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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Karim Boukhari

Cinéma. Le joli coup de Tétouan

Hamid Aïdouni (g.)
et Ahmed Housni.
(DR)

Comment une bande d’amis, passionnés de cinéma mais désargentés, ont pu monter un festival de qualité et le transformer, au prix de sacrifices et d’acrobaties financières, en événement culturel majeur. Histoire d’une réussite cinéphilique et (bientôt) économique.


L’histoire du Festival de cinéma de Tétouan est celle d’une exception marocaine, à mi-chemin entre le conte de fées et le compte rendu des dures réalités du terrain. En 1985, une bande d’amis, pour la plupart enseignants à la faculté de Tétouan, lancent une association (des amis
du cinéma) et un festival du même nom. Le royaume, à l’époque, est un désert en matière de cinéma. La production nationale était à son niveau le plus bas et seul Noureddine Saïl, pas encore directeur du CCM mais simple passionné (et ancien président de la fédération des ciné-clubs), essayait tant bien que mal d’implanter, à Khouribga, les “rencontres du cinéma africain”. En une phrase, on parlait alors cinéma plus qu’on n’en faisait, qu’on n’en montrait.

C’est dans ce contexte très improbable que neuf cinéphiles tétouanais, des trentenaires propres sur eux, lancent l’idée saugrenue d’un festival sans compétition et sans paillettes. Des films à voir et des auteurs à rencontrer, ni plus ni moins. “C’était cela qui nous intéressait, et il faut dire qu’on n’avait pas tellement le choix, non plus, de faire autrement”, résume l’un des initiateurs de l’événement. Pour la première édition, les amis du cinéma sont ainsi obligés de composer avec le système D. Ils se débrouillent comme ils peuvent pour régler les mille et un problèmes logistiques, financiers, inhérents à l’organisation d’un festival. “On n’avait pas de budget à proprement parler, on se contentait des services rendus par tel ou tel. Un particulier pouvait nous offrir un dîner pour les festivaliers, une institution se proposait de payer les hébergements, etc’. Dans le même ordre d’idées (pratique, toujours pratique), le festival est réduit, de facto, à de simples rencontres maroco-espagnoles au début. “Ce cinéma-là (espagnol) nous était proche, familier…et ses auteurs n’avaient qu’à franchir le détroit pour se retrouver à Tétouan”.

Vive le système D
Festival paumé mais enthousiasmant, Tétouan est dans un premier temps annuel. “Souffrir une semaine par an, c’était déjà un maximum”, assure notre source, avec l’air de dire : “Tant que c’est pour la bonne cause…”. Mais l’endurance et le courage physique ont aussi leurs limites. A partir de la troisième édition, le festival adopte un rythme biennuel, plus conforme aux réalités du moment. Les amis du cinéma n’en finissent pas de galérer pour autant… Hamid Aïdouni, l’une des chevilles ouvrières du festival, aux côtés du “président” Ahmed Housni et de l’infatigable trésorier Driss Skaïka, se souvient : “Un jour, l’un des hôteliers de la ville avait décidé, au dernier moment, de nous refuser l’hébergement pour nos invités venus d’Europe. Lesquels débarquaient le soir même à l’aéroport de Tanger”. La suite ? Elle est pour le moins cocasse. Le chauffeur qui conduit la délégation d’invités de Tanger vers Tétouan casse, accidentellement, sa boîte à vitesses et décide, faute de temps (et d’argent), de rouler quand même en deuxième vitesse. Résultat : la course entre les deux villes voisines, habituellement exécutée en 40 à 50 minutes, s’étale sur trois longues heures ! Mais à quelque chose malheur est bon, le retard accumulé permet aux organisateurs de négocier, in extremis, un hébergement dans un autre hôtel de Tétouan. Le plus beau dans l’histoire, c’est que les invités, enfin arrivés, n’y ont vu que du feu.

Une autre anecdote, à la fois drôle et étonnante, pour illustrer ce long fleuve (pas si) tranquille du Festival de Tétouan : celle du jour où un restaurateur de la ville a décidé, à 19 heures, d’annuler le dîner qu’il devait offrir…à 20 heures. “Nous nous sommes retrouvé avec 150 personnes à nourrir et personne pour accepter de les restaurer dans l’instant” se souvient l’un des organisateurs. La parade alors : “On a dit à tout le monde que, pour des raisons techniques, la projection du film de la soirée, prévue à 21 heures, était avancée d’une heure, seul moyen de faire patienter tout le monde…et de disposer d’un délai de grâce pour trouver un nouveau restaurateur”.

En 20 ans d’exercice, Tétouan a pu invoquer bien des “moyens techniques” pour sauver la face et maintenir, moyennant des improvisations acrobatiques, un festival qui faisait honneur à toute la ville. Et continuait de grandir. Ne nous y trompons pas, le festival a pu attirer bien des sommités du septième art, séduites par la cinéphilie de ses organisateurs et la qualité de sa programmation. Sorti du strict cadre espagnol, Tétouan a pu s’élargir au cinéma marocain, français, égyptien, etc. Malgré tous les couacs et le bricolage liés à la logistique de l’événement !

L’âge de la raison
À l’orée du troisième millénaire, le festival a même décidé de se doter, enfin, d’une compétition, seul moyen de l’arrimer, définitivement, au cercle des grands. Une transformation qui n’a pas été de tout repos. Des neuf amis qui composaient le noyau originel, il n’en restait plus que trois, bientôt rejoints par d’autres “affluents”. Aujourd’hui, ils sont six à diriger ce festival. Six hommes au même profil (enseignants) à l’exception d’un fonctionnaire au ministère des Finances, six passionnés de cinéma dont le plus jeune a 41 ans. Déjà beaucoup mais pas assez pour continuer de porter, seuls, le fardeau (c’en est un ) de l’organisation d’un festival à la renommée grandissante. D’où une inflexion, encore une, opérée il y a à peine quelques mois. Explication de Hamid Aïdouni : “Nous avons décidé de nous fondre dans le cadre d’une fondation (du Festival international du cinéma méditerranéen de Tétouan) présidée par le ministre de la Communication. C’est à la fondation d’assurer la logistique du festival et c’est à nous, amis du cinéma, de faire le reste”. Le reste, c'est-à-dire : programmation des films, choix des invités, animation des débats, etc. Les six amis se chargent du cinéma, les autres font le ménage. Coût du nouveau montage : six millions de dirhams.

L’Association des amis du cinéma de Tétouan (ACAT) a encore de beaux jours devant elle. Elle assure, depuis 1997, la publication d’une revue de cinéma (initialement intitulée “Les cahiers du festival”, aujourd’hui “Wechma” en référence au film de Hamid Bennani). Elle a réussi non seulement à donner à Tétouan un festival digne de son rang, mais surtout à résister, sur deux décennies, aux sirènes et aux appels du pied des politiciens et des opportunistes de tous poils. Longtemps, en effet, des partis politiques ont tenté de “se mêler” des affaires du festival, en vain. “Nous sommes des gens de gauche, je suis moi-même un ancien de l’USFP. Notre ligne n’est pas politique, mais seulement culturelle, indépendante”, explique encore Hamid Aïdouni, qui ne milite plus à l’USFP mais dehors, dans les rues de Tétouan, son université, ses cafés. Et ses salles de cinéma. Bon vent.



Films, débats, etc... Demandez le programme

Le festival de cinéma de Tétouan se déroule du 24 au 31 mars. Les longs métrages retenus sont au nombre de onze, dont deux marocains : “Les anges de Satan” de Ahmed Boulane actuellement en salles, et le toujours inédit “Le jeu de l’amour” de Driss Chouika. Deux autres compétitions sont également au programme, respectivement dédiées au court-métrage et au dicumentaire. En plus d’une série d’hommages (cinéma italien), de panoramas (inéma des îles Canaries), de tables rondes, et de films présentés hors compétition, notamment “Morrocan dream” du Marocain Jamal Belmejdoub en ouverture du festival. Les trois jurys, présidés par des cinéastes reconnus (Hamid Bennai pour le long, Lahcen Zinou pour le court, Ali Essafi pour le documentaire) décerneront un total de neuf prix dont le plus important, celui de la ville de Tétouan, es doté de 70 000 dirhams.

 
 
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