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N° 262
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

L'intrépide Zakaria Boualem considère que les dos d'âne sont forcément louches.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



C'est sans le moindre plaisir que notre homme, Zakaria Boualem, a vu surgir pile sous ses roues une quantité parfaitement déraisonnable de dos d'âne. Soudain, il y en a partout. Très secoué par cette irruption subite d'un relief agressif dans sa ville, notre homme a mené une enquête implacable et, fidèles à notre ligne éditoriale, nous en publions les résultats, tels quels. Première découverte : un dos d'âne, dans certains pays inspirés, ça s'appelle un gendarme couché. Et ça, ça a beaucoup fait rigoler le Boualem. Parce que si le gendarme est couché, ça veut dire quelque part que le dos de l'âne en question est le sien, héhéhéhé... Il est comme ça, le Boualem : un rien l'amuse. Les gendarmes couchés, donc, ont poussé dans le pays. En soi, cela n'a rien d'un scoop, puisque tous les automobilistes du Maroc savent que chez nous, les gendarmes se couchent facilement, en particulier devant un billet de 20 dirhams. Mais là, non, ils se couchent, c'est tout, ce qui est beaucoup plus troublant. Évidemment, Zakaria Boualem a posé la question autour de lui. On lui a expliqué que chaque dos d'âne était facturé 7000 dirhams à la ville, au minimum (certains ont avancé le chiffre de 10 000 dirhams, ce qui a poussé notre héros à se demander s'ils étaient farcis de kefta). Du coup, cette histoire de gendarme couché devient une affaire de gros sous. La société qui construit les dos d'âne appartiendrait à un haut responsable. Bien entendu, aucune enquête sérieuse n'a été menée sur la question, mais ça n'empêche pas Zakaria Boualem de répéter cette information comme s'il avait lui-même rédigé les bons de commande.

Nous, par contre, on va s'abstenir d'insister sur ce point puisqu'il semble que ces derniers temps, nos responsables ont un peu de mal avec l'humour. Donc, comme tout le monde, Zakaria Boualem explique que ces dos d'âne sont un scandale, surfacturé par des gens qui ont probablement aussi investi dans l'importation d'amortisseurs, et dans la foulée, de pneus d'occasion et de plaquettes de freins. Ce qui nous importe dans cette affaire, ce n'est pas qu'il y ait ou non une arnaque. C'est une information qui n'a pas le moindre intérêt. Démonstration : s'il y a arnaque, ça n'a rien d'étonnant et le fait de l'écrire ne change rien et si tout est normal, c'est que, justement, tout est normal, et qu'il n'y a rien à écrire et merci. Non, ce qui est important, c'est de constater que notre héros, l'intrépide Zakaria Boualem, considère que ces dos d'âne sont forcément louches. Il n'envisage pas un seul instant qu'il soient le fruit d'une politique de prévention routière ou quelque chose comme ça. Autrement dit, c'est l'arnaque qui est devenue normale. Zakaria Boualem, ingénieur de son état, a étudié la théorie de l'information. Elle explique que la pertinence d'une information est inversement proportionnelle à sa fréquence. Explication : si le soleil se lève demain matin, c'est une information tellement nulle qu'elle n'est pas une information. Mais si, demain, le soleil ne se lève pas, c'est un scoop monstrueux. Appliqué au Maroc, cela donne : si on construit des dos d'âne soudain pour pouvoir se remplir les poches, ce n'est pas une information. Mais si on s'est sincèrement préoccupé de notre sécurité, alors ça devient un scoop monstrueux. Voilà le paradoxe : la normalité est devenue anormale. C'est une information remarquable, convenez-en. Fort de cette découverte, Zakaria Boualem décide derechef de stopper tout sarcasme sur le système. Jamais au grand jamais il ne critiquera les estafettes, les moustafettes, les impôts, la RAM, le moqaddem, l'éducation nationale, les tribunaux, les hôpitaux, et la TVM. Non, il ne parlera d'eux que si quelque chose d'exceptionnel se passe, c’est-à-dire s'ils font leur boulot correctement...

 
 
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