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Enquête. Les VIP de Oukacha
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Adil Boukhima

Enquête. Les VIP de Oukacha

Poste de contrôle du pénitencier
de Casablanca.
(AIC PRESS)

Les détenus du centre pénitentiaire de Oukacha ne sont pas logés à la même enseigne. Entre les happy few du Pavillon 1 et le traitement de faveur réservé aux détenus salafistes au pavillon 6, la prison a aussi ses classes sociales.


En ce dimanche matin, l'endroit est pratiquement désert. Cinq voitures sont stationnées à quelques encablures du grillage réservé aux visiteurs. De temps à autre, le portillon blindé s'ouvre, laissant apparaître des hommes en uniforme, qui s'échangent quelques mots avant de se diriger nonchalamment chacun de son côté. Le cérémonial
se répétera dans trois quarts d'heure, le temps que dure la pause déjeuner. Derrière eux, le portillon se referme, laissant planer un calme trompeur. C'est qu'à l'intérieur, derrière l'imposante muraille, l'endroit grouille telle une ruche humaine. Les quelque sept mille pensionnaires qui y vivent passent leur temps à chercher un moyen de le meubler. Et parmi eux se trouvent quatre hommes qu'un destin singulier a rassemblé : l'ancien homme fort de Casablanca, le chef déchu de la sécurité royale, un grand baron de la drogue et un ancien candidat aux élections de la confédération patronale. Bienvenue à Oukacha, le célébrissime complexe pénitentiaire de Casablanca.

Pour les besoins de cette enquête, nous avons à maintes reprises contacté la direction du centre de détention casablancais, ainsi que des responsables de l'Administration pénitentiaire. Mais ni la première, ni les seconds, en les personnes de Mohamed Abdennabaoui et de son récent successeur à la tête de l'Administration pénitentiaire, Mohamed Lididi , n'ont jugé utile de répondre à nos sollicitations.

Faveurs et autres avantages
Une fois la porte de l'enceinte franchie, c'est un monde nouveau qui s'ouvre devant le détenu. Un monde impitoyable, où le seul langage valable est celui de l'argent et des recommandations. On n'est pas bien loin des clichés des films hollywoodiens : des gardiens pas toujours “clean”, rendant de menus services aux plus offrants. Et en face, des détenus qui tentent d'améliorer leur quotidien comme ils le peuvent. Ici, tout s'achète, même le respect. À sa manière, Oukacha est une sorte de reproduction miniature de la société marocaine, où différentes classes sociales cohabitent, mais chacune à son propre niveau. Mais le passage d'une classe à une autre reste possible, à condition d'y mettre le prix.

Commençons par le commencement, ce qu'on appelle communément “Bit Al Bajda”, littéralement “la chambre des débutants”. C'est dans cette pièce que les nouveaux arrivants sont affectés dans les différents pavillons le jour même de leur incarcération, plus rarement le lendemain. La répartition se fait en principe selon la nature des crimes, mais les exceptions sont légion.

Le complexe pénitentiaire est composé de onze pavillons, dont deux réservés aux femmes (les ailes 9 et 10). Les plus chanceux sont logés dans l'aile 1, également appelée “Quartier européen” ou “Quartier VIP”. On y retrouve les détenus étrangers (environ 18 nationalités y cohabitent), mais aussi des Marocains. Pour y trouver place, le détenu doit généralement bénéficier de recommandations spéciales ou d'un portefeuille bien garni.

Depuis toujours, ce pavillon a vu défiler des personnalités déchues de tous bords. Aujourd'hui, trois détenus de marque y partagent leur quotidien : Abdelmoughit Slimani, ancien président de la Communauté urbaine de Casablanca et beau-frère de Driss Basri, Abdelaziz Izzou, ex-chef de la Sécurité royale et Mourad Belmaâchi, homme d'affaires et ancien trublion de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM). Dans les deux premiers cas, l'affectation des détenus a été décidée en haut lieu, avec des instructions extrêmement claires. “Il fallait isoler l'ancien chef de la Sécurité royale et l'empêcher d'établir tout contact avec d'autres détenus, surtout Chrif Bin Louidane, qui est affecté au quartier 3”, explique un détenu joint par téléphone mobile depuis sa cellule à Oukacha. Le fameux trafiquant de drogue, dont l'arrestation a défrayé la chronique l'été dernier, jouit également d'un traitement particulier, mais d'une tout autre nature. “Il est emprisonné dans une cellule individuelle, sans aucune possibilité de contact avec les autres prisonniers. D'ailleurs, un gardien spécial est constamment en faction devant la porte de sa cellule”, poursuit notre détenu, qui purge une longue peine dans la prison casablancaise.

Mais Slimani et Izzou ne sont que des exceptions. Les autres pensionnaires du quartier VIP n'y doivent généralement leur séjour qu'au pouvoir de l'argent. Pour éviter de se retrouver dans les quartiers les plus difficiles (les pavillons 2, 3 et 4, qui accueillent les criminels les plus dangereux), un détenu doit en effet mettre la main à la poche. Et le tarif varie à la tête du client. En échange, il pourra profiter de conditions relativement correctes et purger sa peine dans un minimum de confort. Ces privilégiés peuvent ainsi équiper leur cellule de téléviseurs, de lecteurs DVD (et les disques piratés qui vont avec), de plaques chauffantes et même de réfrigérateurs… tous des articles normalement interdits au sein du centre pénitentiaire. Mieux encore : ils peuvent parfois choisir leurs codétenus ! Ces derniers ne sont pas forcément aisés et ne sont affectés dans telle ou telle cellule que pour servir le détenu “de marque” et s'occuper des tâches ménagères. En contrepartie, ces plantons d'un autre type gagnent le droit de partager avec leurs “patrons” divers avantages.

Les détenus VIP bénéficient également d'une exceptionnelle liberté de déplacement : ils peuvent ainsi circuler entre différentes ailes de la prison, accéder à loisir aux terrains de sport ou au “Cinéma”, une bâtisse qui abrite de temps à autre quelques activités récréatives ou culturelles (atelier de peinture, pièces de théâtre…), animées par les détenus eux-mêmes.

Prison buissonnière
Il y a quelques années, les prisonniers pouvaient même se permettre quelques escapades à l'extérieur des murs. Il leur suffisait pour cela de constituer un dossier médical, dûment visé par le médecin du centre de détention et motivant un déplacement à l'hôpital de la ville. Une fois dehors, le “malade” avait l'occasion de négocier une balade en ville, voire quelques heures d'intimité avec sa compagne ou épouse. C'est justement au cours de l'une de ces escapades que Mourad Bouziani, trafiquant de drogue auparavant emprisonné à Oukacha, a tenté, il y a quelques mois, de fausser compagnie à ses deux gardiens. Depuis, Bouziani a été transféré dans la prison d'une autre ville et les règles de sécurité ont connu un sérieux tour de vis.

Désormais, pour chaque visite à l'hôpital, le détenu est menotté et escorté par six ou huit gardiens. Surtout, il doit impérativement se vêtir de la tenue carcérale, rayée de gris et de bleu, communément appelée gandoura. “Sortir avec la gandoura sur le dos, il n'y a pas plus humiliant, confie un ex-pensionnaire du pavillon 1. Partout où vous passez, les regards se braquent sur vous. En fait, cette nouvelle procédure a été instaurée pour pousser les prisonniers à renoncer à ces déplacements. Et ça marche !”, déplore-t-il.

Mais si la pratique de “prison buissonnière” a vécu, ce n'est pas le cas des entrevues dans le “Café VIP”. Dans cet espace privatif, assez confortablement aménagé (avec banquettes et salon marocain), des détenus pouvaient recevoir les visites de leur famille loin de la cohue des parloirs. Et à en croire les témoignages de plusieurs détenus, un ancien responsable du complexe pénitentiaire avait fixé pour ce service particulier un tarif mensuel de 2000 dirhams.

“Pour conserver leurs privilèges, les détenus sont appelés à graisser la patte... Autrement, des descentes inopinées sont effectuées dans certaines cellules et les articles interdits, comme les téléphones mobiles, sont aussitôt confisqués, ce qui est en soi une sanction terrible”, nous explique cet ancien pensionnaire du pavillon 1. Véritable porte ouverte sur le monde extérieur, le petit appareil revêt, dans l'enceinte pénitentiaire, une importance particulière. Pour des raisons de sécurité, des brouilleurs de réseau ont bien été placés autour de la prison. Mais ces antennes ne semblent pas empêcher les plus opiniâtres des détenus de capter le signal dans certains endroits “stratégiques” et repérés au millimètre près. Mieux encore : depuis le lancement de l'offre Bayn de Wana, les terminaux du nouvel opérateur télécoms sont particulièrement prisés à Oukacha. Et pour cause : leur particularité technologique (un réseau sous la norme W-CDMA) leur permet de contourner les brouilleurs et de rester opérationnels. On n'arrête pas le progrès !

Les islamistes aussi
Les locataires du pavillon 1 ne sont cependant pas les seuls à bénéficier d'un traitement de faveur. Certains détenus arrivent à négocier des chambres dans l'infirmerie, quand ce n'est pas la direction elle-même qui décide de les y affecter. Ainsi, parmi les hôtes actuels du centre paramédical, on peut citer Boujemaâ El Youssoufi, entrepreneur condamné dans l'affaire Slimani, qui y séjourne pour des raisons de santé.

Ce n'est pas le cas d’un détenu islamiste dénommé Abou Hamza. S'il a été placé dans une chambre de l'infirmerie, c'est dans le but de l'isoler des autres détenus salafistes, cantonnés dans le pavillon 5. Pour autant, il continue à recevoir régulièrement les visites de ses disciples.

Car contrairement à ce que l'on pourrait croire, les salafistes profitent également de la mansuétude de la direction. Un régime particulier qui a été décidé en haut lieu. D'après nos sources à Oukacha, les islamistes incarcérés bénéficient en effet d'un certain nombre d'avantages. Ils peuvent ainsi sortir de leur cellule et déambuler dans les couloirs du pavillon 5 quand ils le veulent. “Ils sont aussi les seuls à se voir servir du 'khobz spécial'. Le pain normal, distribué aux autres détenus, est quasiment immangeable”, ajoute cet ex-détenu fraîchement libéré. À tel point qu'un commerce parallèle de “pain spécial” a vu le jour, au tarif de 5 DH le pain !

Surtout, les islamistes ont l'exclusivité de la “khoulwa charîiya”, la fameuse visite conjugale, donnant le droit au détenu de rencontrer son épouse en toute intimité. Auparavant, l'endroit réservé à ces rencontres était ouvert à tous les détenus. Ce n'est plus le cas aujourd'hui : la chambre est désormais directement gérée par les salafistes, qui se chargent autant de son entretien que des affectations… réservées aux leurs et pouvant durer de 8 à 18h ! Enfin, les deux seuls récepteurs numériques disponibles au sein du centre pénitentiaire sont mis à la disposition exclusive d'Abou Hamza et des pensionnaires du pavillon 5.

Trafics juteux
Entre le pavillon des VIP et le quartier des islamistes, d'autres ailes accueillent des détenus recevant un traitement particulier. C'est le cas du pavillon 11, réservé aux personnes âgées. C'est d'ailleurs dans cette partie du centre que certaines personnes inculpées dans l'affaire Slimani ont été affectées. Signe particulier du quartier du troisième âge : la présence d'une grande mosquée. Juste en face, le pavillon 6 accueille les détenus étudiants. Ses pensionnaires ne bénéficient certes d'aucun traitement préférentiel, mais ils sont assurés de ne pas être transférés vers un centre pénitentiaire d'une autre ville. C'est justement la raison pour laquelle plusieurs détenus cherchent à s'inscrire à l'école du pénitencier. Objectif : se retrouver affectés dans le pavillon des étudiants, ce qui leur garantit de rester à proximité de leur famille. “C'est aussi un quartier où les codétenus sont civilisés et plus respectueux. Rien à voir avec les pensionnaires des quartiers 2, 3 et 4”, ajoute ce détenu qui poursuit des études supérieures à Oukacha.

Reste une dernière catégorie de privilégiés, celle des “commerçants”, qui a acquis un statut préférentiel grâce à son activité au sein de l'établissement pénitentiaire. Car, comme toutes les prisons du monde, Oukacha est la plaque tournante de trafics de différentes marchandises plus ou moins prohibées. Et la surpopulation manifeste du centre l'a transformé en un gigantesque souk, où tout s'achète et tout se vend, à condition d'y mettre le prix. Dans ce contexte, certains détenus se sont convertis en véritables négociants qui, grâce à des complicités au sein de la prison, parviennent à y faire entrer pratiquement ce qu'ils veulent : des denrées alimentaires introuvables dans l'épicerie de la prison, des articles vestimentaires, des téléphones portables, mais aussi drogues, alcools et autres cigarettes de contrebande. Et le trafic serait si florissant qu'il permettrait à ces détenus de subvenir à leurs besoins en produits divers, voire d'envoyer de l'argent à leur famille ! Même entre les murs d'une prison, le système D n'a pas de limites.

[voir le schéma]



Terminologie. Parlez-vous le “Oukacha” ?

àl'intérieur de Oukacha, les détenus ont fini par développer un jargon propre, constitué d'expressions souvent impénétrables pour le commun des mortels. En voici quelques exemples :
“Gandoura”. C'est la tenue carcérale réglementaire, que le détenu doit porter à chaque sortie du centre pénitentiaire.
“Garreta”. Le poste de contrôle à l'entrée du centre.
“L'bab Al Kahla”. La porte noire, celle de l'entrée principale du centre, en réalité de couleur verte.
“Richou”. De “réchaud”, pour désigner la plaque chauffante servant généralement à préparer de la nourriture à l'intérieur de la cellule.
“Bit Bajda”. Littéralement “la chambre des débutants”, la salle où se décide l'affection des nouveaux détenus.
“Croix”. Désigne le couloir séparant aussi bien les cellules que les pavillons.
“Cinéma”. Le centre culturel.
“S'hab treillis”. La brigade spéciale d'intervention, dont les éléments surveillent les couloirs des pavillons et qui interviennent en cas de troubles.
“Canachta”. Plat prisé par les détenus les moins fortunés. Il s'agit d'un tagine de légumes variés, agrémenté de sardines. Quand les sardines fraîches viennent à manquer, elles sont remplacées par des sardines en boîte.
“Panoir”. le parloir.
“Blindée”. La porte massive de chaque cellule, qui se dédouble d'une grille, appelé “Grilla”.
“Taxi”. l'employé qui se charge de faire entrer divers produits au sein de l'établissement pénitencier pour le compte d'un détenu.

 
 
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