changement s'est produit dans les textes littéraires marocains et qu'ils sont, dans leur grande majorité, moins marqués par les jeux formels et l'opacité discursive qui caractérisaient les uvres des années 60-80. Ils sont plutôt tournés vers le retour du refoulé, les destins individuels, une prise de conscience de la parole féminine et des personnages en quête de survie qui luttent pour être reconnus comme sujets à part entière. Depuis les années 1990, le roman marocain insiste plus qu'avant sur le difficile rééquilibrage que les Marocains tentent dans leur expérience face à la modernité et aux nombreux changements que le monde a connus. C'est dans cette conjoncture que les uvres romanesques, déjà sous l'emprise du réel, vont être surdéterminées par l'écriture de soi et la mise en intrigue de l'événementiel. Après une période de mimétisme esthétique qu'on peut lier au contexte colonial, le roman marocain est entré dans une période de contestation post-coloniale (au sens chronologique du terme), pour atteindre aujourd'hui une phase intimiste où certains écrivains tentent de se positionner dans le champ littéraire par la mise en scène du réel, via le prisme de leur subjectivité créatrice, tout en prenant progressivement du recul par rapport à la notion d'écrivain porte-parole.
Au fond, pensez-vous que la littérature marocaine d'aujourd'hui est plus riche ?
Dissipons tout malentendu. Elle est plutôt variée, mais ni plus ni moins riche que celle d'hier. D'ailleurs, je suis un peu gêné d'utiliser les mots aujourd'hui et hier. Je crois qu'il faudrait appréhender notre littérature dans sa continuité. Les ruptures ne sont pas forcément des dépassements, ce sont des processus inévitables, voire légitimes.
Vous êtes professeur de lettres, partagé entre Meknès et Paris. Peut-on vivre dans les livres ?
On ne peut pas vivre uniquement dans les livres. ça serait même dommage de tourner le dos à la vie à cause des livres. Mon rapport aux livres écrits par mes semblables n'a jamais été de l'ordre du sacré. J'ai globalement deux comportements face aux livres : certaines lectures, je me les impose pour des raisons professionnelles. Je suis dans l'obligation morale de transmettre à mes étudiants des lectures variées, même quand elles ne relèvent pas de mes priorités. Si un livre est nécessaire à la formation de mes étudiants, je le mets au programme, abstraction faite de mes convictions personnelles. L'autre attitude consiste dans le choix de livres qui me parlent, c'est-à-dire qui me permettent de voir autrement mon rapport au monde ambiant. |
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Thématiques. Féminité, homosexualité et prison
Dans son livre, Khalid Zekri décèle trois nouvelles modalités d'écriture qui ont pris naissance depuis une quinzaine d'années
Le roman au féminin
Marrakech, Lumière d'exil et La Controverse des temps de Rajae Benchemsi, La Mémoire des temps et Etreintes de Bouthaïna Azami-Tawil, Jirah arrouh wa ljassad (Blessures de l'âme et de la chair) de Malika Mostadraf, Ni fleurs ni couronnes de Souad Bahéchar, Jassadun wa madinatun (Corps et Ville) de Zhor Gourram, Cérémonie de Yasmine Chami-Kettani, La Chambre des nuits blanches de Touria Oulehri, Oser Vivre de Siham Benchekroun, (bien que ces textes soient de valeurs inégales), mettent en récit la tentative de positionnement de la voix féminine. Comment cette voix mineure cherche-t-elle à légitimer son identité singulière dans un espace qui lui impose un canon identitaire préétabli ? Telle est la question matricielle du roman au féminin où il est question de voix féminines qui se cherchent à travers la convocation de la mémoire individuelle permettant de retracer leur vécu. Cette démarche est l'occasion de confrontation entre le moi des personnages féminins et le monde.
Le roman de l'homo-érotisme
On voit se développer, à partir des années 1990, le thème de l'attirance du même sexe à travers une rhétorique du trouble chez Karim Nasseri, Rachid O., Nedjma (pseudonyme), Abdallah Taïa et Ibrahim Bouzalim. Aussi bien les personnages que les stratégies narratives mises en textes constituent un acte politique à travers le pouvoir sous-jacent aux préférences sexuelles, opposées aux masques sociaux qui garantissent l'hétéronormativité. Le potentiel subversif de ces récits littéraires ne réside pas nécessairement dans leur poéticité. Il est plutôt lié à leur fonction thématique qui, justement, leur accorde une originalité dans le champ littéraire marocain. Cette fonction déjoue la censure qui jette tout ce qui n'est pas hétéronormatif hors de l'espace social. Ces récits sacrifient parfois l'élaboration stylistique au profit de la mise en scène d'un vécu sexuel frappé d'interdit.
L'écriture du carcéral
Enfin, une nouvelle forme d'écriture a fait son introduction dans le champ littéraire marocain : l'écriture du carcéral. Ces textes montrent que l'écrivain-témoin marocain cherche à construire un espace public sur d'autres formes politiques où l'être-ensemble trouverait sa pleine expression. Ces textes ont par ailleurs été précédés de revendications émanant de la société civile, qui a dénoncé les conditions dégradantes et atroces de détention. La mémoire collective marocaine est marquée à jamais par des noms comme Derb Moulay Cherif, Tazmamart ou Agdz : ces lieux de détention fonctionnaient dans une illégalité totale. L'écriture du carcéral tend vers la construction d'un espace public de remémoration, d'où l'inscription qu'elle fait d'un destinataire réel ou fictif : communiquer une mémoire empêchée est son objectif premier. |
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