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Par Nadia Lamlili
et Abdellatif El Azizi
Terrorisme. Le retour de la peur
Casablanca a été encore une fois frappée par un attentat meurtrier qui a touché le tristement célèbre quartier de Sidi Moumen. Que s'est-il passé ? Où en est l'enquête ? Comment on est-on arrivé là ? TelQuel restitue le fil des événements en partant du théâtre du drame et vous donne les principales clés pour comprendre ce qui peut, demain encore, se produire.
Dimanche 11 mars, à 22 heures, le quartier de Sidi Moumen est secoué par un attentat à l'explosif perpétré dans un cybercafé situé sur l'avenue Al Adarissa. Bilan : un mort et 4 blessés. Deux individus, |
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étrangers au quartier, se sont introduits dans mon cybercafé pour consulter un site islamiste. Ils n'ont pas réussi à y accéder, parce que j'avais installé un filtre sur tous les postes, raconte Mohamed Faïz, propriétaire du cybercafé, sobrement baptisé Cybernet. Selon une source policière, cela fait trois mois que les cybercafés sont sous surveillance, la police ayant demandé à leurs gérants de signaler toute connexion douteuse.
Les cybers ont été équipés d'un logiciel qui leur permet de détecter toute connexion au contenu douteux, pour en informer immédiatement les autorités compétentes, nous explique cette source.
Mais Mohamed Faïz n'allait réellement réagir que quand les deux individus ont commencé à malmener le clavier de l'ordinateur, parce qu'ils n'arrivaient pas à accéder à un compte MSN. Craignant pour son matériel, il menace alors d'appeler la police. Un des deux individus m'a supplié de ne pas le faire. C'était bizarre. Je ne comprenais pas pourquoi il avait aussi peur, raconte Mohamed. Dans le doute, ce dernier ferme les rideaux de son magasin et alerte quand même la police. C'est à ce moment-là que l'un des deux individus, Abdelfettah Raydi, actionne alors sa charge explosive. Il part aussitôt en lambeaux. Son complice, Youssef Khoudri, sérieusement brûlé au visage, prend la fuite. Il se traîne, quelques kilomètres plus loin, jusqu'à l'hôpital de Sidi Othmane, où il se fait finalement arrêter.
Douar Sekouila, point de départ
Contrairement aux informations colportées le soir même du drame, les deux apprentis terroristes sont bien des enfants de Sidi Moumen. Plus précisément de Douar Sekouila, l'un des bidonvilles les plus chauds et les plus pauvres de Casablanca, sis à proximité du fameux Kariane Thomas, d'où sont originaires les kamikazes des attentats du 16 mai.
Douar Sekouila. Le quartier, en cette journée du 12 mars, n'a rien perdu de son rythme quotidien. Au milieu de ce bidonville, composé de plusieurs pâtés de baraques, gît une énorme décharge à ciel ouvert. Elle sert d'aire de jeu pour les enfants et de pâturage pour les ovins. Un étrange calme semble régner sur les lieux. Mais ce n'est qu'une apparence. Bientôt, des jeunes hommes se manifestent et guident bénévolement tout étranger qui débarque vers les maisons des auteurs de l'attentat. La demeure de Youssef Khoudri, le complice démasqué, se trouve à l'entrée du bidonville. Une petite baraque occupée par des femmes. La mère, Aïcha Housni, surgit au milieu de ses voisines, toute pâle, vêtue d'un peignoir pistache. Lundi 11 mars, la police est venue frapper à ma porte, demandant après mon fils. Je n'étais au courant de rien. Les policiers m'ont dit qu'ils le cherchaient pour une affaire de vol de motocyclette. Ils voulaient avoir une photo de lui. Ce n'est que le soir, en regardant le journal télévisé, que j'ai appris que mon fils était impliqué dans un attentat, raconte-t-elle.
Youssef Khoudri avait quitté le domicile parental depuis deux semaines, suite à une altercation avec son père, vendeur ambulant de menthe. Ce dernier lui reprochait de ne pas fournir suffisamment d'efforts pour trouver un vrai travail. Youssef vendait de la menthe comme son père. Ce dernier ne voulait pas que son fils suive ses traces. Il lui demandait toujours d'aller chercher un travail plus rémunérateur, explique la mère. Après la dispute, Youssef ramasse quelques vêtements et informe sa mère qu'il allait au hammam. Quelques heures après, il téléphone à sa belle-sur pour lui annoncer qu'il allait s'absenter pendant une semaine ou deux, et la charge de dire à sa mère de ne pas s'inquiéter pour lui. Depuis, plus de nouvelles. Nous ne l'avons pas cherché, parce qu'il nous a prévenus de son absence, justifie la belle-sur.
Quatrième d'une fratrie de cinq garçons et une fille, Youssef n'a que 17 ans et demi. Son parcours ressemble à celui d'une grande majorité de ses voisins de quartier. Youssef a commencé par quitter l'école très tôt, avant même de boucler la quatrième année du primaire. Pendant un an, il a travaillé en tant que soudeur. Mais mal rémunéré (son employeur lui donnait 60 DH par semaine), il en vient, faute de mieux, à exercer le même métier que son père : vendeur de menthe. Selon sa famille, Youssef s'était mis, il y a des années, à sniffer de la colle avant d'être sévèrement rappelé à l'ordre par son père. A-t-il arrêté de sniffer pour autant ? Pas sûr. Pour brouiller les pistes des policiers qui étaient à ses trousses, après l'attentat de dimanche dernier, il a simulé le rôle d'un accro au silissioune en mettant un chiffon sur son nez quand il était à l'hôpital, selon plusieurs témoignages recueillis sur place. Mais le déguisement improvisé n'a pas fonctionné, à cause des brûlures trop visibles qu'il avait sur le visage.
Les voisins de la famille Khoudri décrivent un garçon se comportant d'une façon tout à fait normale, très gentil et n'ayant aucun lien avec Al Ikhouane (ndlr : les islamistes). Il n'avait pas d'amis et ne recevait personne à la maison, témoigne sa belle-sur.
Comment a-t-il connu Abdelfettah Raydi ? Quel genre d'aide allait-il lui fournir ? Le mystère reste, pour le moment, entier. D'autant que Youssef n'a pas voulu collaborer avec la police au moment de sa capture. Une chose est sûre : tous les témoignages convergent vers un fait : Youssef Khoudri n'avait aucun background idéologique islamiste.
Pauvreté et jihadisme, cocktail explosif
Pour le moment, le seul lien apparent entre les deux personnages est celui du voisinage, les deux étant originaires du même quartier. Condamné à 5 ans de prison dans le sillage des attentats de Casablanca, Abdelfettah, 23 ans, a bénéficié d'une grâce royale en 2005, à l'occasion de la fête du Mouloud. Abderrahim Mouhtad, président de l'Association Annassir, qui soutient les détenus islamistes, décrit un jeune homme fragile, qui avait de temps à autre des crises d'épilepsie et se plaignait d'être harcelé par les policiers même après sa libération. À Douar Sekouila, le futur kamikaze habitait chez sa mère, dont la baraque se trouve à quelque 400 mètres de celle de la famille Khoudri.
La porte s'ouvre sur une minuscule chambre sombre, mesurant à peine 6 mètres carrés. À droite, les toilettes dégagent des odeurs nauséabondes. Quelques ustensiles de cuisine sont posés à même le sol. Une partie de la chambre est couverte par un tapis sale, jonché de détritus. Il sert surtout de cachette pour des souris, qui multiplient librement les incursions dans les quatre coins de la pièce de fortune. C'est là que vit la mère de Abdelfettah, Rachida Bandar, avec ses sept enfants. Impossible d'imaginer qu'un tel endroit puisse accueillir autant de personnes ! Comment font-elles pour dormir, se laver, se nourrir ? Rachida dort à côté de la porte pour laisser un peu de place à ses enfants, affirme une voisine. Dans le quartier, on décrit la mère de Abdelfettah comme une femme très discrète, qui fait du commerce ambulant pour pouvoir subsister.
Ce mardi après-midi, la propriétaire des lieux était absente. Depuis l'attentat, la police vient la récupérer tous les jours pour l'interroger. Ses enfants font de la peine à voir, surtout Mehdi, qui n'a que six ans. Il erre dans la rue et pleure tout le temps, témoigne une autre voisine.
Soudain, une femme portant le niqab se manifeste. C'est Rachida. J'étais au poste de police, mais je dois y retourner dans une heure, lâche-t-elle sur un ton ferme. Les voisines s'agglutinent devant sa porte pour demander de ses nouvelles. Elle les repousse sèchement. Laissez-moi tranquille ! Il n'y a rien à voir. Mon malheur peut arriver à tout le monde. Personne n'est à l'abri, crie-t-elle au visage de ses visiteurs, avant de claquer la porte. Divorcée depuis deux ans, Rachida a 42 ans. Son ex-mari, soudeur de profession, habite aussi à Douar Sekouila, mais un peu plus loin. C'était un ivrogne. Il me battait et me chassait de la maison. J'étais obligée d'acheter cette baraque à 4000 DH pour y loger mes enfants, raconte-t-elle sur un ton étrangement neutre. Ses déboires avec la police, elle les raconte de manière tout aussi détachée. Lundi dernier, ils ont embarqué mes enfants Mourad et Othmane. Je n'ai aucune nouvelle d'eux. Et Abdelfettah ? Il est venu habiter chez moi juste après sa libération. Mais je ne l'ai plus revu depuis juillet dernier. Il m'avait dit à l'époque que la police le pourchassait et qu'il ferait mieux de s'éclipser, tranche-t-elle, mettant fin à la conversation.
Douar M'barka, l'autre cachette
Rachida dit-elle (toute) la vérité? Il est permis d'en douter. D'après nos informations, Abdelfettah était parti s'installer dans un autre bidonville, loin de Sidi Moumen. Mais il est resté constamment en contact avec sa mère. Son nouveau lieu de résidence est situé à Chellalat Mjabda, un faubourg isolé à la sortie de Tit Mellil. Cette zone, difficile d'accès, abrite plusieurs bidonvilles qui ont poussé comme des champignons au milieu des terrains agricoles. Pour les atteindre, il faut emprunter des pistes à peine praticables. Abdelfettah et son frère Mourad habitaient précisément à Douar M'barka, où ils ont acheté deux cabanes, d'après leurs voisins. Ils avaient tous les deux une longue barbe et étaient habillés à la mode afghane. Ils ne parlaient à personne. Leur mère, qui portait le niqab, venait régulièrement les voir. Elle était toujours accompagnée de deux à quatre enfants. De temps à autre, elle faisait du porte-à-porte pour vendre des habits, témoigne un jeune homme du bidonville, en pointant l'une des deux cabanes où habitaient les deux frères. De nombreuses questions se posent quant au comportement des deux frères et de leur mère. Pourquoi sont-ils venus à Douar M'barka ? Y préparaient-ils quelque chose ? Et pourquoi Rachida assure mordicus avoir coupé tout lien avec son fils Abdelfettah depuis juillet 2006, alors qu'elle venait régulièrement le voir dans sa nouvelle habitation ?
Selon un habitant du bidonville, le kamikaze et son frère vendaient du jus d'orange à Hay Al Azhar, en face de Douar Sekouila. La dernière fois où j'ai vu Abdelfettah remonte à un mois. Il était habillé en jean et n'avait plus de barbe. Sa mère aussi a disparu depuis deux semaines, raconte-t-il.
Quant au jeune Youssef Khoudri, le complice rescapé, personne dans ce douar ne semble le connaître. Son rôle dans cette affaire n'allait être élucidé que mercredi 14 mars, lorsque la police a découvert une grande quantité de produits explosifs dans une chambre au quartier Moulay Rachid, dans la préfecture de Sidi Othmane. Dans le lot, les deux cartes nationales de Abdelfettah Raydi et Youssef Khoudri. Les deux auraient habité ensemble dans cette chambre avant de perpétrer leur acte criminel dimanche 11 mars.
Douar Sekouila, ce concentré de pauvreté, est encore loin de révéler tous ses secrets. À la sortie du bidonville, deux jeunes au chômage interpellent toute personne étrangère au quartier pour lui signifier leur désarroi. J'ai quitté l'université alors que j'étais en troisième année de Littérature anglaise. Je veux travailler. Aidez-moi, s'il vous plaît !, supplie l'un des deux. En face, les chantiers de relogement des bidonvillois progressent. Mais Douar Sekouila, Kariane Thomas et Sidi Moumen Lakdim, dans leurs amoncellements de baraques, se dressent encore, traînant une malédiction qui ne cesse de s'amplifier. Jusqu'à quand ? |
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Mohamed Faïz. Héros malgré lui
En déjouant un attentat qui aurait pu avoir des conséquences bien plus dramatiques, Mohamed Faïz est devenu un héros national. Mardi 13 mars, il a reçu la visite du ministre de l'Intérieur, qui a longuement salué son courage. Je ne savais pas que j'avais affaire à des terroristes, témoigne-t-il, encore sous le choc. Cheveux noirs, plutôt bien portant, ce jeune homme de 27 ans gère le cybercafé familial depuis quatre ans. Ayant un niveau de sixième année d'enseignement secondaire, il quitte le Maroc pour l'Italie, où il a travaillé pendant 5 ans en tant que chauffeur, raconte son père Hajjaj Faïz. Harassé par les conditions de travail, Mohamed jette l'éponge et rentre au bled. Avec le petit pactole qu'il a pu économiser, il équipe le magasin familial d'ordinateurs et acquiert une connexion Internet. Les clients se connectaient à 3 DH l'heure, et parfois même sans payer, raconte un voisin qui décrit Mohamed comme quelqu'un de très gentil et extrêmement serviable. Ce dimanche-là, nous avons entendu une forte déflagration qui a soufflé toutes les portes de la maison et cassé tous les meubles. Je suis descendu voir ce qui s'est passé. J'ai heurté une jambe et des restes humains. En examinant les chaussures de la victime, j'ai aussitôt su que ce n'était pas mon fils. La police est arrivé quelques minutes après l'attentat, raconte le père. La maison familiale a été évacuée en attendant le passage de travaux de remise en état. Hajjaj Faïz habite aujourd'hui chez sa belle-famille, dans une maison toute proche, où son fils, désormais icône de Sidi Moumen, devrait bientôt le rejoindre. |
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Saâd Houssaïni. L'élément déclencheur ?
Malgré la chasse à l'homme lancée par les services de sécurité, après les attentats du 16 mai 2003, un homme a continué à courir, libre de ses mouvements : Saâd El Houssaïni. Avant d'être appréhendé, le 6 mars au quartier Sidi Maârouf de Casablanca, où il fut localisé par la police dans un cybercafé suite à une banale communication téléphonique. Il était recherché depuis quatre ans pour son implication dans les attentats de Casablanca 2003, mais aussi pour ceux de Madrid en 2004, explique ce haut responsable sécuritaire. Qualifié d'extrêmement dangereux, cet homme de 44 ans, déjà condamné à 20 ans de prison par contumace, est par ailleurs considéré comme l'un des chefs militaires du GICM (Groupe islamique combattant marocain). Durant son séjour en Espagne, où il a notamment séjourné après une licence en chimie à la faculté de Meknès, en 1998, il fait ses premières armes en manipulation d'explosifs. C'est à cette époque que ses relations avec d'autres membres du GICM, pour la plupart résidents en Espagne, vont confirmer ses talents de futur terroriste. En 2000, il se rend en Turquie et traverse la frontière pour regagner l'Afghanistan. C'est là qu'il est pris en charge par la garde rapprochée de Ben Laden pour un entraînement intensif au maniement des explosifs. Il s'y marie d'ailleurs avec la fille d'un autre salafiste installé en Afghanistan et la légende rapporte que le numéro deux d'Al Qaïda, l'Égyptien Ayman Zawahiri, a assisté personnellement à la cérémonie. Après avoir appris, dans les montagnes de Tora Bora, comment mener le jihad contre l'ennemi athée et ses alliés, Houssaïni rentre au Maroc en avril 2002 sous une fausse identité. Il est interpellé, interrogé puis relâché par la police, qui ne trouve rien à lui reprocher en raison de sa légendaire discrétion. Ce n'est que cinq jours après les attentats de Casablanca qu'un avis de recherche va être lancé par la police marocaine contre neuf terroristes dangereux, dont un certain Mustapha, Sebtaoui ou encore Nabil, autant de sobriquets qui correspondent au même homme : Saâd Houssaïni ! Sa récente arrestation semble avoir accéléré le cours des événements. L'attentat du 11 mars comme la découverte des explosifs cachés dans un appartement à Hay Moulay Rachid le 13 mars, seraient étroitement liés à son interpellation. |
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Les bonnes questions
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La salle du cybercafé Cybernet,
qui garde encore
les traces de lexplosion.
(AIC PRESS)
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L'enquête sur l'attentat de Sidi Moumen ne fait que commencer. L'acte terroriste n'a toujours pas été revendiqué. Pourtant, les questions qui se posent déjà sont d'une actualité brûlante. Les réponses aussi.
S'agit-il d'un attentat manqué ?
D'après les premiers éléments de l'enquête, il est clair que le cybercafé de Sidi Moumen n'était pas la cible des kamikazes. Ces derniers, si l'on en croit plusieurs témoignages recoupés, n'avaient aucune intention de se faire remarquer. Ils ont paniqué devant l'impossibilité d'accéder à |
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leur compte de messagerie, qui leur permettrait de communiquer avec une tierce personne. Un ou deux commanditaires qui devaient leur confirmer l'ordre d'agir et la cible choisie, a confié le gouverneur Mokhtar Bekkali Kacémi, chef de la DAG (Direction des Affaires générales, relevant du ministère de l'Intérieur) à la Wilaya de Casablanca. Selon des sources proches de l'enquête, la principale cible des terroristes, ce soir-là, devait être la préfecture de police de Casablanca. Il s'agit bien d'un attentat manqué. Mais le scénario le plus plausible, c'est que l'action de cette cellule faisait partie d'un vaste plan, dans lequel d'autres kamikazes devaient perpétrer des attentats beaucoup plus violents, à l'instar de ce qui s'était passé en mars 2004 à Madrid, analyse le chercheur Mohamed Darif, spécialisé dans le terrorisme. Une hypothèse confortée par la découverte, dès le lendemain de l'attentat, de quelque 200 kilos de composants d'explosifs saisis dans un appartement à Moulay Rachid, loué par le kamikaze tué dans l'attentat du 11 mars. Les composants d'explosifs et la carte d'identité de Abdelfettah Raydi - le kamikaze tué dans l'attentat - ont été saisis dans cette chambre qui a pu, selon la police, servir de lieu de rencontre à plusieurs terroristes.
Y avait-il d'autres attentats en préparation?
Cela fait plus de cinq mois que les services de sécurité sont sur les dents. Des alertes à la bombe sont enregistrées régulièrement, mais, le plus souvent, il s'agit de mauvais plaisantins qui jouent avec les nerfs des policiers. Par contre, ces mêmes services prennent très au sérieux la menace terroriste : le ministre de l'Intérieur, Chakib Benmoussa, n'a pas hésité à réunir d'urgence, le 11 février à Kénitra, les patrons des services de sécurité (Sûreté nationale, DST, DGED) afin d'évaluer et de renforcer les mesures destinées à faire échec à toute attaque terroriste. En janvier 2007, la découverte d'une importante cache d'armes dans une zone désertique dans la région d'Errachidia dévoilait l'un des principaux points de passage des terroristes infiltrés d'Algérie et de Mauritanie. Il y a quelques semaines, un groupe de salafistes était arrêté, par le plus grand des hasards, par des gendarmes prévenus par les paysans de Douar Sakka, à proximité de Settat. Selon des sources locales, ces hommes, munis d'une importante charge d'explosifs, projetaient de faire exploser le barrage d'Al Massira, bâti sur le fleuve Oum Rabiî. Sans oublier que les résultats de l'enquête sur le 16 mai 2003 ont révélé que des centaines de kamikazes réservistes étaient prêts à perpétrer des attentats terroristes dans d'autres villes comme Tanger, surnommée par les salafistes, la Mecque des trafiquants, Essaouira considérée comme la capitale des juifs et Marrakech, devenue la bête noire des intégristes, qui n'hésitent pas à la comparer à Sodome et Gomorrhe.
La cyber-guerre a-t-elle démarré ?
Cela fait plusieurs mois que le contrôle des moyens de communication, dont Internet, a été renforcé, et les gérants des cybers invités à surveiller les écrans des ordinateurs pour voir sur quels sites surfent les clients aux profils douteux. La consigne a ainsi été donnée pour contraindre le client à se déconnecter sur le champ. Ce n'est pas tout puisque, régulièrement, des policiers en civil font le tour des cybers installés dans des zones chaudes, pour relever les historiques des navigations effectuées depuis les machines. Une manière de détecter avec précision qui a surfé sur tels ou tels sites. Une véritable police du cyberespace qui tente de traquer les sites affiliés à la nébuleuse terroriste, pour pouvoir intercepter les courriels aux contenus douteux comme les adresses de proxys, ces serveurs relais qui permettent de détourner les systèmes de blocage pour accéder aux sites interdits. Objectif : pister et interpeller les cyber-terroristes qui émargent à Al Qaïda.
Une raison motive cette fébrilité particulière autour du Web : c'est que les mouvements terroristes islamistes ont transféré une grande partie de leurs activités sur Internet. Recrutement, recherche de fonds, coordination des actions et propagande passent désormais par la Toile. Des sites jihadistes, il s'en crée en permanence : certains sont mis en sommeil le temps de se faire plus discrets, avant de réapparaître de plus belle. D'autres changent de serveurs plusieurs fois par jour. À l'instar notamment de Al Battar (Le Sabre), un site particulièrement prisé par les extrémistes et qui, malgré les actions de sabotage de tous les services du monde, réapparaît environ deux fois par mois et donne des conseils sur la façon de fabriquer des explosifs, les moyens de piéger une voiture, de prendre des otages, de les cacher, etc. Le nombre de sites de ce type serait estimé aujourd'hui à 4000, répartis à travers la galaxie Internet.
Quels sont les points communs avec le 16 mai ?
Il y a d'abord le modus operandi, l'utilisation de kamikazes, les bombes de fabrication artisanale (au contenu identique, d'après la police scientifique) et, enfin, les connexions entre les deux kamikazes et les commanditaires du 16 mai. Selon une source proche de l'enquête, l'arrestation de Saâd Houssaïni, chef de la commission militaire du GICM (Groupe islamique combattant marocain) est un coup dur pour les salafistes combattants. Il est possible que la soudaine arrestation de Houssaïni ait semé la panique au sein des jihadistes, qui ont agi dans la précipitation de peur d'être démasqués par la police, explique une source policière. L'autre point commun avec les attentats du 16 mai est à chercher du côté
de Paris, où le juge Jean-Louis Bruguière vient de boucler son enquête. Le travail, initialement motivé par le fait que les attentats de Casablanca avaient également fait des victimes (trois hommes) parmi les ressortissants français, devrait nous éclairer davantage sur les activités du GICM en France, son implication dans la préparation des attentats du 16 mai, mais aussi ceux du 11 mars 2004 en Espagne.
La guerre préventive de Benmoussa a-t-elle porté ses fruits ?
Le ministre de l'Intérieur est probablement l'inventeur d'un nouveau concept, celui de la guerre préventive contre toute forme d'extrémisme. Expérimentée au début contre les militants d'Al Adl Wal Ihsane, la méthode privilégiée par Chakib Benmoussa consiste à ficher les islamistes en les pistant de très près. Souvent arrêtés, ils ne passent plus la nuit au commissariat mais, nuance, ils sont empêchés, selon les lois en vigueur, de tenir des rassemblements non autorisés. Avec les salafistes purs et durs, la méthode a plutôt bien fonctionné. Ce qui a constitué une rupture avec les méthodes employées jusque-là, généralement des rafles généralisées, incluant les suspects et leurs familiers, réels ou supposés ; des méthodes largement dénoncées par les ONG de défense des droits de l'homme, tant au Maroc qu'à l'étranger. Le mode d'intervention est désormais au coup par coup. Seuls sont retenus derrière les barreaux les salafistes inculpés et accusés de faits tangibles. Résultat : depuis l'été 2006, le réseau terroriste Ansar El Mehdi a été démantelé, plusieurs cellules islamistes du prétendu Parti de Libération islamique marocain (PLIM) ont été arrêtés (à Meknès, Casablanca et Tétouan) et de nombreux jihadistes ont été empêchés de rejoindre l'Irak. À la lumière de l'attentat manqué de dimanche dernier, la question peut se poser de deux manières différentes : la méthode de la frappe préventive, si chère au polytechnicien qui gère le ministère de l'Intérieur, a-t-elle porté ses fruits ? Ou a-t-elle, plutôt, montré ses limites ? |
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Plus loin. Les leçons de Sidi Moumen
Il fallait s'y attendre. Ce qui s'est passé, le 11 mars dans un obscur cybercafé de Sidi Moumen, est d'une importance extrême. Les lectures sont multiples. La première, et sans doute la plus limpide, est que le Maroc d'en bas, dont Sidi Moumen est un condensé saisissant de vérités, est bel et bien devenu une fabrique de kamikazes. C'est incontestable. Le 16 mai 2003 n'était pas un accident, il signait au contraire l'entrée du royaume dans une nouvelle dynamique socioculturelle qui aboutit, fatalement ou presque, à la fabrication de bombes humaines. On peut tenter une deuxième lecture, en adoptant cette fois le prisme, très complexe, de la justice. Le kamikaze du 11 mars est un produit des lois et des murs nées de l'après-16 mai. Comme presque tous les autres, il a sans doute été arrêté sans preuves, inutilement maltraité et jugé au bout d'un simulacre de procès, avant de bénéficier d'une grâce royale deux ans avant l'expiration de sa peine. Des erreurs à toutes les étapes ! Et un constat d'échec pour une politique judiciaire et sécuritaire tant décriée, par ailleurs, par les défenseurs des droits humains. Ceci dit, il est toujours possible de faire d'autres lectures à partir de ce qui vient de se passer. Le vrai-faux attentat de Sidi Moumen a fait un mort et quatre blessés, mais il a épargné la vie d'autres Marocains, ceux qui se trouvaient, ce soir-là, dans les endroits initialement ciblés par les deux terroristes. Et il a permis la découverte, deux jours plus tard, d'un impressionnant arsenal d'explosifs (200 kg !), cachés dans un autre quartier pauvre, très pauvre de la ville (Moulay Rachid). Le 11 mars prend ainsi, malgré tout, les allures d'un accident heureux, un moindre mal
Pour le reste, le retour de la peur ne doit pas nous faire oublier l'essentiel : le Maroc ne peut pas s'en remettre indéfiniment à des accidents heureux pour éviter le pire. Et il ne peut pas, il ne doit pas, retourner à la politique (enlèvements, tortures, procès expéditifs) de l'après-16 Mai pour espérer réduire le risque terroriste.
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