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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Cerise Maréchaud

Cinéma. Films à développer

En Turquie, sur le plateau
de A bridge at the edge of
the world, premier projet de
Meda Films Development 2006
à entrer en tournage.
(VTR FILM DIRECTING
RESEARCH & PRODUCTION)

Meda Films Development, dont le cru 2007 sera bientôt révélé, est une initiative stratégique et aboutie de l'hyperactif cinéaste Nabil Ayouch. Démonstration.


À Paris, et dans le secret d'une salle de réunion, une poignée de professionnels du cinéma devait cette semaine choisir les vingt heureux élus qui feront partie du cru 2007 de Meda Films Development. MFD, de son petit nom, ambitionne d'accompagner dix tandems producteur - scénariste de la zone Meda* sur un projet de long-métrage de fiction.
L'initiative est signée Nabil Ayouch, réalisateur marocain très engagé
dans la production et la formation au 7ème art. Il y a deux ans, il envoyait un dossier de 200 pages à l'UE, en réponse à un appel du programme Euromed audiovisuel II (EAII), lancé en janvier 2006 pour promouvoir le dialogue culturel et l'échange d'expertise entre le Nord et le Sud de la Méditerranée, avec un budget de 15 millions d'euros pour trois ans.

Quelques mois plus tard et 1,8 million d'euros en poche pour trois ans (80% de subventions UE et 20% de la Fondation FIFM), MFD faisait retentir son clap de début dans un hôtel de Marrakech. Petit bémol, aucune équipe marocaine n'était dans les rangs, faute d'un bon écho médiatique et d'un niveau suffisant des deux seuls projets présentés à l'époque. Mais cette fois, le Maroc a toutes ses chances : sur 44 dossiers déposés, le royaume est bien représenté avec six candidatures, dit-on, de meilleure qualité.

À deux, sinon rien
“L'idée est née du constat que scénariste et producteur sont les deux métiers essentiels du cinéma”, explique Nabil Ayouch. Loin d'être un simple financier, le producteur est aussi le premier spectateur d'un film rêvé, et c'est à lui d'offrir au scénariste les meilleures conditions morales et matérielles de travail. “J'ai toujours cru à ce tandem, poursuit le cinéaste. Il est à la base de toute industrie cinématographique dans le monde. Sans lui, le cinéma ne marche que sur une jambe. Ce n'est pas un hasard si le Maroc manque cruellement des deux”.

Pour séduire l'équipe de MFD, “pas besoin d'avoir écrit ou produit dix films, rassure Nabil Ayouch. Mais il faut avoir mis la main à la pâte”. L'an dernier, si un seul participant avait déjà réalisé un long-métrage, la plupart étaient déjà fortement impliqués dans le métier. D'où le terme “développement”, et non “formation” : “Il y a une différence fondamentale entre les deux, insiste Nabil Ayouch. MFD travaille à partir de cas concrets, portés par des sociétés de production établies. À la fin de l'expérience, les projets sont théoriquement mûrs pour le marché. Aujourd'hui, je trouve cette démarche de professionnalisation beaucoup plus intéressante que de distribuer de l'argent”.

À MFD, on retravaille l'écriture d'un synopsis et d'un séquencier, on peaufine son sens de la dramaturgie avec l'aide d'un psychologue, on apprend à concilier ambition artistique et faisabilité économique et on s'initie à l'opaque univers des contrats, le tout en prenant mieux conscience du rôle de chacun. “On était peut-être même un peu trop séparés, remarque Nadim Tabet, 26 ans et auteur du projet libanais Le Testament. À force de retravailler le scénario, mon producteur était parfois désorienté. Nous sommes arrivés avec un plan détaillé pour repartir avec une version quasi définitive”. Pierre Sarraf, producteur du Testament, est d'accord : “MFD a réussi à imposer une certaine discipline de travail ainsi qu'un calendrier pour le développement du projet”.

Chaque année, le programme est le même : trois sessions d'une semaine à Marrakech, au printemps (23-30 avril), en été (23-30 juillet) et la dernière en parallèle du Festival du film de Marrakech (début décembre). Trois ateliers qui ne font qu'un, même si chacun y trouve son compte selon ses affinités. “J'ai particulièrement apprécié la rencontre avec l'auteur et ‘script doctor’ Gareth Jones, explique Nadim Tabet, alors que mon producteur s'est senti plus impliqué lors des exercices de pitch”. Traduction par Pierre Sarraf : “Le pitch, c'est présenter brièvement le film, l'histoire, les choix de mise en scène et les besoins de production, devant des producteurs, des distributeurs ou des représentants de chaînes. Un exercice qui paraît simple sur le papier, mais qui reste très difficile en réalité”.

Connecting People
La mise en réseaux est également une composante décisive de MFD. “Avoir accès à ces gens-là peut prendre des années”, évalue Nabil Ayouch. Ces gens-là ? Laurent Hassid, directeur des acquisitions de films étrangers à Canal +, Michel Reilhac, directeur général délégué de Arte France Cinéma, ou encore Loïc Magneron, exportateur chez Wide Management.

Cette année, les participants auront pour tuteur production notamment Christoph Thoke, producteur allemand dont de nombreuses productions se sont trouvées en lice des Oscars du film étranger. Côté tuteurs scénaristes, notez Emmanuelle Bernheim, écrivain et auteur ayant beaucoup travaillé avec François Ozon et Claire Denis, sans oublier la venue de l'actrice palestinienne Hiam Abbas, qui a coaché les comédiens sur Babel de Alejandro Gonzales Inarritu et joué et coaché dans Munich de Steven Spielberg.

De telles rencontres peuvent payer. Le documentaire turc A Bridge at the edge of the world, qui a trouvé un co-producteur en la personne d'Aurélien Bodinaux de Néon Rouge, ainsi qu'un agent de vente, est déjà en tournage et pourrait être bouclé en août. Mais que venait faire un documentaire dans le seul programme Euromed audiovisuel II dédié au développement de fictions ?

“Greenhouse, programme israélo-palestinien pour le développement de docu, a peiné au démarrage, justifie Nabil Ayouch. Nous avons exceptionnellement accepté ce projet, qui présentait un
super scénario”.

Preuve du succès de MFD 2006, l'arrivée de deux nouveaux partenaires : le Centre national de la cinématographie français (CNC) et le European audiovisual entrepreneurs (EAVE). Ils remplacent Equinoxe et Stand By, “qui n'ont pas été assez présents” l'an dernier, explique Nabil Ayouch. Or, un critère incontournable pour tout programme d'EAII est d'être porté par deux partenaires de la zone Meda, dont le chef de file (pour MFD, Ali N' Production avec Nomadis) et deux autres européens. Preuve aussi que l'objectif de pont entre les cultures se construit : deux des candidatures 2007 sont des projets binationaux, l'un maroco-palestinien et l'autre jordano-tunisien.

Ouverture est le mot de la fin : “Accueillir les critiques et idées d'autrui, c'est loin d'être facile lorsque l'on couve son film comme un bébé, mais c'est essentiel pour tirer le maximum de ce programme, conclut Selda Salman, productrice turque de A Bridge... Et puis, si l'on ne fait pas des films pour un public, pourquoi en faire ?”.

*Maroc, Algérie, Tunisie, Egypte, Israël, Palestine, Liban, Syrie, Jordanie et Turquie




Euromed audiovisuel II. Le Maroc sur tous les fronts

Sur les 12 programmes de EAII, deux sont d'origine marocaine : MFD (Ali N' Production) et Euromed cinémas (CCM). De plus, une quarantaine de Marocains sur 300 personnes ont suivi les formations d'EAII : la distributrice Mounia Laâyadi du cinéma Le Colisée à Marrakech (Génération grand écran) ; le réalisateur Abdelhaï Laraki (formation au numérique avec Insight out) pour le film Rih el bahr ; le producteur réalisateur Aziz Daïri (EURODOCmed) pour le développement de son docu Soleika, la dernière dame du mellah de Fès. Enfin, Le Grand voyage de Ismaël Ferroukhi, Heaven's doors de Souhail et Imad Noury, Marock de Laïla Marrakchi, L'Enfant endormi de Yasmine Kassari et WWW What a wonderful world de Faouzi Bensaïdi sont autant de films ayant bénéficié des programmes de promotion (MedScreen et La Caravane du cinéma).

 
 
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