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Par Driss Bennani

Politique. Les femmes du PJD

Les députées PJD, très studieuses,
dans l’enceinte du Parlement.
(AFP)

Qui sont les militantes du PJD ? Quelle conception ont-elles de la politique ? Qu'apportent-elles au parti islamiste ? Rencontre avec la facette féminine d'une formation machiste par essence.


Bassima Haqqaoui reçoit dans un vieil appartement art déco à Casablanca. Cet après-midi, la parlementaire du PJD accueille la presse. Deux journalistes patientent dans une salle d'attente sommaire, le temps qu'une chaîne de télévision finisse de remballer ses câbles et ses moniteurs. “Excusez-la, avertit une collaboratrice. Elle est toujours très occupée”. Ici, au siège de l'organisation du renouveau de la
conscience féminine, on ne sert pas de café, ni de thé. On milite et on tient à le faire savoir. Bassima préside aux destinées de l'association islamiste depuis bientôt six ans, mais elle prévient d'emblée : “C'est une association qui n'a aucun lien avec le PJD. Nous sommes une organisation totalement indépendante”. Totalement ? Pas vraiment puisque l'association de Bassima Haqqaoui est “le prolongement féminin” du Mouvement unicité et réforme (MUR), véritable antichambre du… PJD.

Pour la troisième fois de la journée, au moins, la députée islamiste explique que son parti a, dès le départ, choisi de ne pas se doter d'organisation féminine proprement dite. “Nous pensons que femmes et hommes évoluent dans la même sphère politique. Plusieurs expériences montrent que cloisonner les femmes au sein d'une organisation spécifique les condamne souvent à ne s'occuper que d'elles-mêmes et des questions qui les touchent en tant que femmes. Alors qu'idéalement, elles devraient, au même titre que les hommes, s'impliquer dans tous les débats qui traversent la société”.

L'idée est, à l'origine, de Abdelkrim El Khatib, fondateur et président honorifique du parti. Elle n'a jamais été abandonnée depuis. Aujourd'hui, la formation de Saâd Eddine El Othmani est l'une des rares à disposer d'une simple commission dédiée aux questions de la femme et de l'enfance, comme elle dispose d'une dizaine d'autres commissions (intérieur, médias, etc.). “La seule discrimination positive que nous accordons aux femmes est une prime exceptionnelle sur le budget de leurs campagnes électorales”, ironise Lahcen Daoudi, membre du secrétariat général de la formation islamiste.

Les femmes, c'est bien pour l'image
Mais au fait, combien y a-t-il de femmes au PJD ? Mystère. Aucun dirigeant islamiste n'est en mesure de chiffrer, avec exactitude, la présence du sexe dit faible au sein du parti. “Elles constituent entre 15 et 20% des effectifs. Et c'est à peu près le taux qu'on retrouve au niveau des instances représentatives internes”, affirme, sans grande conviction, Lahcen Daoudi. En tout cas, et jusqu'au dernier congrès du parti, Bassima Haqqaoui (encore elle) a été la seule femme membre du secrétariat général du PJD. Réticence des bases ou calculs des cadors du parti ? “Nos militants sont assez représentatifs de la société marocaine. Certains parmi eux n'admettent pas encore qu'une femme puisse accéder à des postes de responsabilité”, confie simplement Basima Haqqaoui.

Qu'à cela ne tienne ! Le parti islamiste a une image à entretenir. Exemple : quand le groupe parlementaire pjdiste hérite de la commission des secteurs sociaux, c'est une femme qu'il porte à sa tête… n'en déplaise à certains militants machistes. “Le PJD est conscient que la question de la femme est importante pour rassurer et véhiculer cette image de parti moderne et ouvert. Un parti islamiste qui surprend et qui se démarque de certains courants extrémistes, presque exclusivement masculins”, explique un spécialiste des mouvements islamistes.

Pour la plupart, les femmes du PJD viennent du MUR. C'est l'exemple de Fatema Belhassan, députée PJD à Tanger. Professeur de mathématiques, elle intègre le MUR au milieu des années 90. Avant de se lancer en politique, elle anime des séances de prédication dans trois grandes mosquées tangéroises. “À un moment, je me suis dit qu'on ne pouvait pas changer grand-chose depuis une mosquée, et que seule la participation aux instances de prises de décision pouvait permettre de faire entendre notre voix”, explique-t-elle. Son engagement politique ? Fatema le conçoit, à l'instar de plusieurs autres militantes… comme “un devoir religieux”. Même Bassima Haqqaoui, la figure féminine BCBG du parti, ne se cache pas pour affirmer qu'elle “est d'abord au service d'un projet de société recommandé et béni par Dieu”. Comme quoi, la vérité sort parfois de la bouche des… femmes.

L'islamisme est féminin
Même s'ils ne le reconnaissent pas franchement, plusieurs militants et dirigeants du PJD s'accordent à penser que le projet de société islamiste passe mieux lorsqu'il est porté par une femme. “Je ne partage pas vraiment cette vision des choses”, commence par déclarer Bassima Haqqaoui, avant de lâcher : “La femme est par définition plus sensible aux malaises de la population. Dans l'imaginaire collectif, une femme est aussi forcément plus honnête qu'un homme, moins corruptible. Il se peut donc que cette image presque angélique soit renforcée lorsqu'il s'agit d'une islamiste”. L'expérience de Fatema Belhassan dans l'un des arrondissements les plus difficiles de Tanger (Fahs - Bani Makada) est à ce titre édifiante. “Je me suis présentée en tant que tête de liste locale. Je devais convaincre les islamistes rigoristes de la légitimité de mon entreprise, et expliquer les grandes lignes de mon projet aux autres. Tous étaient déçus par la gestion passée de l'arrondissement. Avec moi, ils expérimentaient deux choses à la fois : élire une femme et un parti islamiste”, explique la députée tangéroise. Fait étonnant cependant, nos deux militantes islamistes (Bassima et Fatema) sont mariées à des… apolitiques. “Mon mari est enseignant chercheur et ne veut pas se mouiller politiquement”, confie Bassima Haqqaoui. Pareil pour “M. Belhassan”, qui n'a jamais assisté à une réunion du PJD, même s'il dit se reconnaître dans l'idéologie islamiste. “C'est une exception, reconnaît Belhassan. Généralement, ce sont les hommes du parti qui encouragent leurs épouses, sœurs ou cousines à y adhérer. D'ailleurs, je suis intimement convaincue qu'une femme qui fait de la politique est dix fois plus tranquille au PJD qu'ailleurs”. La députée du Nord poursuit : “Quand je suis amenée à voyager à l'étranger et que je suis la seule femme du voyage, mon mari n'y voit aucun inconvénient. Il sait que mes collègues sont d'une grande qualité humaine et que je ne serai pas amenée à fréquenter des lieux ou des personnes douteuses”. Mine de rien, l'argument (même totalement irrationnel) a son importance. “Quand je tarde le soir à l'occasion d'une réunion ou d'un congrès, explique cette jeune militante r'batie, mes parents l'acceptent plus facilement que quand je leur explique que j'étudie chez des copines”. Cette facilité à faire de la politique aux côtés de “frères pieux et respectueux de la femme” a déjà poussé plusieurs jeunes filles à franchir le seuil des sections régionales du parti. “parmi nos militants¨, nous disposons de plus en plus de jeunes couples et de jeunes filles qui font entendre leur voix”, explique Daoudi. Des filles qui, souvent, découvrent la religion et les préceptes de la piété sur des chaînes satellitaires comme Iqraa et Annass. “Ces chaînes ont décomplexé les femmes 'moultazimate' quant à l'action politique. Quand elles mettent le voile par exemple, elles sont persécutées par leurs employeurs ou leurs collègues. Elles savent que chez nous, elles auront au moins droit au chapitre et qu'elles pourront défendre librement leurs convictions religieuses”, affirme Fatema Belhassan. Cela a au moins le mérite d'être clair.



Portrait. La voilée de Sa Majesté

Présidente de commission parlementaire, membre du secrétariat général du PJD et présidente d'une association féminine, Bassima Haqqaoui est définitivement la figure féminine N°1 du parti de Saâd Eddine El Othmani. Docteur en psychologie sociale, elle intègre le PJD en 1999. Mais auparavant, Madame a été présidente de l'organisation du renouveau de la conscience féminine, pendant féministe du MUR, où elle a forgé ses premières armes. En 2000, elle marche aux premiers rangs de la manifestation contre le Plan d'intégration de la femme dans le développement à Casablanca. C'est à ce moment que la militante sort de l'ombre et fait parler d'elle. Elle devient le porte-étendard des femmes hostiles au plan défendu par Saïd Saâdi. En 2002, elle est tête de liste nationale et remporte, haut la main, son siège de parlementaire aux côtés de cinq autres femmes islamistes. L'ascension de Bassima Haqqaoui ne s'arrête pas là, puisqu'elle a récemment été propulsée à la tête de la commission des secteurs sociaux au Parlement. Cultivée, ouverte, joviale et sans complexes… Saâd Eddine El Othmani ne pouvait rêver de meilleure réincarnation féminine.

 
 
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