|
Par Fahd Iraqi
Affaires. À quoi sert le "matronat" ?
|
Photo de famille de quelques
membres de lAFEM.
(DR)
|
Depuis sept ans, l'association des femmes chefs d'entreprises (AFEM) multiplie les actions pour s'imposer comme une force de proposition dans le monde des affaires. Avec plus ou moins de succès.
Dimanche 12 mars 2000. Le débats au sujet du plan d'intégration de la femme au développement fait fureur. Mais ce week-end, qui a suivi la journée de la femme, prend au Maroc des allures de démonstration de force. À Rabat, des manifestations de soutien au plan présenté par Saïd Saâdi (alors secrétaire d'Etat chargé de la Protection Sociale, de |
|
la Famille et de l'Enfance) ont regroupé plus de 100 000 personnes, tandis qu'à Casablanca, une contre-manifestation islamiste, dénonçant le plan comme anti-musulman, a mobilisé une foule nettement plus nombreuse. Et c'est dans cette conjoncture politique particulière que l'Association des femmes chefs d'entreprise du Maroc (AFEM) a vu le jour, précisément le 28 septembre 2000. Il ne faut rien y voir de politique. C'est un hasard de calendrier qui, il faut l'avouer, nous a été favorable, affirme Salwa Karkri Belkeziz, fondatrice de l'AFEM. L'idée de créer cette association remonte à 1999. Nous sommes parties du constat que les femmes chefs d'entreprise n'avaient quasiment aucun droit de cité dans les centres de décision économiques.
L'association visait ainsi la représentation des businesswomen marocaines, tant au niveau national qu'international, mais aussi d'encourager la création d'entreprises par les femmes. Et rapidement, l'AFEM arrive à s'imposer dans la Confédération des entreprises marocaines. Mieux encore, profitant d'une refonte des statuts de la CGEM, l'Association arrive à insérer une clause lui garantissant deux sièges au conseil d'administration. Un avantage qu'aucune association affiliée à la Confédération n'a pu obtenir. Mais à en croire Salwa Belkeziz, il a fallu que les décideuses usent de tout leur talent. Il a fallu batailler dur pour convaincre le bureau de la CGEM, raconte l'ex-présidente de l'AFEM. Il était légitime de prétendre accrocher deux sièges au bureau puisque, depuis des années, les femmes actives à la CGEM se retrouvaient cantonnées dans les commissions.
Dynamisme féminin
Néanmoins, c'est bien en dehors du cocon de la CGEM que l'AFEM arrive à s'illustrer. D'abord, elle tisse un réseau de partenariat avec tout ce que la planète compte comme associations similaires. Aujourd'hui l'AFEM est affiliée au réseau des femmes chefs d'entreprise mondiales (FCEM), ce qui ouvre la porte à des milliers de partenariats. Et parfois, l'association marocaine arrive même à s'imposer dans les structures régionales. Dernier exemple en date : le 19 février, Bouthayna Iraqui-Houssaïni, patronne des patronnes marocaines, devient la présidente de la Fédération maghrébine des femmes chefs d'entreprise. Une structure pour laquelle la présidente de l'AFEM a de grandes ambitions. Si à travers nos actions, nous arrivons à mettre en relation d'affaires des partenaires maghrébins, nous aurons largement accompli notre mission, explique-t-elle. Les obstacles à l'unification du Maghreb craqueraient-ils devant le charme des patronnes ? Un jour, peut-être. En attendant, l'AFEM s'impose surtout par ses actions locales. Avec ses 300 membres et ses neuf délégations, l'association mène un travail de proximité remarquable. Nous sillonnons le Maroc pour tenir informées nos membres de la panoplie dinstruments dont elles disposent, que ce soit en matière de financement, de formation ou de tout autre aspect lié au développement de leurs entreprises, explique Bouthayna Iraqui. L'aide à la création d'entreprise n'est pas en reste. L'année dernière, s'inspirant du modèle français Paris Pionnières, l'AFEM a lancé un incubateur dédié à l'assistance des femmes porteuses de projets innovants. Baptisée Casa Pionnières, la structure sélectionne des projets qui bénéficieront de l'hébergement, l'équipement, l'accompagnement et la formation. Le programme est financé par les Nations Unies, mais plusieurs partenaires publics (dont le ministère des Habous et des Affaires islamiques) passent aussi à la caisse, pour boucler les 3,5 millions de dirhams nécessaires. Nous venons à peine de terminer l'aménagement des locaux. Et courant de ce mois, nous lancerons l'appel à candidatures pour sélectionner les entreprises qui bénéficieront de ce programme. Notre objectif est la création de 25 entreprises dans chacun des incubateurs installés à Casablanca et Fès, explique Salwa Belkeziz, coordinatrice du programme.
Loin de la parité
Néanmoins, si l'action privée de l'AFEM est louable, sa représentativité au sein de la CGEM est parfois contestée. Un audit lancé en 2004 par l'Union Européenne émet un jugement sans appel quant à l'évaluation des actions de l'association. Les objectifs de l'AFEM se rapprochent peut-être davantage de ceux d'associations féministes et d'ONG engagées dans la lutte pour le développement que d'associations professionnelles au sens traditionnel, note le rapport. Ce dernier met aussi l'accent sur l'absence de femmes chefs d'entreprise dans leurs représentations sectorielles. 80% des femmes membres de l'AFEM n'appartiennent pas à d'autres fédérations, notamment à des fédérations sectorielles ou à la CGEM par une adhésion directe à celle-ci. En effet, ces fédérations, bien qu'ayant la possibilité de fournir des services plus importants ou touchant plus directement la vie de leur entreprise (
) sont jugées moins attrayantes à cause de l'attitude de leurs membres à l'égard des femmes chefs d'entreprise, jugée fortement discriminatoire, souligne ce rapport.
Néanmoins, cette question de discrimination semble bien dépassée au sein de la CGEM. Des femmes, souvent membres de l'AFEM, ont pu gravir les échelons au sein de la Confédération. Ainsi, en 2003, Khadija Doukkali a été la première femme chef d'entreprise à devenir présidente d'une fédération professionnelle, en l'occurrence celle de la pêche. À la veille des élections du patron des patrons, l'on avançait même le nom de Meryem Bensaleh comme candidate potentielle pour prendre les rênes de la CGEM. Et même le nouveau patron de la CGEM, Moulay Hafid Elalamy, a pris le soin de choisir comme vice-président une femme en la personne de Khadija Azbane. Mais cela ne semble pas suffire aux yeux des responsables de l'AFEM. Tant qu'il n'y aura que 8 % des postes de décision occupés par des femmes, alors que leur proportion dans les universités est de 50%, l'association devra continuer d'exister pour défendre les intérêts des femmes, tranche Bouthayna Iraqui. Madame est donc loin d'être servie. |
 |
3 Questions à Bouthayna Iraqui, [présidente de lAFEM]
Les femmes veulent plus d'autonomie
Une femme est-elle meilleure comme chef d'entreprise qu'un homme ?
Des études menées en Europe montrent que les performances des entreprises gérées par les femmes sont plus importantes que celles des sociétés gérées par les hommes. En termes de micro-crédit, les femmes réinvestissent 95% de la valeur ajoutée créée, tandis que chez les hommes, ce taux ne dépasse pas les 50%. L'économie entière gagnerait alors en accordant plus d'autonomie aux femmes. D'où l'importance d'avoir une association comme l'AFEM pour permettre aux femmes qui le désirent d'être accompagnées dans le processus de création et de développement de leurs entreprises.
Doit-on comprendre que l'AFEM est plus efficace que la CGEM ?
L'AFEM est l'une des associations les plus structurées et les plus transparentes. Et ce de l'aveu même d'organismes internationaux très crédibles, avec lesquels nous travaillons. Ceci dit, nous sommes affiliées à la CGEM. Nous travaillons main dans la main avec cette Confédération où l'AFEM occupe déjà deux sièges au conseil d'administration.
C'est donc une sorte de quota, mais ne pensez-vous pas que c'est un système discriminatoire en soi ?
J'avoue que dans un premier temps, j'ai été totalement contre ce système de quota. Je suis généralement contre toute discrimination positive. Mais j'ai fini par admettre que nous n'avions pas le choix. Par exemple, en politique, les femmes sont étouffées au sein des partis. Elles sont les dernières à pouvoir parler de politique. Cela devrait changer progressivement. Personnellement, j'encourage, à chaque occasion, les membres de l'AFEM à s'impliquer en politique. Une femme chef d'entreprise a forcément des capacités de leadership. Elle a donc certainement sa place dans le milieu politique. |
|
|