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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

ZB refuse de faire comme tout le monde. Donc non, il ne parlera pas de la femme.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Mine de rien, Zakaria Boualem a franchi la barre terrible des trente ans. Soyons honnêtes un instant : il l'a très mal vécu. Il n'est pourtant pas le genre de bonhomme à s'inquiéter pour quelques rides de plus ou quelques kilos en trop, il considère en fait qu'ils anoblissent l'homme. Ses angoisses n'ont rien à voir avec son physique, c'est bien plus compliqué.

C'est que Zakaria Boualem est né à Guercif, ses modèles s'appelaient Bruce Lee, Diego Maradona ou Bob Marley. Des gens qui ont fait ce qu'ils avaient à faire sur terre dans des délais assez courts. Oui, vous allez me répondre que Maradona n'est pas mort, mais on peut raisonnablement penser que la Coupe du monde 1986 a constitué le sommet de son art, et que le reste de ce qu’il pourrait faire ne se rapprocherait jamais de ce sommet, le pauvre, soit dit en passant. Donc, Maradona a gagné la Coupe du monde à vingt-six ans, et tout seul en plus.

À trente ans, Zakaria Boualem n'a rien gagné du tout et peut raisonnablement penser qu'il ne gagnera jamais rien. C'est assez déprimant, mais il y a pire. Au Maroc, on considère qu'un individu marié qui a franchi la trentaine doit faire sa sagesse. Précisons à l'attention de nos lecteurs non marocophones qu'il s'agit là d'une expression qui veut dire exactement ce que sa traduction littérale peut
laisser penser. Ça veut dire, en langage clair, qu'il faut se mettre à faire des enfants, rentrer chez soi dès la nuit tombée, multiplier les visites familiales, regarder la TVM, s'enterrer sous une tonne de crédits et acheter une voiture grise. Très important, la voiture grise. C'est un symbole puissant du conformisme ambiant. Le concessionnaire à qui il prendrait l'étrange idée d'importer une autre couleur serait immédiatement submergé par un stock invendable. Le Marocain exige une voiture grise, exactement comme son voisin, pour ne pas pouvoir être repéré, pour ne pas attirer le mauvais oeil, pour ne pas avoir l'air différent. Parce qu’être différent, c'est bien connu, c'est louche. Si la société admet qu'un jeune ou qu'un célibataire puisse s'autoriser quelques excentricités, ce n'est pas par esprit de tolérance. C'est juste parce que le jeune ou le célibataire n'existe pas, donc il peut faire à peu près ce qu'il veut, et merci pour lui. Sauf si c'est une femme, me souffle une collègue sur ma droite. Oui, c'est vrai, mais c'est un autre sujet. Non, non, continue-t-on de me souffler, c'est exactement le sujet puisqu'on est le 8 mars et que c'est la Journée de la femme, donc Zakaria Boualem doit parler de la femme, c'est le patron qui l'a dit. Bon, dommage. Mais c'est promis, il va se rattraper bientôt. Et en plus il n'y a aucune raison pour qu'il fasse comme tout le monde. Et vlan pour le patron.

Revenons au sujet : Zakaria Boualem a trente ans, il est sommé de rentrer dans le rang. Lorsqu'il voit des touristes fringants, la soixantaine triomphante, venir chez nous parce qu'ils ont toujours rêvé de passer une nuit dans le désert, ou alors des retraités européens se lancer à corps perdu dans la photographie, il les envie. Parce que chez nous, le seul loisir autorisé passé 55 ans, c'est le touti ou les dames. Le seul voyage ? El Haj, bien sûr. La seule tenue ? La jellaba blanche. Soyons clairs : cela n'a rien à voir avec l'argent, c'est une question de configuration mentale. Zakaria Boualem n'en est pas là, bien sûr, mais il a passé la barre des 30 ans, et ça veut dire, si l’on en croit les statistiques officielles, qu'il pourra dire dans quelques années à peine que “ma bqa gued ma fate”. Bon, ça ne fait pas une chronique très amusante, tout ça. Ma collègue sur ma gauche continue de se plaindre : “C'était bien la peine de snober la Journée de la femme pour nous livrer les états d'âme lugubres de Zakaria Boualem”.

Elle a raison, bien sûr, notre homme est impardonnable. Mais bon, Zakaria Boualem a une excuse que ma collègue est incapable de comprendre : il a trente ans et il ne gagnera jamais de Coupe du monde.

 
 
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