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Par Karim Boukhari
Tendance. La Cigale, sans la fourmi
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De g. à d. : Mohamed le cuistot,
Lhaj Samouh, le patron, Driss
le Chef et Abdeljalil le serveur.
(TNIOUNI / NICHANE)
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Un bistrot sympathique du vieux Casablanca est devenu, depuis quelques
mois, un temple de la branchitude, où le kitsch et un certain esprit rocknroll semblent unis pour le meilleur
et seulement le meilleur.
Un, deux, trois. Ce soir de l'été 2005, trois gros rats, peut-être quatre, sillonnent les travées de la salle principale d'un bout à l'autre et se croisent dans des mouvements rapides que l'on croirait inspirés d'un film de Jacques Tati. Un beau spectacle. Deux clients à peine et pas |
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grand-chose à voir. Peut-être la tête de sanglier suspendue comme une menace au-dessus de la plus belle (enfin belle
) table du bar, ou l'aquarium et ses trois poissons dont l'un a depuis longtemps renoncé à bouger. Il est mort, il est mort !, s'écrie l'un des clients. Oui, bof. La Cigale, royaume du kitsch, suinte l'ennui en cette morne soirée d'été. Il faut faire avec. Même quand ça ne marche pas, je renonce à accepter n'importe qui chez moi, tonne L'haj, maître de céans, marche dodelinante et toque vissée sur la tête (Oui, oui, comme Sukarno ou Mohammed V), un chic type de 70 ans. Il ne boit pas, ne fume pas, pour une raison très simple : il n'en a pas besoin !
Avant de devenir une sorte de lieu de pèlerinage pour une faune multicolore, la Cigale a connu des périodes de grosse déprime, où les fidèles se comptaient sur les doigts d'une seule main. Ici, de toute façon, tout est cyclique. Driss, le cuistot au gros bonnet un peu comique, épouse parfaitement la courbe d'évolution cyclothymique, pour tout dire capricieuse, de l'endroit : il est arrivé et reparti plusieurs fois. Ses plats, aujourd'hui excellents, ont déjà été meilleurs, mais aussi parfois moins bons, par le passé. La Cigale, selon les époques, a été un simple bar aux cuisines fermées, une brasserie à trois comptoirs, un resto du cur où l'on servait le couscous gratos le vendredi à midi, un bar à PMUM, une salle de mariage, etc.
Le bistrot à la choucroute
Cet endroit, mesdames et messieurs, a une histoire. Elle a commencé dès 1914 ; ce qui fait de la Cigale l'un des tout premiers bistrots de Casablanca. L'endroit, au fil des temps, est passé d'une main à l'autre, subissant au passage moult transformations. Loin des fastes du Don Quichotte par exemple, la Cigale passe, pendant le protectorat, pour une brasserie plutôt bon marché où la cour intérieure sert aussi de bal dansant. Un endroit pour Français et Espagnols, chrétiens de toutes nationalités, strictement interdit aux musulmans et, comme on disait à l'époque, aux indigènes en général. Un seul témoignage subsiste encore de cette période immémoriale : un tableau accroché à l'entrée du bar principal, superbement intitulé la choucroute royale ! L'haj, entre deux remarques mi-sévères, mi-amusées, aux dernières recrues (la serveuse Nora et le lutin aux fourneaux Abdeljalil), explique l'histoire de la choucroute, avec la nonchalance des gens heureux : Pourquoi on l'appelle royale ? Parce que c'est une recette corse, monsieur, comme le premier propriétaire de la Cigale, et elle s'appelle la choucroute royale. Lisez bien ce qui est écrit sur le tableau. Tout simplement.
Vous avez d'autres questions ? Posez-les toujours, même si vous n'aurez pas forcément de réponses. L'haj a des trous de mémoire. Heureusement qu'il se rappelle du plus important : sa propre histoire. Originaire de la tribu des Iznag dans la région d'Ouarzazate, Abderrahmane Samouh est monté à Casablanca comme d'autres creusent des puits de pétrole : avec le bleu de chauffe. L'haj bosse et fait des enfants : un, deux, trois, quatre. Serveur, L'haj a fait pratiquement tous les coins chic et choc de la nuit casablancaise. Un jour, dans les années 1960, un ami flic vient le voir : Je sais que tu cherches à t'installer pour ton compte, j'ai une hamza, une bonne affaire pour toi. L'haj découvre alors, clés-en-main, le royaume de la Cigale. Il récupère le fonds de commerce pour une bouchée de pain et mène une course de fond pour racheter le titre foncier, au début des années 1980. La Cigale, d'abord italienne, ensuite espagnole puis française, a définitivement trouvé son homme : L'haj d'Iznag, qui y installe femme et enfants et réaménage le local par petites touches, rajoutant une couche de bled à la toile européenne.
Le règne de L'haj est donc celui de la marocanisation. Comme le reste du pays, la Cigale opère sa mue progressive, se vidant de sa clientèle européenne (et chritiane, dixit L'haj), de ses plats exotiques (adieu choucroute royale) et, surtout, d'une pancarte qui lui a longtemps servi d'emblème marketing : Ici mieux qu'ailleurs !. La formule, qui a tenu le choc jusqu'à l'orée des années 1970, a un sens : en face de la Cigale, et jusqu'à l'avènement de l'indépendance, il y avait un centre de détention militaire. L'endroit, recyclé depuis en annexe du commissariat de police tout proche, est pratiquement abandonné aujourd'hui. L'haj, excité comme un prof d'histoire qui croit maîtriser son sujet, nous emmène faire un tour : Venez, venez, annonce-t-il en piétinant les herbes sauvages et les pierres qui roulent. Regardez les traces de Silounate (cellules) où les Francis punissaient les déserteurs et les rebelles !. Donc, ici, à la Cigale, c'est effectivement mieux qu'en face. Tous les clients qui se sont accoudés, au moins une fois, à l'un des bars de la Cigale en sont convaincus. Le bistrot vit une espèce d'âge d'or acte II dans les décennies 70-80. L'haj peut compter, déjà, sur une clientèle bigarrée faite de flics, de cadres bancaires et de simples badauds, encadrés, de temps en temps, de quelques femmes, mais bien propres, s'empresse de rectifier L'haj. La Cigale fait appel, aussi, à des guests, des stars de la oughnia chaâbia, du style de la Raïssa Rkia Damssiriya, de Tihihit ou encore de Tachinouite. Il fallait les voir chanter et danser ici, se rappelle Si Abderrahmane, aussi fier qu'ému à l'évocation de ces souvenirs chantants.
For fans only
Quand il égrène les épisodes les plus marquants de la Cigale, c'est-à-dire de sa vie, L'haj a presque les larmes aux yeux. Peut-être l'effet de la tranche d'oignon qu'il manipule en la caressant ou presque. L'homme est aussi cuistot à ses heures. Il peut vous vendre un tajine de mokh aux ufs rien qu'en vous convainquant que c'est lui, et bien lui, qui a préparé la cervelle ! Adepte d'une communication affective mais non moins percutante, le maître des lieux laisse tomber son oignon favori, son petit tube de tabac à priser (la fameuse Nafha), et tout le reste : Je dois beaucoup à la Cigale, je demande en retour à mes enfants de la préserver et de ne jamais l'abandonner après ma mort.
L'haj n'habite plus dans le local perché au dessus du bistrot. Son fils Houcine l'y a remplacé, avec sa petite famille. C'est d'ailleurs lui qui tient la caisse, ce soir. Il a du boulot, le bar est plein comme un uf. Une clientèle mixte, essentiellement jeune, un peu rock n' roll. En plus des habituels piliers du coin, vieux de la vieille, qui se sont essayé à d'autres cafés avant de se laisser reconquérir par la Cigale. L'un d'eux, la cinquantaine bien sonnée, explique : Ici au moins, on n'a pas l'impression d'être dans un parc d'attractions, personne n'épie personne, il y a des hommes et des femmes et puis c'est tout. Ce ne sont pas les activités qui manquent dans ce royaume du kitsch où même les deux grands clubs de foot casablancais, le Raja et le Wydad, ont leurs fanions accrochés au mur. À la Cigale, on peut boire un coup, discuter, circuler d'un bar à l'autre (Oui, oui, comme dans un souk, opine, ironiquement, un fan), rencontrer un acteur ou un musicien, admirer l'incroyable hétérogénéité des portraits (des rois, des princes, des vases, des verres de lait) accrochés aux murs, etc. Avec de la chance, on peut assister, gratos, à un café littéraire, à un concert de rock ou à un petit court-métrage projeté pour les amis. For fans only ! |
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