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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Bennani

"J'envie les femmes d'aujourd'hui"

Antécédents
Radia Bouchaâra
Analphabète, femme au foyer
(DB / TELQUEL)

1942. Naissance à Salé.
1954. Mariage à l’âge de 12 ans.
1955. Naissance de son premier enfant, à 13 ans.
1956. Répudiée à 14 ans. 1958. Deuxième mariage.
1971. La police politique frappe pour la première fois à sa porte.
2007. Elle mène toujours une “vie normale” de femme au foyer.

Smyet bak ?
Lhaj Taïb Bouchaara.

Smyet mok ?
Lalla Fatema El Alami.

Nimirou d’la carte ?
(Elle cherche dans son sac) BE 96170.

Le 8 mars de chaque année est célébré partout dans le monde pour sensibiliser aux droits des femmes. Vous avez envie de revendiquer quelque chose de particulier, cette année ?
Les droits des femmes sont maintenant consignés dans les lois, mais rien n’est appliqué dans les tribunaux. La femme n’arrive toujours pas à arracher ses droits et pour cela, elle doit souvent faire appel à un avocat et attendre pendant plusieurs mois. L’idéal serait que le divorce ne soit consommé qu’une fois tous les droits de la femme garantis.

Et vous, qu’aimeriez-vous changer dans votre vie ?
Rien. J’ai fait mon pèlerinage et la Omra. Je veux simplement voir mes enfants en bonne santé et vivant dignement. À la limite, j’estime avoir beaucoup de chance parce qu’ils subviennent à tous mes besoins. Mais que serait-je devenue s’ils n’étaient pas à mes côtés ?

Quand, à la télé, nos responsables parlent de la femme marocaine, vous vous reconnaissez dans ce qu’ils disent ?
Bien sûr, parce que je suis une femme marocaine. Et je crois fermement que si mes parents m’avaient envoyée à l’école, je serais devenue une personnalité importante. Toutes les femmes sont capables de belles choses.

Vous avez été mariée à l’âge de 12 ans. Que voulait dire le mariage pour vous à cette époque (1954) ?
Rien, je ne savais même pas ce qui m’arrivait. Jusqu’à aujourd’hui, je ne me rappelle d’aucun détail de cette époque. Même pas de mon premier accouchement à l’âge de 13 ans. J’étais une enfant qui s’amusait avec un bébé plutôt qu’avec un jouet. Mon mari était parti au combat et à son retour, il avait refusé de reconnaître sa fille. Je me suis donc retrouvée répudiée à 14 ans. C’était terrible.

Aujourd’hui, une fille ne peut pas être mariée avant d’atteindre 18 ans. Vous croyez que c’est suffisant ?
Non, je dis qu’une fille ne doit se marier qu’après avoir terminé ses études et décroché un boulot. Elle ne comptera alors que sur elle-même. D’ailleurs, quand ma fille s’est mariée à 22 ans, je n’étais pas d’accord. Je voulais qu’elle décroche de plus grands diplômes, qu’elle occupe de plus hautes fonctions.

Finalement, qu’est-ce qui a changé aujourd’hui pour la femme marocaine ?
Les femmes sont de plus en plus conscientes de leurs droits aujourd’hui. Avant, quand un mari battait sa femme, elle ne pouvait que pleurnicher dans son coin.

C’est encore le cas aujourd’hui !
Non. Avant, lorsqu’on se réfugiait dans la maison des parents, ils nous consolaient mais nous expliquaient que c’était normal dans un couple. Aujourd’hui, les parents établiraient un certificat médical pour leur fille et feraient comprendre au mari qu’il risquerait gros en la battant. Et puis ce qui a changé, c’est qu’une femme de mon âge répond aux questions d’un inconnu sans l’accord de son mari (rires).

Quand vous voyez les couples d’aujourd’hui, dont ceux de vos filles, vous les enviez ?
Oui, et ça me touche. Je n’ai pas vécu quelque chose de semblable. Je n’ai pas voyagé, je n’ai rien découvert. Ma vie a été une succession de violences.

Certains parmi vos enfants ont fait de la prison pour leurs idées politiques. Qu’est ce que cela a changé en vous ?
Ça m’a ouvert les yeux sur le monde. Défendre mes enfants a donné un sens à ma vie. Lors de chaque descente des policiers à la maison, c’est moi qui m’opposais à eux. Pour m’intimider, ils disaient à mon mari que c’est moi qui encourageais les enfants à se rebeller. Mais en fait, je voulais simplement qu’ils vivent pleinement leur vie. Je suis fière de leurs parcours. Hamdoullah.

Vous sentez que Mohammed VI accorde plus d’intérêt aux femmes que Hassan II ?
Bien sûr. C’est grâce à lui que j’ai suivi des cours d’alphabétisation. En plus, il nous a montré sa femme. C’est formidable.

Si demain, leurs époux demandent à vos filles de mettre le voile et de rester à la maison, quelle serait votre réaction ?
Jamais ! Je n’accepterai jamais que mes filles mendient de quoi aller au hamman ou s’offrir de nouvelles chaussures. Une femme autonome force le respect de l’homme. Quand l’une de mes filles a dû interrompre ses études pour suivre son mari en dehors de Casablanca, j’ai insisté pour qu’elle prenne des cours de couture et de stylisme, pour qu’elle s’assure une indépendance financière. C’est le plus important.

 
 
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