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Festival. Désert, musique et propagande
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Chadwane Bensalmia

Festival. Désert, musique et propagande

Entre la musique de L’Boulvard, la promotion du projet d’autonomie et un début d’ambition touristique, le premier festival de Dakhla a réussi son examen de passage. Petites histoires illustrées.


Samedi, après-midi, Darga sur scène. La formation casablancaise, arrange la “balance”. Hassan, le percussionniste, vérifie le son du micro : “Test, test, 1, 2, 3, one, two, three, six, six, six, six, six…”. Un sourire, un clin d'œil aux copains et il passe à autre chose. Ce n'est pas de la provocation, c'est de la dérision. La subversion n'est pas dans les mots, mais dans la manière de les dire. Et quoi de plus subversif qu'un Casaoui chantant l'éloge d'un guerillero rifain, dénommé Abdelkrim El Khattabi, sur une scène sahraouie ? Ce samedi soir, Badr Benlhachmi, alias Pedro, a craché dans le micro : “Ce morceau est à la mémoire d'un homme qui a beaucoup donné à ce pays et que ce pays a oublié : Abdelkrim El Khattabi !”. Dans la carré VIP, un jeune ado se
tourne vers sa voisine et l'interroge naïvement : “C'est qui ce Abdelkrim El Khattabi ?”. Les yeux écarquillés, il écoute la bio-express récitée de bonne grâce par sa voisine. “Mais à l'école, on ne nous a jamais parlé de lui !” commente-t-il. Quelques minutes plus tard, il avait appris le refrain et le fredonnait en chœur avec les autres convertis à la fusion des Cactus. Il a trouvé une musique qui lui parle et s'est offert, au passage, une petite leçon d'Histoire. Peut-être qu'il se sent, ce soir, encore un peu plus marocain. Et une voix de gagnée pour le Maroc officiel. Car au final, c'est bien l'objectif premier de ce festival : convaincre les Sahraouis de leur marocanité...


Vendredi. Soirée d'ouverture. Au milieu de leur concert, les H-kayne sont rejoints sur scène par un invité spécial. Amine est probablement à la fois le plus grand et le plus jeune fan que les Meknassis aient jamais croisé. Du haut de ses huit ans, il connaît l'intégralité de leurs titres par cœur. Parole de son propre père, commissaire de police, en poste à Dakhla, lui-même épaté par le phrasé de son rejeton. Quelques minutes plus tôt, il confiait à Azeddine, membre de la formation meknassie, qu'il «ne comprenait pas un traître mot à ce qu'il chantait». Sur scène pour son quart d'heure de gloire, Amine se laisse prendre la main par les gars de la Rue de Paris. Première leçon, tenir correctement le micro… Excédé par la contrainte technique, il repousse
le micro d'un geste autoritaire, fait face au public et entonne un Aissawa Style enflammé sous le regard fier de son père.


En arrivant en ville, une “délégation” de L'Boulevard s'était rendue au siège de la délégation du ministère de la Culture, pour proposer, comme le veut la coutume, deux jours d'ateliers avec les formations Hip Hop de Dakhla. Le délégué est naturellement preneur. Il a déjà une poignée de noms en tête. “Il nous a répondu : 'Si vous voulez, on les convoque tout de suite'”, rapporte Zayan Freeman. On n'en revenait pas ! Il était enthousiaste, disponible, mais il avait le mauvais mot pour le dire. Tout sent bizarrement la discipline ici». Une rigueur bousculée à outrance ce week-end, pour le bonheur de l'infinité de groupes de Guedra et la vingtaine d'apprentis rappeurs et autres DJ que compte la ville. À l'ouverture déjà, ils étaient deux fois plus
nombreux que ce qu'annonçait le programme et ils se bousculaient pour passer en première partie des
H-Kayne.


Samedi après midi, à Foum L'bouir, une plage déserte à une quinzaine de kilomètres de la ville. C'est là, au pied d'une caserne - sécurité oblige - que le Festival a dressé le bivouac, destiné à abriter les non-politiques, c'est-à-dire les musiciens, les surfeurs, les journalistes et quelques invités. Dans la grande tente qui fait office de salon, une fillette de dix ans arrache un sourire aux musiciens, avachis sur leurs poufs. En pantalon militaire et T-shirt blanc, elle traverse fièrement le passage d'un pas militaire et parfaitement synchro, aux côtés de son père, l'un des sous-officiers postés en surveillance devant le bivouac. Le matin même, elle paradait, avec une trentaine d'autres enfants de Dakhla, pour un défilé militaire au goût douteux. Depuis, elle a du mal à sortir du rôle...


"L'autonomie est la solution idéale à notre cause nationale". Sur les murs, aux ronds-points, sur les façades des casernes, durant la parade… Les banderoles estampillées du slogan pendaient partout. Entre une apparition furtive sur la plage de Foum L'bouir pour le lancement d'une compétition de Kite Surf et un déjeuner de courtoisie avec les invités du Festival, le Wali de Oued Dahab Lagouira, Mohamed Saleh Tamek, se présentait à une conférence -non prévue au programme - autour du projet d'autonomie. Et pour ajouter à ses soucis, ce week-end, pendant que les festivaliers de Dakhla s'émoustillaient devant la scène, Tamek devait veiller à la perfection du dispositif sécuritaire, suite à une alerte rouge.


«La véritable richesse de Dakhla réside dans son patrimoine historique et culturel». Placardé au pied de la scène, le slogan du Festival sonne aussi sexy et orienté qu'un article Nation du Matin du Sahara. C'est néanmoins la grande vérité révélée par ce premier festival. Pendant que les troupes locales se disputaient une place sur la scène, artisans, commerçants, chameliers et autres cavaliers locaux se coursaient pour un stand à la foire-expo, ou une place au-devant de la parade officielle. C'est que la ville, quoique désormais repérée par les amateurs de glisse, a du mal à faire décoller son tourisme. «Ici, il n'y a que la mer et les militaires », résume Mustapha, maçon de
profession, en charge de la restauration de l'église espagnole de Dakhla. «Il y a encore quatre ans, cette place où se dresse la scène du festival n'existait même pas. Il y avait un fort à la place» poursuit notre homme. L'firti, comme on l'appelait à Dakhla, était une sorte de forteresse, la toute première construite par les Espagnols à leur arrivée dans le Sahara. Et adossée à la forteresse, se tenait une usine de conserves de sardine.


Quarante-trois casernes, un hôtel quatre étoiles et une flopée de petits motels exclusivement fréquentés par les pêcheurs. À moins d'inventer une nouvelle forme de tourisme, Dakhla - avec ses kilomètres de plages paradisiaques - a du chemin à faire avant de rencontrer son avenir touristique. Ce n'est d'ailleurs pas par souci d'originalité que le Festival a logé une partie de ses invités dans un bivouac. Un second hôtel en construction devrait être prêt pour la prochaine édition.


“On dirait des enfants du Djibouti” commente Azeddine, le claviste de Darga (qui n'a probablement jamais posé les pieds dans ce pays d'Afrique), devant un groupe de gamins d'une colonie de vacances, qui se bousculaient derrière les barrières de la scène. Toujours en tenue de défilé, depuis la parade du matin, ils lancent à chaque musicien au passage : “Hey, bonjour, como estas ? Un autographe aâfak !”. Sur les mains, les T-shirts, les casquettes, quitte à se faire tirer les oreilles au retour par la maman. Juste une fois par an.

 
 
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