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N° 263
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

Rupture et (ir)respect

Ahmed R. Benchemsi
Lalla Khadija aurait été baptisée ainsi en mémoire de sa grand-mère maternelle.


Mercredi dernier, Lalla Salma, épouse du roi Mohammed VI, a donné naissance à une petite fille. Félicitations à l’heureuse maman et à l’heureux papa. Félicitations aussi, pour rester justes, à toutes les heureuses mamans et à tous les heureux papas qui ont vécu pareil évènement le même jour – et tous les autres jours, d’ailleurs. Y a-t-il en effet chose plus démocratique, plus accessible à tous les humains, riches ou pauvres, puissants ou misérables, que l’enfantement ?

Mais assez de mauvais esprit. Puisque c’est la règle du jeu médiatique, concentrons-nous sur le nouveau-né le plus riche et le plus puissant de la semaine. Et faisons carrément dans le bon esprit, en relevant – avec ravissement – cette nouveauté protocolaire : c’est en mémoire de sa défunte grand-mère maternelle, avons-nous compris, que la fille de Mohammed VI a été baptisée Khadija. Sachant que les enfants royaux ont toujours été baptisés selon des références royales, et sachant que feue la mère de Salma Bennani était non seulement une roturière, mais une femme du peuple, nous sommes donc en présence d’une rupture, de type démocratique. Pour cette rupture encore plus que pour la naissance, bravo et sincères félicitations, Majesté !

Le Matin du Sahara, lui, n’a que faire des ruptures. Consacrant à la nouvelle l’intégralité de sa Une (changée dans la nuit en urgence absolue), le quotidien de référence a présenté ses vœux à Sa Majesté et aux siens à l’occasion de “l’heureuse naissance de SAR la princesse Lalla Khadija (qui) illumine le palais royal et le Maroc tout entier d’une immense et profonde joie”. Et ça ne fait que commencer : à partir de vendredi (délais de bouclage obligent), les lecteurs des quotidiens découvriront une flopée d’encarts de vœux, plus obséquieux les uns que les autres.

Au-delà de cet indécent accès de servilité, il serait faux de dire que les Marocains se désintéressent de l’évènement. Bien au contraire. Ils s’y intéressent tellement qu’il y a une dizaine de jours, le quotidien Al Massae avait… annoncé la naissance royale en avant-première. Une erreur, manifestement. Mais ne blâmons pas notre confrère, suffisamment éprouvé par le cinglant communiqué royal de démenti qu’il s’était attiré (une nouveauté, ça aussi) : la pression de ses lecteurs était énorme. Depuis un mois, tous les Marocains ne parlaient que de ça. Et ils en parlaient d’autant plus que rien, absolument rien, ne filtrait du palais royal.

Tout ça nous ramène, mine de rien, à l’épineux débat sur “la frontière entre la vie publique et la vie privée de la famille royale”, qui a causé tant d’ennuis à la presse, jusqu’à dernièrement. De quelle catégorie la grossesse de l’épouse du roi relève-t-elle ? Du privé ou du public ? Manifestement, ça dépend du moment. Ce que le Palais voudrait, c’est que la presse se tienne à sa disposition : qu’elle ne pipe pas mot tant qu’elle n’y est pas autorisée, au nom du “respect” de la vie privée… mais qu’elle se déchaîne en louanges et en bénédictions (mais pas en commentaires) dès qu’on lui en donne le feu vert.

En résumé, la vie de la famille royale bascule du registre privé au registre public quand le Palais le décide. Et nous sommes priés de suivre. C’est un tantinet méprisant à notre égard. Et ça le sera encore plus quand, dans quelques semaines à coup sûr, on aura droit aux reportages photo intimistes et exclusifs de Paris Match sur Lalla Khadija et ses royaux parents, au comble de la félicité. Au nom des journalistes marocains indépendants (que je n’ai pas consultés), j’ose donc dire ceci : le respect, franchement, on est pour. Mais on aimerait bien que ça marche dans les deux sens. Si ce n’est pas trop demander.

 
 
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