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Par Nadia Lamlili
Reportage. La chasse aux mendiants
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Les premières auditions des
mendiants sont réalisées dans
le fourgon par lassitante sociale.
(TNIOUNI / NICHANE)
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Depuis quelques semaines, des équipes formées de policiers et de fonctionnaires sillonnent Casablanca pour assister les mendiants. Ou les refouler sans trop de ménagement. TelQuel les a accompagnées dans une de leurs rondes quotidiennes.
Généralement, quand il pleut, les mendiants se font rares dans les rues, commente Mustapha Qouassem, coordinateur de lopération de lutte contre la mendicité professionnelle au niveau de la préfecture Casablanca-Anfa. En cette matinée de lundi, sous la pluie fine qui commence à tomber sur Casablanca, léquipe dassistance sociale aux |
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mendiants ne sattend pas à de belles prises. Et pourtant. En débouchant sur la rue Omar Slaoui, le fourgon croise une vieille femme en fauteuil roulant, qui accoste les automobilistes aux abords dun feu rouge. En apercevant les membres de léquipe dassistance se diriger vers elle, elle prend peur et tente de séloigner, en donnant quelques moulinets énergiques aux deux roues de son véhicule de fortune. Trop tard. Fatna El Yatim, lassistante sociale, est déjà penchée sur elle, labordant avec des mots rassurants pour senquérir des motifs qui lont poussée à faire la manche.
Sabritant de la pluie sous une couverture en plastique, la vieille dame nie catégoriquement pratiquer la mendicité. Jétais à lhôpital pour soigner mon diabète et là, je rentrais chez moi, avance-t-elle, le regard inquiet.
La réponse ne convainc personne. Quelques riverains assurent la voir chaque jour mendier dans le quartier. En outre, elle ferme ses poings sur quelques dirhams, dérisoire pactole gagné au bout de quelques heures de travail.
Léquipe dassistance lui propose alors de laccompagner dans un centre social, où elle sera entièrement prise en charge. Sans surprise, la proposition est accueillie par un refus catégorique. Les mendiants savent quon va les emmener au centre de Tit Mellil. Ils refusent car ils gagnent plus facilement leur vie en tendant la main, explique Fatna El Yatim. En désespoir de cause, lassistante sociale finit par abandonner la partie et voit la femme séloigner en promettant de ne plus refaire le feu rouge. Nous ne pouvons pas obliger les gens à nous accompagner, commente-t-elle. Car malgré la présence dun policier en son sein, léquipe doit garder à lesprit lobjectif social, et non pas répressif, de sa mission.
La campagne dassistance a été lancée le 2 mars dernier dans les deux préfectures les plus peuplées de mendiants à Casablanca : Anfa et El Fida. Selon la carte de la pauvreté établie par les autorités de la ville, ces deux préfectures abriteraient à elles seules quelque 55% de la population casablancaise vivant dans la précarité. Les deux premières semaines de la campagne ont été consacrées à la sensibilisation des mendiants et des citoyens. Quant au ramassage, il a commencé le 12 mars à travers des rondes quotidiennes, menées par une équipe se composant dune assistante sociale, ainsi que dun agent de police et dun élément des forces auxiliaires qui assurent la sécurité, au cas où le mendiant approché serait violent. Après une dizaine de jours, le bilan est éloquent : au 21 mars, une centaine de personnes ont été accompagnées au centre de Tit Mellil. Sur place, chacune fait lobjet dune enquête sociale, qui détermine sa prochaine destination : réinsertion familiale, transfert vers un établissement de bienfaisance ou apprentissage dun métier.
Faux handicapé, vrai mendiant
Il est 11h, le fourgon avance lentement sur le boulevard Rahal Meskini. La pluie sest momentanément arrêtée. Une femme quémande des pièces devant la porte dune pharmacie. Assise à même le sol, elle exhibe un genou difforme. Khadija, cest son prénom, vient de sinstaller depuis à peine une heure. Elle a quand même réussi à empocher près de 25 DH. Quand Mustapha Qouassem, le coordinateur, linvite à monter à bord du fourgon, elle se jette à ses pieds et se met à sangloter, le suppliant de la laisser partir. Cest que Khadija est effrayée par la présence du policier, elle croit dur comme fer que le véhicule lemmènera en prison. Lintervention de lassistante sociale arrive à la rassurer. Elle finit par obtempérer. Ne memmenez pas. Jai des enfants qui mattendent à la maison, khouya, souffle-t-elle, entre deux sanglots, à loreille du chef de léquipe. Mais ce dernier ne fléchit pas. Les suppliques et les larmes, il en a lhabitude.
Deux cents mètres plus loin, le fourgon croise un non-voyant âgé. Approché, lhomme ne manifeste aucun geste de résistance et monte sagement dans lestafette. Les membres de léquipe passent leurs mains devant ses yeux, histoire de vérifier sil est vraiment aveugle. Une fois, nous avons failli attraper un mendiant simulant un handicap. Il arborait un bras et une jambe mutilés. Quand il nous a aperçus, ses membres ont repoussé comme par magie et il a pris ses jambes à son cou, raconte Qouassem.
Comme la plupart des mendiants appréhendés, lhomme aveugle ne portait pas de carte didentité. Une astuce classique pour échapper au contrôle de police. Mais lassistante sociale le reconnaît. Cest un récidiviste. Il a été plusieurs fois au centre de Tit Mellil, explique-t-elle. Toute personne qui récidive ou qui fait partie dun réseau organisé est considérée comme mendiant professionnel, précise Abderrahmane Saber, délégué régional de lEntraide nationale. Ce quelle risque ? Une traduction devant la justice, qui la jugera conformément aux articles 326 et 333 du Code pénal. Le verdict en cas de récidive peut être dun à six mois de prison ferme. Et dans le cas des mendiants feignant la maladie ou exploitant des enfants, la sanction est encore plus lourde, variant entre 3 mois et 1 an de prison ferme.
Mendier, un crime ?
Le fourgon sapproche du Boulevard Mohammed V. Des enfants vendent des mouchoirs en papier devant les feux rouges. Mais ils ne seront pas inquiétés par léquipe sociale : celle-ci doit intervenir uniquement en cas de mendicité flagrante. Du coup, tous ceux qui proposent des produits à vendre sont considérés comme des marchands ambulants, même si leur activité relève, souvent, de la mendicité déguisée.
À côté dun parking, Fatna El Yatim aperçoit une jeune mendiante accompagnée dun enfant. Le véhicule sarrête. La femme prend la fuite, le garçon dans les bras. Dans cette course inégale, la femme est rapidement rattrapée. Effrayé, lenfant qui laccompagne se met aussitôt à crier et à pleurer. Cest mon propre fils, je vous le jure, sanglote-t-elle devant le regard suspicieux des enquêteurs. Beaucoup de mendiants louent des enfants à 50 DH la journée pour susciter la pitié des passants. Ils leur administrent des soporifiques pour quils arrêtent de bouger, explique-t-on. La femme paraît très jeune. Elle dit que lenfant lui sert de bouclier contre les agressions et que, de toute façon, elle na personne pour le lui garder. Tu peux travailler comme bonne au lieu de tendre la main, lui propose Qouassem. Je fais déjà le ménage à mi-temps, mais cest insuffisant, répond-elle. Léquipe finit par admettre que lenfant quelle traîne est bien le sien
parce quil lui ressemble.
Il est 12h00. Le véhicule est déjà plein à craquer : cinq mendiants en tout, dont une handicapée en fauteuil roulant, qui occupe une bonne partie du fourgon. Direction : Tit Mellil, où les prises seront étudiées au cas par cas. Une femme édentée narrête pas de faire du tapage. Elle a été attrapée au centre-ville en compagnie dune jeune handicapée quelle dit être sa fille. Jétais la maîtresse de maison idéale. Mon mari était directeur dans une entreprise et touchait 10 000 DH par mois. Nous avons malheureusement eu un grave accident de la route. Mon mari sest retrouvé paralysé, on la chassé du boulot, raconte-t-elle. La fille suit son discours avec un air inexpressif, le regard vide. Cest dû aux séquelles de laccident, confie la prétendue mère. Vous voulez que jarrête de mendier ? Vous navez alors quà payer mon loyer et ma nourriture !, crie-t-elle, défiant ses interlocuteurs du regard. Je vais continuer à demander la charité jusquà ma mort, renchérit le vieil homme aveugle à côté delle. Malgré les explications récurrentes de léquipe sociale, les deux mendiants, comme lécrasante majorité de leurs collègues, ont le plus grand mal à concevoir que la mendicité puisse être un crime. Ce serait plutôt le moyen de subsistance le moins répréhensible. Cest quand même mieux que le vol ou la prostitution, tonne la mendiante, si fière de brandir largument massue.
Centre de Tit Mellil, terminus
Il est 12H35. Le véhicule arrive enfin au centre social de Tit Mellil. Le directeur du centre, Abdelkrim Sebbar, se lance déjà dans son enquête sur les nouveaux arrivants. Les auditions personnalisées peuvent commencer, avec les questions classiques : motifs de mendicité, moyens de subsistance, situation familiale
Au passage, le responsable vérifie si les informations données par la personne questionnée concordent avec celles quelle a fournies à lassistante sociale au moment de la ronde. Le mot dordre est simple : ne jamais faire confiance, confronter les données et poser des questions pièges pour les vérifier.
Largent réquisitionné ne peut être le seul critère de jugement, nous explique-t-on. Il faut vérifier les motivations derrière lacte de mendier. Dautant que les sommes saisies donnent très peu dinformations sur leurs détenteurs : en moyenne, les prises varient de 50 à 200 DH. Montants qui augmentent sensiblement pendant les fêtes religieuses et les vendredis. Chaque jour, le centre reçoit entre 30 et 35 personnes. Logées, nourries et blanchies, elles parviennent malgré tout à quitter les lieux pour retourner à la mendicité.
De quoi décourager les âmes les plus volontaires : cette campagne dassistance aux mendiants ne serait-elle finalement quun coup dépée dans leau, un plâtre sur une jambe en bois, inefficace pour casser le cercle vicieux de la mendicité ? Que peut faire lEtat face à une personne sans revenu, qui a décidé que la mendicité était le seul moyen pour elle de gagner sa vie ? Doit-on lui procurer un logement et un travail ? Faut-il lui accorder une aide mensuelle ?, senflamme un acteur associatif. Non seulement ces solutions ne sont pas réalistes, mais elles seraient totalement inefficaces, ajoute-t-il.
Les personnes ramenées ce matin ne veulent pas rester à Tit Mellil. Devant leurs incessantes supplications, les responsables du centre ne peuvent que céder : ils les laissent repartir, après avoir obtenu la vague promesse quelles ne récidiveraient pas. Promis, juré, on ne les y reprendra plus. Mais vont-elles pour autant tenir leurs engagements ? Sur le chemin du retour, une mendiante finit par lâcher, sans conviction : Je vais voir. |
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Insolite. Mendiants, mais pas trop
Dans la plupart des cas, les mendiants appréhendés par léquipe dassistance disposent dun revenu, mais qui ne leur permet pas de subvenir à leurs besoins. Et certains cas de mendicité sont pour le moins surprenants. Il y a quelques jours, lépouse dun fonctionnaire communal a été cueillie en flagrant délit de mendicité, activité à laquelle elle sadonnait parce que le revenu de (son) mari ne suffisait pas à boucler les fins de mois. Le mari, qui ignorait tout de lactivité de sa femme, a aussitôt demandé le divorce. Le même jour, un non-voyant, qui bénéficie pourtant dune aide associative de 1000 DH par mois, a été appréhendé au centre-ville, avec plus de 7000 DH sur lui ! Jai même eu affaire à un mendiant qui possédait une ferme à Béni Mellal, raconte Abdelkrim Sebbar, directeur du centre social de Tit Mellil. Lagriculteur habitait à lhôtel El Bachir, un vieil immeuble insalubre à Derb Soltane, qui sert de refuge pour tous les ruraux attirés par largent facile de Casablanca. Mais le nec plus ultra reste cette vieille femme arrêtée lannée dernière en possession de 120 000 DH en espèces, sans compter un tas de bijoux en or quelle cachait sous ses haillons. Cest un cas décole, conviennent les responsables de la préfecture Casa-Anfa. Lécole de la mendicité prospère. |
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