|
Par Abdellatif El Azizi
Société. Profession : fossoyeur
|
Fossoyeur est un métier ingrat,
aussi éprouvant physiquement
que psychologiquement.
(TNIOUNI / NICHANE)
|
Ils aménagent la demeure des morts comme d'autres vont au bureau. Fossoyeurs professionnels ou occasionnels, ils perpétuent dans des conditions particulières un métier qui l'est tout autant.
Le cortège a du mal à dépasser le portail du cimetière Al Ghofrane de Casablanca. La dépouille, portée sur l'épaule par quatre solides gaillards, est difficilement acheminée entre les tombes, dans cet ossuaire qui accueille une grande partie de la centaine d'enterrements quotidiens dans la ville blanche.
|
|
Derrière la procession, des hommes donnent de la voix, avec force déclamations du Coran et prières scandées à l'unisson. Chapeau de toile usé sur la tête, jeans élimé et souliers sortis d'un roman de Zola, deux hommes suivent avec détachement le passage du cortège mortuaire. Ce spectacle, ils y assistent des dizaines de fois par jour, quand il ne l'accompagnent pas. Le métier est dur certes, mais il ne faut pas se fier aux apparences, ces fossoyeurs amassent parfois l'équivalent de votre salaire en une journée, confie avec une pointe d'envie un fqih, venu récolter quelques billets, en échange de versets du Coran, récités à la mémoire des morts. Mbarek, l'un des deux creuseurs de tombes, qui semble avoir entendu les paroles de l'homme de religion, le fusille du regard avant de lancer : Vous parlez d'un travail ! Cela fait dix ans que je fais ce métier et je n'arrive toujours pas à joindre les deux bouts. Le chagrin ne rend pas les gens généreux. Il est très rare que l'on tombe sur des gens qui mettent vraiment les mains à la poche !.
Le SMIG, au moins
En tout cas, tant bien que mal, un fossoyeur arrive facilement à dépasser les 1800 DH du SMIG. Déjà, il empoche un bon pourcentage sur les 60 DH par tombe creusée versés par la famille du défunt à la commune urbaine. S'y ajoute l'incontournable pourboire distribué directement par celle-ci aux fossoyeurs. Et parfois, c'est le jackpot ! Un vendredi de l'été dernier, un 'zmagri' qui avait perdu son père nous avait filé une grosse liasse de billets. Après partage, chacun de nous s'est retrouvé avec 2000 DH !, se rappelle l'un des heffarat lkbour. Et même quand les billets manquent, ils arrivent toujours à trouver quelques motifs de satisfaction dans leur gagne-pain. Les gens vous respectent, ils voient en vous une sorte de proche, celui qui a le privilège d'être le dernier à toucher à leur proche. C'est certain, cette proximité avec la mort vous donne une certaine importance.
Elle donne aussi la possibilité d'arrondir ses fins de mois : la plupart des fossoyeurs s'improvisent également maçons, se chargeant, moyennant finance, de l'aménagement et de l'entretien des tombes. Ils peuvent également faire office de conseillers funéraires, orientant les familles pour les détails pratiques, voire des usages de rituel. On n'a pas à se plaindre. On gagne effectivement un peu d'argent. Mais il y a forcément des liens qui se tissent avec les familles, tient à préciser M'hammed, fossoyeur depuis près de vingt ans. Ce n'est pas parce que nous travaillons dans un cimetière que nous n'avons pas de cur. Du cur, donc, mais aussi de la tête. Le fossoyeur moyen, à ses heures, est aussi un confident, un ami de la famille du défunt, en un mot un fin psychologue qui connaît (et sait partager, surtout) la douleur des autres
Un exemple pour illustrer la solidité du fil psychologique reliant le fossoyeur aux familles ? Les visites au cimetière. Organisées les trois premiers jours qui suivent la mort, en plus du vendredi, les premières visites, quand la famille n'a pas encore fini de faire son deuil, le fossoyeur peut se transformer en guide, en homme à tout faire. Une aubaine pour l'homme, mais aussi pour la famille, généralement désorientée en pareilles circonstances
Le monde du surnaturel
Mais s'il ne semble pas perturbé par son environnement macabre, il arrive que le fossoyeur déplore la présence féminine dans son cimetière, une présence jugée envahissante. Explication commentée : Lors des fêtes religieuses et les vendredis, on ne voit que des femmes autour des tombes. Cette foule bruyante, qui se lance dans des cris et des sanglots exagérés, ça nous empêche de travailler. De plus, on a toujours peur de se retrouver avec l'une de ces femmes qui tentent de gratter quelque chose du côté des cadavres, pour l'utiliser dans des pratiques de sorcellerie.
Et le monde du surnaturel, les fossoyeurs connaissent bien, un peu par obligation professionnelle. Ainsi, le mythe du passage difficile à l'au-delà est omniprésent dans le discours et l'imaginaire de ces ouvriers de la mort. Beaucoup évoquent, à voix basse, des scènes dignes des romans d'épouvante de Stephen King : des histoires de morts qui parlent aux vivants, d'apparitions d'anges pour juger l'âme du défunt, lors de la descente du corps dans le tombeau. Il ne faut pas rire de ça. Tous les gars ici peuvent vous raconter plein d'histoires qui n'ont rien de drôle, explique Mbarek, lançant un regard réprobateur à l'interlocuteur incrédule. La plus connue, c'est celle qui est arrivée il y a quelques années dans le cimetière des Chouhada. Un haut responsable de la police, qui était connu de son vivant pour sa sévérité, avait été enterré après la prière. Le lendemain, on avait retrouvé sa dépouille déterrée. Les autorités ont ordonné sa remise en terre et déclenché aussitôt une enquête, qui n'a rien donné. Mais la même chose s'est produite à quatre reprises. Après cela, plus aucun fossoyeur n'a voulu toucher au corps !, poursuit-il.
Le métier de croque-mort n'a aucun avenir. Les clients ne sont pas fidèles, ironisait un humoriste français. Celui de fossoyeur ne semble pas en avoir davantage. Certes, la demande sera toujours là. C'est plutôt du côté de la profession que l'effectif commence à manquer, ayant beaucoup de mal à se renouveler. En effet, la grande majorité des fossoyeurs a dépassé la cinquantaine et la relève ne semble pas assurée. En effet, si le destin de Mbarek l'a conduit d'un douar de la région d'Ouarzazate à la dernière demeure des Casablancais, les jeunes ne se bousculent pas au portillon pour apprendre le métier sur le tas. À ce métier physique et ingrat, lourd psychologiquement, les jeunes, même les plus démunis, préfèrent la vente des cigarettes au détail ou le gardiennage des voitures devant les cimetières. Les jeunes, on en voit rarement ici. Et quand il y en a, il s'agit de campagnards fraîchement arrivés en ville, et qui n'ont vraiment trouvé aucune alternative, assure-t-il. Il est vrai que vivre parmi les morts, ce n'est pas la plus séduisante des perspectives de carrière. |
 |
Santé. Les risques du métier
Fossoyeur est un métier à risques. Et pas parce que les morts ont une quelconque capacité de nuisance. Creuser des tombes et enterrer des cadavres est d'abord une occupation très éprouvante physiquement, mais aussi psychologiquement : travailler «avec» les morts et côtoyer, chaque jour que Dieu fait, des familles endeuillées et des femmes en pleurs n'est pas une sinécure.
S'y ajoutent surtout les risques de contamination bactériologique, dus aux dépouilles en décomposition. La décomposition des corps produit de nombreux gaz plus ou moins toxiques, dont l'ammoniac, l'hydrogène sulfuré, l'azote ou le gaz carbonique. Et les fossoyeurs ne sont pas équipés de protections efficaces pour se défendre contre ces émanations, explique un légiste officiant à la morgue de Casablanca. Pas étonnant donc que nombre de heffarat lkbour se plaignent de migraines ou de nausées fréquentes. Le plus difficile, c'est quand on est obligé d'exhumer un cadavre pour des raisons judiciaires ou administratives, lance Mbarek. Souvent, les corps sont dans un état de décomposition tellement avancé que les odeurs qui s'en dégagent sont insupportables. Il m'est même arrivé de perdre connaissance. Dur dur de jouer aux maçons de l'au-delà. |
|
|