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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Majdoulein El Atouabi

Reportage. La mort programmée de Ben Guerir

À Ben Guerir, le chômage fait
déjà des ravages. L’ouverture
du tronçon autoroutier
n’arrangera pas les choses.
(M. ABDELLAH ALAOUI)

Dans quelques jours, le tronçon autoroutier “Skhour Rhamna-Marrakech” sera inauguré, privant Ben Guerir de sa principale source de revenus. Et sans voyageurs, l’avenir de la localité est pour le moins incertain…


“Là où l’autoroute passe, l’herbe ne pousse plus !”… Marmonnée sur le ton de l’ironie par Mustapha Rhioui, jeune biologiste reconverti au milieu des années 90 dans le commerce du méchoui sur l’avenue Mohammed V à Ben Guerir, cette boutade improvisée traduit on ne peut mieux l’état d’esprit d’une bonne partie des habitants de la région
des Rhamna. Du village de Skhour Rhamna jusqu’au petit hameau de Sidi Bouathmane, en passant par Ben Guerir, le chef-lieu de la région, un seul sujet anime les discussions et taraude les esprits des habitants : l’inauguration de l’axe autoroutier Skhour Rhamna-Marrakech.

Maintes fois annoncée et autant de fois ajournée, l’ouverture de ce tronçon, qui représente à peu près 40 % de l’autoroute Casablanca-Marrakech, serait en effet imminente. De sources concordantes, cette voie serait opérationnelle à partir de la première semaine du mois d’avril 2007. Du coup, comme Mustapha, les enfants du pays Rhamna, une terre aride qui s’étend sur 5500 kilomètres carrés entre Marrakech et Casablanca, redoutent que leur région ne tombe dans l’oubli et l’exclusion. Vouée à une mort économique et sociale quasi certaine, Ben Guerir serait la ville la plus exposée.

Étape obligée
Halte obligée des voyageurs en partance vers le grand sud marocain, cette petite ville vit depuis toujours du commerce de passage. Sinistrée par les cycles répétés d’une terrible sécheresse, l’agriculture locale enregistre quant à elle une régression continue depuis plusieurs années. Malgré tout, les Rhamna en général, et Ben Guerir en particulier, demeurent un important centre d’élevage d’ovins et nombreux sont les Marocains qui y viennent chaque année y chercher leurs moutons de l’Aïd, les fameux Serdis, fierté de la région. Ben Guerir, c’est aussi les gisements de phosphate exploités par l’OCP et la base militaire située quelques kilomètres au sud de la ville. Mais rien n’y fait, dans l’imaginaire collectif des Marocains, l’aspect le plus emblématique de cette bourgade d’environ 150 000 âmes reste incontestablement ses grillades et ses méchouis. Alignées de part et d’autre de l’avenue Mohammed V, artère principale de la ville et prolongement naturel de la route nationale n°9, des centaines de gargotes proposent depuis des décennies leurs services aux voyageurs. Résultat : la ville a hérité de la réputation de cantine et d’une économie locale principalement orientée vers les touristes de passage. Pas étonnant alors que ses habitants frémissent à l’idée de voir l’autoroute mettre fin à une manne dont ils tirent leur subsistance.

“Comme Khémisset et Sidi Kacem dans le passé, ce n’est plus qu’une question de jours pour que Ben Guerir passe à la trappe. Personne ne se rappellera plus de nous”, affirme, fataliste, Mohamed Najih, propriétaire du plus ancien kiosque de journaux de la ville. Niché entre une mahlaba et une chawaya, avec des étalages richement fournis en publications nationales et étrangères, le kiosque de Si Najih détonne dans cette ambiance enfumée et bruyante, si caractéristique de Ben Guerir. Entre keftas et côtelettes, mouches et mendiants, ce sont surtout les voyageurs qui y viennent pour se fournir en journaux et magazines. Et forcément, il est convaincu que l’ouverture de l’autoroute signera l’arrêt de mort de son commerce. Comme lui, bouchers, vendeurs de journaux, épiciers ou simples cireurs, nombreux sont les commerçants de cette avenue qui attendent, avec une certaine résignation, la faillite pure et simple. Dans l’expectative, ils maudissent les plans d’Autoroutes du Maroc (ADM), qui a prévu un seul échangeur entre leur ville à l’axe autoroutier Casa-Marrakech. De surcroît, cet échangeur est situé à cinq kilomètres de la ville, à l’entrée sud de Ben Guerir, à proximité de la route de Safi.

Quand le bâtiment ne va plus…
Conséquence directe de cette sinistrose ambiante, le marché immobilier vit une sorte de moratoire, avec des prix figés depuis que l’on a commencé à parler de l’autoroute. Il faut s’engouffrer dans les profondeurs de la ville pour retrouver un semblant de normalité. Situé dans la partie est de Ben Guerir, le quartier Douar Jdid qui abrite l’avenue Hassan II, l’autre artère importante de la ville, semble en effet épargné par la crise de l’autoroute. Ses commerces entièrement dédiés aux autochtones coulent une vie presque normale. “Ici, il n’y a pas de crise, seulement de la pauvreté, avec laquelle nous avons appris à vivre. Alors autoroute ou pas, la vie continuera”, affirme Abdelkebir, fripier de son état. Coincé entre le nouveau quartier de Douar Jdid et celui plus pauvre d’Ifriquia, à la lisière d’une rivière asséchée du même nom, le boulevard Hassan II est une avenue parsemée de part et d’autres d’échoppes dont la présentation spartiate et l’offre frugale sont sans commune mesure avec l’abondance des étalages de l’avenue Mohammed V. Les carcasses de viande et les étalages de fruits et légumes cèdent ici la place à la viande de dinde proposée à même le sol ou dans des roulottes à l’hygiène plus que douteuse. Jonché de détritus, le lit asséché de la rivière sert de terrain de jeu aux enfants de la ville, qui se jettent des cailloux sous les regards oisifs de vieillards absorbés par d’interminables parties de dames.

Oisiveté et désœuvrement ! Tels sont les maîtres-mots dans cette ville dépourvue de toute installation ludique ou culturelle. Pas un seul cinéma, aucune bibliothèque, des terrains de sport délabrés et une piscine municipale fermée. À Ben Guerir, comme dans bon nombre de villes marocaines, les jeunes et les moins jeunes sont tout simplement livrés à eux-mêmes. Entre “hittisme” et partie de dames, ils n’ont d’autres alternatives pour tuer le temps que les innombrables cafés populaires où l’on alterne joint après joint. Et quand ils ne cèdent pas aux sirènes du fondamentalisme religieux, les plus nantis d’entre eux noient leur ennui dans l’alcool bon marché. La ville compte deux épiceries où l’on vend des boissons alcoolisées et surtout un bar au passé glorieux qui fait désormais office d’assommoir. L’établissement en question se nomme café Tasso, du nom de son ancien propriétaire grec. Situé sur l’avenue Mohammed V, au fond d’un couloir sombre, ce bar qui remonte à l’époque du protectorat attire une clientèle essentiellement composée des habitants de Ben Guerir et des militaires qui résident dans la base aux abords de la ville. À la veille de l’inauguration du tronçon autoroutier qui contourne Ben Guerir, celle-ci reste d’ailleurs l’un des rares espoirs de la ville.

La base, ultime espoir
Avec ses milliers de résidents permanents, la base militaire constitue en effet le premier client de Ben Guerir, sur lequel la ville compte pour rebondir. Surtout que “des rumeurs parlent d’un prochain renforcement des effectifs de la base, avec le transfert des bases militaires de Kénitra et de Marrakech à Ben Guerir”, nous confie un haut gradé de la Gendarmerie royale de la région. Autre motif d’espoir, l’INDH, qui prévoit la création de milliers d’emplois et la revalorisation de la ville à travers le basculement de son centre vers le Sud, à proximité de l’unique échangeur reliant la ville à l’axe autoroutier et de la future voie rapide ralliant Kelâat Sraghna. Cela suffira-t-il pour sauver Ben Guerir d’une mort annoncée ? Rien n’est moins sûr, d’autant que l’ensemble de ces ambitieux objectifs n’en sont aujourd’hui qu’à l’état de projet. Que reste-t-il alors ? “L’avenir de la ville est entre les mains de ses enfants. Il faut que tout le monde se mobilise pour sauver Ben Guerir”, affirme le Professeur Abdelaziz Benyaïch, président fondateur de l’association Anfasse. Depuis sa création en novembre 2000, cette association œuvre pour le développement durable et intégré de la région des Rhamna, travaillant en collaboration avec une centaine d’associations de proximité qui opèrent dans différents secteurs d’activité. Au début du mois de février 2007, elle a organisé une journée de réflexion autour de la problématique de l’autoroute, avec la participation de représentants des autorités locales et de la société Autoroutes du Maroc.

Se voulant rassurants et optimistes, la plupart des tribuns invités lors de cette journée ont axé leurs interventions sur les potentialités de la région et sa capacité à surmonter les éventuels problèmes posés par ce “mal nécessaire au développement du pays” qu’est le lancement de l’autoroute. “De toute façon et n’en déplaise aux commerçants de l’avenue Mohammed V, on ne peut pas arrêter le progrès”, rappelle inlassablement le Pr Benyaïch. En vain, la pilule a manifestement du mal à passer. Et les mécontents sont légion. Parmi eux, Rachid, jeune bachelier fraîchement diplômé du nouveau Lycée de Ben Guerir, redoute l’ouverture de l’autoroute non pas pour des considérations “bassement commerciales”, mais pour des raisons autrement plus philosophiques. En cette veille de week-end, le trafic sur la route nationale n°9 bat son plein. Attablé dans l’un des cafés de l’avenue Mohammed V, Rachid scrute, rêveur, le flux de belles voitures qui traversent Ben Guerir en direction de Marrakech. Au passage d’un rutilant Hummer H2 jaune canari, il a du mal à masquer sa fascination, mêlée d’envie et de tristesse : “Cette route est notre seule fenêtre sur le monde extérieur. Elle nous permet de voyager sans quitter Ben Guerir…

L’autoroute va nous voler nos rêves !”. Du rêve, c’est aussi de cela qu’ont besoin les habitants de Ben Guerir !



Autoroutes. Le revers de la médaille

Amélioration du trafic routier, accroissement du PIB national, réduction du nombre d’accidents, désenclavement de certaines régions du Maroc… À priori, les autoroutes sont tout bénéfice pour le Maroc. Mais comme souvent, la médaille a un revers. Dans le cas d’espèce, celui-ci se nomme marginalisation et exclusion de certaines localités, qui se retrouvent en dehors du tracé choisi par les autoroutes marocaines. Première victime collatérale du réseau autoroutier, Bouznika était dans le passé un village prospère, vivant principalement du commerce de passage avec les voyageurs. Véritable carrefour entre le sud et le nord du Maroc, cette petite bourgade était le point d’escale obligé entre Rabat et Casablanca. En 1978, après l’inauguration du premier tronçon autoroutier du Maroc, entre Casablanca et Oued Cherrat, elle perd subitement de son éclat. Aujourd’hui, elle doit sa survie au développement de la station balnéaire limitrophe. Et encore, l’activité y est principalement saisonnière et se situe entre les mois de mai et septembre. En 1999, l’achèvement des travaux de l’autoroute entre Rabat et Fès affectera profondément les villes de Tiflet et de Khémisset, qui devaient une grande partie de leur prospérité d’antan au commerce routier sur la route nationale N°6. Entretemps, d’autres localités autrefois florissantes, telles que Sidi Allal Tazi, Sidi Kacem ou Sidi Slimane, se sont retrouvées du jour au lendemain exclues du Maroc utile. Les voies du progrès sont impénétrables !

 
 
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