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Toulati Amanna. Le girls band de Hassan II
N° 263
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Chadwane Bensalmia

Nostalgie.
Toulati Amanna. Le girls band de Hassan II


1994, au palais royal de
Casablanca, à l’occasion
de la Fête de la jeunesse.
(DR)

Il y a trente ans, Abdelati Amanna, compositeur de son état, créait le premier girls band marocain. Avant de disparaître, le trio Amanna a chanté dix ans, produit une cinquantaine de titres, dont une trentaine de chansons patriotiques. Flash-back.


Elles n'étaient encore que des enfants. Najiba et Fatiha, deux sœurs, et Rachida, leur cousine germaine. Les trois adolescentes avaient pour habitude de fredonner dans leur salle de bain les chansons à succès de l'époque, comme toutes les filles de leur âge. Quelques fois, lors des rassemblements familiaux, elles accompagnent leur oncle maternel,
luthiste et compositeur de son état, le temps d'une veillée festive. Peut-être même rêvaient-elles, en secret, d'une carrière dans la chanson, mais jamais elles n'en avaient envisagé la possibilité. “Mon père était très conservateur. Il s'y serait opposé. C'était d'ailleurs sa première réponse”, se souvient Najiba, la première du trio à attraper le virus transmis par son oncle. Abdelati Amanna avait tenté le coup une première fois, en proposant à son beau-frère d'encadrer la carrière artistique de Najiba. Niet, avait répondu le patriarche. Abdelati n'abandonne pas pour autant. Deux ans plus tard, en découvrant le penchant de ses deux autres nièces, il revient à la charge et finit par convaincre le père. Toulati Amanna était né.

Un compositeur et trois nymphettes
1974, les Pointer Sisters sont au sommet de leur gloire. Le succès du quator entraîne dans son sillage une folle ruée vers les premiers girls bands à composante familiale. Dans un élan de génie, Abdelati Amanna, alors compositeur réputé, caresse le rêve d'une version marocaine. Son idée est simple : trois jeunes filles qui chantent des textes de leur âge et de leur “condition” de femmes. Il tente une dernière discussion avec les pères de ses nièces, s'engage à superviser personnellement la carrière des trois filles et obtient gain de cause. Et d'un. “Hna bghina yketrou l'khouttab” (nous voulons plus de prétendants), le premier tube du trio annonce la couleur. Un texte mi-fleur bleue mi-espiègle, une musique pétillante et des sourires désarmants. Tout le monde craque pour les trois nymphettes. Les plus grands auteurs et compositeurs de l'époque se bousculent pour proposer leurs services : Laâlej, Sebbata, Zeriouh, Fouiteh, Amir, Kawkabi… Devant l'engouement, Amanna est on ne peut plus protecteur. Il choisit lui-même les textes, compose la musique et prend toutes les décisions artistiques et commerciales. Chaque titre est méticuleusement pensé et mis en contexte. En ces années 70, les mariages mixtes font les discussions de café. Le trio chante “Zouaj B'ajnabya” (épouser une étrangère). Quelques mois plus tard, avec “T'talef”, les fausses soeurs ironisent sur les aspirations polygamiques d'un vieillard qui voudrait épouser les trois. Quand Hassan II annonce, en 1975, le projet de la Marche verte, Toulati Amanna chante le légendaire “Sawt L'hassan”, accompagné de la chorale de la RTM. “Très peu de gens le savent aujourd'hui, parce que nous n'apparaissions pas sur l'enregistrement télé”, poursuit Najiba. Et en 1977, pour leur première représentation publique, le trio choisit de chanter en amazigh et à Agadir, “ya ghaghou, Mereg ilblad” (mon pays me manque). C'est que Abdelati Amanna ne laissait rien au hasard.

Patriotisme au féminin
Debout dans son salon, Najiba commente la demi-douzaine de clichés qui meublent son “mur de gloire”, des photos mettant en scène le trio en compagnie de Hassan II : «C'était à la fois un père et une oreille experte», affirme-t-elle. Hassan II s'était épris de la fraîcheur du trio. Désormais ses coqueluches, elles étaient à toutes ses soirées, publiques ou privées. Devenues maîtresses ès protocole, il les chargeait à l'occasion d'y initier les autres chanteuses que comptaient ces fêtes. Et quand le contexte politique les y invitait, elles étaient la voix d'un patriotisme féminin particulièrement zélé. En dix ans de carrière, et sur une cinquantaine de titres, Toulati Amanna aura signé une trentaine de chansons patriotiques. Dans le lot, Hassan II avait un coup de coeur, “El Fellah”, sorti au lendemain de l'annonce de la réforme agraire. “Il connaissait nos morceaux par cœur. Quand on avait un trou de mémoire, c'était lui qui nous soufflait le texte”, confie-t-elle, entre deux sourires. D'autres fois, pour faire le bonheur du monarque mélomane, les «filles du Palais» -comme le leur répétait Hassan II- n'hésitent pas à faire des reprises de ses tubes préférés. Pour les aider à confectionner la surprise, un homme, Matchi, le préposé aux soirées musicales de Hassan II, leur dresse une liste. “Rissala min taht al maa” de Abdelhalim Hafez, “Besame” de Billy Roberts, “La vie en rose” d'Edith Piaf, “La historia de un amor” de Carlos Eleta Almaran ou encore Woman in love de Barbara Streisand… Le geste arrachera quelques larmes à Hassan II. C'était un peu plus d'un an après la mort de Moulay Abdellah. “S'il était encore en vie, il vous aurait envoyées tout de suite en studio pour les enregistrer”, avait lancé le roi au trio.

Après le public, le roi
La carrière officielle de Toulati Amanna aura duré en tout et pour tout une décennie. Au milieu des années 80, et sans raison apparente, le trio disparaît de la scène. Désaccord interne, changement de goûts musicaux ou simple essoufflement du concept, peu importe au final. Toujours est-il qu'entre 1986 et 1997, quand tout le monde le croyait mort et enterré, le trio continuait à chanter sur la scène royale. “On aurait aimé produire de nouvelles choses, mais personne n'osait nous approcher directement. Tout le monde savait qu'on était les protégées de Abdelati Amanna, même après son départ du trio”, regrette Najiba. Des années Amanna, elle ne garde qu'une demi-douzaine de titres, qu'elle écoute en boucle quand la nostalgie la prend. Une vieille cassette audio que son fils de 14 ans a retrouvée et transférée sur CD. Deux fois par mois, elles se retrouvent avec Abdelati Amanna, parlent poésie et musique, et à l'occasion, rêvent d'une succession. Peut-être la fille de Fatiha, installée en France depuis la disparition du trio. Son oncle, lui, avait tenté de monter un deuxième band, avec d'autres nièces, au début des années 90. Un quatuor qu'il avait naturellement baptisé Robaîi Amanna. Mais l'effet de mode était passé...

 
 
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