Terrorisme. Les salafistes montrent patte blanche
Reportage. La chasse aux mendiants
Radioscopie. Le chaudron de Douar Sekouila
Enquête. Les VIP de Oukacha
Parution. Politique show
Affaires. Elalamy tisse sa toile
Tournage. Dans la peau de Ben Barka
Peinture. Corps et âmes
Hamid Zahir. Le troubadour de Marrakech
N° 267
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abdellatif El Azizi

Radioscopie. Le chaudron de Douar Sekouila

Un enfant joue près des détritus…
sur lesquels vient paître le bétail.
(AFP)

L’attentat du 11 mars a remis Douar Sekouila sous les feux de la rampe. Tension, promiscuité, précarité tous azimuts… Plongée dans le quotidien d’un bidonville maudit.


Le vieil homme au sourire édenté étale sa marchandise, s’appliquant à placer chaque objet sur une nappe décolorée tendue à même le sol. Un bric et broc hétéroclite, composé d’une brosse à dents usagée, de la partie supérieure d’un dentier, d’un calendrier mural et d’un vieux poste radio. Les prix demandés sont aussi dérisoires que la marchandise. Une vingtaine de dirhams pour le poste de radio, unique objet qui semble
encore marqué par un semblant de vie. L’étal du pseudo-commerçant est à l’image de son quartier. À Douar Sekouila, tout est précarité, bricolage et pis-aller. Depuis l’attentat manqué du 11 mars, les vieux démons du quartier périphérique casablancais se sont à nouveaux réveillés. Le bidonville se retrouve à nouveau sous les feux de la rampe.

Les bruits et les odeurs
Dans les baraques chancelantes, les fonctions domestiques se chevauchent : la chambre, la cuisine et les toilettes ne font qu’un. Chez Hnia, vieille femme d’une soixantaine d’années, c’est jour de fête. Le repas du jour est un véritable festin : un tagine d’abats, qu’elle néglige un moment pour préparer un verre de thé à ses visiteurs. La gamelle dégage un arôme qui couvre presque les odeurs pestilentielles des fosses septiques. De toute manière, cette enfant de la Chaouïa ne semble pas particulièrement dérangée par les effluves nauséabondes. “On a fini par s’y habituer. Il y a quelques années, lorsque nous sommes arrivés de Berrechid, on avait du mal à supporter l’odeur. Mais après quelques mois, on ne les remarquait même plus”.
Ce qui vaut pour les odeurs vaut pour le bruit. Ici, le mot intimité n’a pas de sens. L’espace propre est à chaque instant violé par l’omniprésence sonore de l’autre, sans aucune possibilité d’y échapper. “Quand il vous arrive, pratiquement chaque soir, d’entendre les ébats des habitants de la baraque voisine, comment pouvez-vous regarder vos parents dans les yeux le lendemain”, se remémore cet étudiant en médecine, dont la tante habite toujours le bidonville.

Le casse-tête du relogement
Devant la baraque de Hnia, un braiement déchire l’air. La vieille dame sourit et lance, sur le ton de la confidence : “Imaginez qu’ils veulent nous reloger dans des appartements. Vous me voyez installée au premier étage avec mon âne et mes deux chèvres ?”. Paysans dans l’âme, les bidonvillois de Douar Sekouila ont gardé quelques restes de leur vie rurale, qu’ils ont ramenés dans leurs bagages jusqu’à la périphérie casablancaise. Dans ces conditions, les différents programmes de relogement semblent bien compromis. Et ce n’est que la face émergée de l’iceberg. L’absence d’outils de recensement des habitants, le manque de moyens financiers, mais aussi le laxisme des autorités locales ont fait échouer toutes les tentatives de recasement. Résultat : au lieu de disparaître, les baraques ne font que se multiplier de plus belle. Douar Sekouila, avec ses 6373 baraques recensées, n’échappe pas à cette règle. Le premier projet de résorption de ce bidonville remonte à 1986. Une étude initiale avait été effectuée pour reloger 3200 familles, dont 400 ont été installées dans le projet Annassi. Mais elles ont été aussitôt remplacées par de nouveaux arrivants, venus occuper les espaces laissés vacants. Le tout sous l’œil bienveillant des moqaddems et autres agents d’autorité.

Ahmed Brija, président de l'arrondissement de Sidi Moumen, explique en partie l’échec de l’opération par le fait que tous les programmes de relogement se sont heurtés au refus des habitants de quitter leurs baraques, pour des habitations à partager entre deux familles. Ce qui n’a pas empêché les autorités de remettre à l’ordre du jour le relogement des bidonvillois, au lendemain de l’attentat manqué du 11 mars dernier. Ainsi, une semaine après les événements du cybercafé de Sidi Moumen Jdid, quelques habitants ont commencé à vider leurs baraques. Ils ont, pour la plupart, bénéficié d’un lot de terrain de 84 m2, assorti d’une prime de 3000 DH.

Et, désormais, les baraques abandonnées sont immédiatement détruites. Jusqu’à présent, près d'une centaine de baraques ont été ainsi rasées. “L’opération a démarré le 19 mars et de nombreux bénéficiaires, qui ont déjà reçu les lots de terrain, ont commencé la construction de leur nouvelle maison”, indique Ahmed Brija. En attendant, les jeunes du bidonville ne se font pas d’illusion. Ils se contentent d’observer, avec un air désabusé, les gesticulations des responsables locaux, qu’ils ne voient qu’en temps de crise. “On ne les avait plus revus depuis 2003. Et maintenant, ils reviennent. C’est à croire que les kamikazes ont compris que la seule manière d’attirer l’attention sur nous, c’est de se faire exploser”, lance, avec une pointe d’humour noir, l’un des jeunes du quartier. Pour autant, les bidonvillois se seraient bien passé d’une telle publicité. “Tout à coup, tout le monde s’intéresse à Douar Sekouila. Mais tout ce qu’on gagne dans cette affaire, c’est qu’à chaque fois qu’on se présente pour un boulot, on se fait virer aussitôt”, enrage Rachid, jeune mécanicien au chômage.

Précarité tous azimuts
Et il ne fait pas bon être jeune désoeuvré dans cet amas de baraques. La seule distraction possible, c’est la télévision. Ici, pratiquement chaque bâtisse de fortune est surmontée de la sacro-sainte parabole, formidable moyen d’évasion vers un monde meilleur. Qu’il soit sur terre, via la profusion de chaînes musicales moyen-orientales, ou dans l’au-delà, à travers les prêches enflammés des tout aussi nombreuses chaînes religieuses.

Entre les Rotana et les Iqraa, certains jeunes ont choisi les chaînes pornographiques. Quand la chose est possible, promiscuité familiale oblige. Du coup, chacun s’arrange du mieux qu’il peut. “On se retrouve chez un jeune homme marié qui se dispute régulièrement avec sa femme. Quand celle-ci se réfugie chez sa mère à Oued Maleh, on se retrouve chez lui la nuit, pour regarder des films”, avoue cet étudiant, sourire en coin. Car à Douar Sekouila, la misère est également sexuelle. “Les filles, ce n’est pas pour nous. On les connaît, on les voit sortir la nuit tombée en djellaba et revenir le matin en jeans. Mais on fait semblant de ne rien comprendre. On sait que la plupart prennent en charge toute une famille. Et certaines vont jusqu’à refiler un peu d’argent aux jeunes du quartier”, se justifie Amer, un jeune de 25 ans.

Pour le professeur Omar Battas, la misère généralisée est le premier élément d’explication de la montée de l’extrémisme : “Ces jeunes sont dans une situation de précarité économique, culturelle et sexuelle. Comme ils sont à un moment où leur personnalité n’est pas encore consolidée, il suffit que leur révolte soit canalisée par un discours extrémiste pour qu’ils passent à l’acte”, explique le psychiatre. Et quand ils ne s’enferment dans une idéologie islamiste radicale, les jeunes bidonvillois se noient dans la consommation de drogues bon marché et de mauvais alcool. Pire : la récente répression des salafistes aurait libéré des espaces pour les dealers de drogue, qui profitent de l’anarchie qui règne dans ce no man’s land. C’est ce qui s’appelle tomber de Charybde en Scylla.



Genèse. Il était une fois le “kariane”

Douar Lahouna, Kariane Machakil, Kariane Rajafillah, Chichane… Le jargon bidonvillois est riche d’une sémantique propre, qui en dit long sur le vécu des résidents de ces quartiers. Pour les profanes, le mot Kariane signifie en dialecte marocain “bidonville”. L’appellation est née dans les années 20, à proximité du Derb Moulay Chrif à Casablanca, quand les ouvriers du chantier de construction de la centrale thermique s’étaient installés sur une carrière de pierres, y implantant leurs baraques. Ce fut la naissance du premier bidonville casablancais, les fameuses Carrières centrales, qui deviendront “Kariane Central”. Depuis, bien d’autres Karianes ont vu le jour et prospéré au fil des exodes ruraux engendrés par les fameuses sécheresses des années 80.
Pas étonnant donc que les autorités locales, en se lançant dans un recensement au niveau d’un bidonville, utilisent le terme de “zriba” pour qualifier une baraque. En fait, le mot signifie enclos, parcelle de terre en zone rurale, destinée principalement à l’hébergement des animaux.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2009 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés