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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abdeslam Kadiri,
correspondant en France

Parution. Politique show

Nicolas Sarkozy, le candidat aux
présidentielles françaises, passe
pour un maître dans l’art de la
séduction politique.
(AFP)

Le charisme, première qualité de l’homme politique, n’est plus seulement un don du ciel : désormais, ça se travaille. C’est la thèse de Politique parade, un livre original de l’ethnologue français Yves Pourcher. Décryptage.


D’où vient le succès en politique ? Les foules qui acclament, les mains qui applaudissent, les têtes qui opinent ? Qu’est-ce qui fait qu’un homme finit par posséder cette aura mystérieuse qu’on appelle le charisme ? C’est à toutes ces questions que tente de répondre l’ethnologue français Yves Pourcher dans son livre Politique Parade, qui
paraît aux éditions du Seuil. On y rencontre aussi bien les prétendants français d’aujourd’hui (Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal, Jean-Marie Le Pen, etc.) que de grandes figures d’hier (De Gaulle, Churchill, Kennedy…) et quelques personnalités politiques (Hassan II, le Négus, Jean-Paul II, Hitler…). Écrit dans un style saccadé, caustique et quasi télégraphique, le livre mêle récits et analyses, mais aussi anecdotes vécues par Yves Pourcher lui-même, qui a longtemps suivi des personnalités en campagne (Mitterrand, Chirac, Le Pen…).

Grâce et mise en scène
L’idée-maîtresse du livre est simple : le charisme ne se reçoit plus, il se travaille. “À l’origine, le charisme, c’est la grâce. Il vient d’en haut, du ciel. Cela a été à l’œuvre sur tous les continents. Mais avec le temps, cela ne suffit plus”, nous précise Yves Pourcher. Dans son introduction, l’enseignant de l’Université de Toulouse-Le Mirail l’explique : “De don extérieur, incontestable et incontesté, le charisme se transforme en qualité personnelle, travail, bricolage. Et la foule des sujets, en public (...). Des figures transcendantes, nous passons hâtivement aux problèmes du quotidien. Le charisme est devenu fragile, éphémère, sans cesse évalué, mesuré, comparé, éprouvé”. La faute au progrès technique, la radio, la télévision, Internet...

Pourtant, chez certains leaders subsiste encore le charisme au sens originel du terme : Jean-Paul II, les rois d’Afrique, la monarchie marocaine… Pour les papes, l’auteur remonte à l’assemblée même chargée de les désigner pour trouver la source de leur influence sur le monde et cite le vaticanologue Henri Tincq : “Le choix du conclave est (…) lié à la certitude même que l’Eglise, assistée d’en haut, ne s’est jamais trompée, ne peut pas se tromper, et que le pape élu est toujours celui que l’Eglise et le monde attendent”. Le tableau des royautés offre des réalités bien différentes. Selon le chercheur, les rois sacrés d’Afrique noire sont des machines artificielles, fabriquées pour rendre plus productif le pays et “peuvent être tués s’ils ne remplissent pas leur rôle”. Leur caractère exceptionnel n’est souvent “qu’une charge rituelle qui forme le lien entre les générations”. Exception faite de Haïlé Sélassié, le Négus, empereur d’Ethiopie. Yves Pourcher consacre quelques paragraphes au Maroc. “Le pouvoir marocain vit dans une tension permanente, entre un aspect qui a existé et une aspiration à la modernité qui se caractérise notamment par une formidable concentration urbaine, souligne-t-il. La composante religieuse est au fondement même du pouvoir. Pour durer, le pouvoir doit conserver cette distance et cette déférence. La trop grande proximité, symbole d’envahissement, tue.”

En haut, en nous, en soi
Les hommes et leaders de l’Histoire ont souvent forgé leur charisme - cet ascendant qu’ils peuvent avoir sur les foules, les “communautés émotionnelles”, comme disait Max Weber - en traversant des moments extraordinaires et en vivant des rencontres avec les masses. “De Gaulle aurait-il eu la destinée qu’était la sienne sans l’Occupation ? Sans la guerre, il serait peut-être devenu un général à le retraite. Même chose pour Churchill”, s’interroge Yves Pourcher. Que serait devenu François Mitterrand sans la rencontre avec son peuple en 1981 ? “On retiendra de Nasser son talent et son histoire. Même dans la défaite arabe, Nasser restera célèbre”. Et on peut multiplier les exemples. Plus près de nous, le 11 Septembre a provoqué un recentrage de la population américaine, pense le chercheur. La recette des grands leaders ? Toujours la même selon Yves Pourcher. Un triangle magique formé par le charisme. Premier pôle : l’en haut, “le ciel qui distingue, gratifie ou comble. L’histoire ou l’événement qui donne raison”. À côté de ce pôle divin, un deuxième centre, “l’en soi, c’est-à-dire tout ce que l’on peut donner : son travail, sa passion, son acharnement”. Troisième point, enfin, “l’en nous, le choix des groupes, des communautés”. Et c’est la circulation entre ces trois pôles, parfois en sens inverse, qui permettrait aux leaders de s’imposer.

Ainsi, Hitler aurait été un catalyseur des attentes placées en lui par son peuple. La foule connaissait parfaitement Hitler. Elle savait avec quel art il exprimerait ce qu’elle pensait elle-même. Hitler a interprété, cristallisé et transmis. Sans son don d’orateur, sans le groupe qui l’entoure, il n’est rien. “Il a su exciter les côtés les plus noirs des passions humaines, la haine, la xénophobie... dans un contexte d’humiliation du peuple allemand et de chômage écrasant. Avant de devenir dictateur, Hitler avait testé ses arguments sur son peuple pour voir lesquels accrochaient”, ajoute Yves Pourcher.

La séduction comme destin
Depuis un siècle, les choses ont complètement changé. Avant, le charisme c’était la distance. Avec l’apparition de la radio, on a mis une voix sur ce qui n’était qu’une image sacrée. La télévision a accéléré cette transformation. À tel point que les frontières entre le message et l’image de soi sont abolies. Le discours politique en est bouleversé. Et de charisme on glisse doucement vers la séduction comme destin. Que retiendra-t-on de Kennedy ? Qu’il était charmeur. De Clinton ? Une fellation dans le bureau ovale.

Faute d’événement majeur, de “communautés émotionnelles” à régir, les leaders sont aujourd’hui jugés sur leur compétence, décryptés, examinés sous toutes les coutures. Ils y travaillent, aidés par des communicants. “Ce qui a changé, c’est l’usure du pouvoir. Les hommes politiques doivent prouver qu’ils ont réponse à tout, qu’ils sont proches des gens et de leurs problèmes quotidiens tout en maintenant une certaine distance”. Avec la puissance et la mise en scène du pouvoir, certains dirigeants espèrent retrouver des formes résiduelles de charisme. Visionnaire, François Mitterrand déclarait à ce propos : “Le pouvoir politique ne repose pas sur l’illusion qu’il crée, mais sur l’espérance qu’il incarne et qui peut, elle, être illusoire (…). Je crois que le pouvoir est redoutable. Celui qui le détient doit, sinon avoir peur, du moins être extraordinairement vigilant sur la nature et l’étendue de son propre rôle”.
Yves Pourcher narre aussi des campagnes haletantes et des coups de poignard mémorables. Il dissèque avec un œil malicieux les présidentiables français. “Le cas le plus atypique est celui de François Bayrou, avoue-t-il. Il a construit son parcours politique sur des refus. Après une longue traversée du désert, il trouve un ton et un discours qui trouvent écho. Car c’est cela aussi le charisme : jeter des défis, provoquer, donner des refus. Cela se construit parfois dans la solitude, comme si cela était nécessaire avant de rencontrer le succès”.

*Politique Parade, d’Yves Pourcher, Le Seuil, 235 pages, 17 euros.




Extraits. La baraka marocaine

“Mes enfants !”. C’est ainsi que Hassan II appelait ses sujets, les récompensant ou les punissant. Monté sur le trône en 1961, ses débuts avaient été difficiles, émaillés de rébellions, d’émeutes et de tentatives d’assassinat ; auxquelles le roi avait répondu par une répression féroce. Avait-il la baraka qui, selon l’ethnologue Raymond Jamous, est le signe de la bénédiction divine ? “Elle vient, tombe comme une flamme, une fumée qui entre dans les corps”, dit Germaine Tillon pour les Berbères des Aurès. Ainsi, l’homme choisi, le plus souvent de père en fils, devient le porte-parole du groupe. Autre forme de la grâce, du charisme au Maroc, mais toujours étroitement liées à la vie religieuse, les baraka se complètent, s’opposent parfois, se mesurent toujours. Celle du roi peut être, doit être même, violence et cruauté. Hassan II le savait bien, il en usait. Il avait livré ses maximes : “Mon peuple ne m’a jamais rien refusé parce qu’il sait que je ne lui refuse rien.” “Mon père – Dieu ait son âme – me disait toujours : le Maroc est un lion qu’il faut guider avec une laisse. Il ne doit jamais sentir la chaîne. Donc nous passons notre temps à composer : quand il tire trop, je lâche, et quand il relâche, je tire un peu.” Et il concluait : “Le pouvoir ressemble à une meule. Si vous l’effleurez avec doigté, elle vous aiguise ; en revanche, si vous appuyez trop fort, elle vous lamine.”

 
 
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