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Propos recueillis par Abdeslam Kadiri,
correspondant en France
Hommage.
Driss Chraïbi. Quest-ce quon a pu faire commeconneries !
Avec le décès de Driss Chraïbi, cest toute une page de la littérature marocaine qui se tourne. Il y a quelques mois, lécrivain avait accordé un long entretien à Abdeslam Kadiri, correspondant de TelQuel en France. Nous en publions des extraits (*).
Driss Chraïbi sen est allé. Avec lui, cest une figure denfance et une partie de mon Maroc, désormais imaginaire et fugace, qui sen vont aussi. Avec sa femme écossaise, Sheena, il vivait dans un modeste appartement à Crest. Clope au bec, voix éraillée, toux tenace, Driss |
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Chraïbi est resté jusquau bout fidèle à lui-même : engagé et entier, humaniste surtout. La révolte demeurait toujours - à 81 ans - sa compagne familière. Du Passé simple à Lhomme qui venait du passé, il a abordé tous les thèmes brûlants daujourdhui, bien avant quils naffleurent à la surface de nos consciences : limmigration, le racisme, loppression familiale et religieuse, lémancipation de la femme, le métissage impossible de deux cultures... Son génie est de lavoir fait dun roman à lautre, avec un style et un humour inimitables. Sa hantise était de devenir un parvenu, nanti dune gloriole intellectuelle ou matérielle. La remise en question perpétuelle de soi était son antidote.
Il avait horreur des fastes, tapis rouges et flonflons. Simple, humble, souvent provocateur, il préférait sentir le cur de son pays chez les vraies gens dial lemdina. Il était heureux de se sentir reconnu et admiré dans son pays. Il adorait aussi la culture amazighe que lui avait fait découvrir son ami Kacem Basfao. Toute sa vie et son uvre ont été marquées par le passé. Nostalgie dun Maroc des années 30-40, indolent, chaleureux, fraternel, même sous le joug colonial, dune oumma originelle, dune culture orientale prégnante. Ces dernières années, la convivialité marocaine lui manquait et il disait semmerder dans (son) immeuble de vieux. Puis dun coup : Tu veux écouter du Mohamed Abdelwahab ?. Et de sortir un lecteur CD tout rouillé, près de la table envahie de médicaments et de paperasses, et un vieux disque. Musique.
Sa vivacité desprit demeurait remarquable, malgré ce quil appelait les misères du corps. Il hésitait à sinvestir dans un roman, car il se savait faillible, prêt à partir, confiait-il en mai 2006. Avec son regard bleu pénétrant, il scrutait son interlocuteur. Et brusquement, le jeu sinversait. Cétait lui qui posait les questions. Il était aussi un formidable conteur. Quand il racontait une histoire, nimporte quelle histoire, elle prenait immédiatement chair. Bon vivant, épicurien, il avait aussi un amour instinctif et profond du Livre (Coran). Et le Ciel le lui rendait bien.
Comment êtes-vous devenu écrivain ?
Je ne me suis jamais interrogé. Je lis. Je narrête pas de lire. La raison dêtre dun écrivain est bien sûr lécriture mais surtout la lecture. Et lire les autres, pas uniquement les écrivains qui nous ressemblent. Jai trouvé nombre de fois dans des débats, notamment au Maroc, des écrivains qui ne lisaient pas leurs confrères. Alors que moi je lis. Avant même de faire la connaissance dun romancier, je le lis. Je me tuyaute.
Jai aussi commencé à écrire dans les années 1940 parce que jai remarqué que nous nous sommes coupés complètement de notre identité. Je ne suis pas obligé de croire notre histoire officielle, écrite dans les manuels par des historiens français ou marocains. Une découverte personnelle est nécessaire. Cest ainsi que le démon de la lecture sest emparé de moi. Je dévore nimporte quoi. Je découvre ou redécouvre des auteurs. Là, jétais en train de lire Frederic Brown et Ed Mac Bain. Jessaie de comprendre comment ils réfléchissent. Avant cela, je lisais la littérature arabe dantan : Tabari, Mohammed Ibn Ishâq
Quelles sont nos origines ? Quel a été notre apport ? Pourquoi sommes-nous dans cette situation dexistence ? Quel est véritablement le message du Prophète ? Ces questions me passionnent.
Quant à lécriture elle-même, cest très facile de fabriquer un livre, voyez-vous. Devenir un écrivain-fabricant de livres, cest futile et ça ne mintéresse pas. Si, en revanche, on se met à être véritablement un écrivain, cest à la fois passionnant et très éprouvant. Je me demande aussi si cest justement pour cela que, pour mes compatriotes, je suis devenu un symbole. Je dis certaines vérités, non pas que japporte des solutions.
Doù vient cette prise de conscience sincère et brutale des sujets que vous abordez ?
Je nen sais rien. Peut-être suis-je le bénéficiaire du legs dancêtres qui étaient beaucoup plus instruits que nous, et selon lesquels il ny avait pas de frontières linguistique, culturelle, politique ou sociale. Je ne renonce pas à mes idéaux. Simplement, pour maintenir cela, je révise mes idées, je me remets en question. Cest sain. Jai fait en sorte de garder ce qui peut mamener à la paix. Pourtant, il y a quantité daventures que jai vécues et qui mont rendu complètement cinglé. Jai connu le colonialisme. Jai oublié cette partie de ma vie. Il y a eu le cours de lHistoire que je me suis efforcé deffacer de mon esprit. Lêtre humain, lhumanité continue. Ce que jespère, cest quil y ait, non pas des gens comme moi, mais des personnes qui aient des choses à léguer aux générations futures, à la jeune génération. Pas en termes dargent, de pierres et de comptes en banque, mais au niveau des idées et de louverture.
Nous avons eu de très grands écrivains. Jespère quil y en aura dautres. Moi, je compte parmi les modestes, cest tout. Jamais je nai pris la grosse tête. Vous avez devant vous quelquun de barbu, de poilu, pas coiffé. Voilà ! Est-ce cela le talent ? Je nen sais rien. Quappelle-t-on le talent, dabord ? Ce nest pas de la fausse modestie mais une réalité : ne pas se prendre au sérieux, se remettre constamment en question
Cest ce quon appelle le doute. Il y a un philosophe chrétien qui la fait, cest Kierkegaard : le sceau du doute dans la foi. Il faudrait que nous appliquions cela, non pas pour détruire nos bases, mais pour y voir plus clair.
Comment vous définissez-vous aujourdhui, au niveau identitaire, culturel, spirituel ?
Le terme dhumaniste me convient parfaitement. Même si je nai pas bonne opinion de lHomme. Il devient individualiste, aussi entouré quil soit dinstruments performants et autres moyens de communication. Le pays dans lequel je vis, la France, se ferme à tous les niveaux. Il y a une espèce dindividualisme féroce et bête.
Chez nous, je nai pas bon espoir non plus. Je le dis parce que nous sommes allés en mars dernier (ndlr : 2006) à Agadir, Taroudant, Inezgane et Tiznit. Jen ai entendu des âneries. Jai pourtant rencontré des gens vraiment extraordinaires que je ne connaissais pas : les berbères. Ils se battent, eux, alors que les arabes ont baissé les bras.
Au Maroc, jai vu gonfler la bulle immobilière : construire, construire, construire. Moi, je naime pas cette frénésie. Quêtes-vous en train de faire ? Mais vous êtes en train de vendre votre terre !. Même ici en France, jai connu cela : à lîle dYeu, à lîle de Ré
Dailleurs, il ny a plus dîle, plus dîliens
Au Maroc, tous ces gars de lancienne médina de Marrakech, où vont-ils aller ? On va les mettre soit dans des khaymas ou bien dans des espèces de cages à lapins ? Il paraît quil y a du travail. Certes, mais il ny en aura pas tout le temps ! On ne va pas continuer à bâtir tout le temps. La bulle immobilière va éclater. Et je ne devine pas de réelle politique sociale. En ce qui concerne la culture, il ny en a pas. Terminé. Je ny crois plus. Je salue néanmoins les élans journalistiques du pays. Il faut aller beaucoup plus loin, ne pas se contenter dattaquer ou critiquer. Apporter et créer quelque chose.
Toute votre uvre est reliée au passé. Quen est-il du vôtre ? Aimez-vous votre passé ?
Oui, mais parce que je lidéalise. Lorsquon aime un être cher disparu, quels quaient été ses défauts, on a tendance à le magnifier. Je ne suis pas un passéiste, mais je peux dire, sans précautions diplomatiques, que nous Marocains, étions beaucoup plus heureux du temps du protectorat. Oui, oui et oui ! On ignorait complètement ce qui se passait. Les Européens se considéraient chez eux et nous, on était chez nous. Je me rappelle des gens que mon père amenait avec lui après être allé à la mosquée et qui entraient le vendredi dans le patio. Je me souviens aussi de ma mère lorsquelle préparait à manger pour tout le quartier. Sur la terrasse, elle discutait avec les autres femmes. Il y avait une sorte de communauté dans tout le quartier. Quand sont arrivés les premiers postes de TSF, tout le quartier venait écouter Oum Kalthoum et Mohamed Abdelwahab chez nous. Aujourdhui, cest fermé. Si vous allez voir, il y a des grilles.
Jaimais beaucoup mon passé. Cest vrai que dans une certaine mesure, on était beaucoup plus heureux. Je ne dis pas libres. On pouvait rire. Pour autant, je nai pas de certitudes. Je suis fluctuant et faillible. Si on est armé de certitudes, on se perd.
Je me souviens par exemple dune soirée de Noël. Je me trouvais à Moulay Idriss et je dirigeais la prière. Vous ne pouvez pas vous imaginer quelle était ma joie. Vous tournez le dos aux fidèles. Vous êtes tout petit, emmitouflé dans une djellaba. Je pouvais diriger la prière. Maintenant, cela a changé. On a fabriqué des cuistres, des faux-culs, des faux-semblants. Cest aberrant. Allez actuellement à Moulay Idriss ! Cest infesté de touristes. Je ne peux pas accepter que la terre sainte soit occupée. Je ne peux pas accepter que les arabes aient honte dêtre arabes et quils se cachent. Quand vous rencontrez quelquun et que vous lui rappelez son passé, cest ce qui peut lui faire le plus plaisir, même si son passé est mauvais. Mon passé, quant à moi, a été bon. Quest-ce quon a pu faire comme conneries !
Au regard de votre vie, avez-vous le sentiment davoir toujours fait le bon choix ?
Il y a toujours le doute. Sinon, on serait béat et végétatif. La réponse est que je peux mieux faire. Je ne regrette pas davoir abandonné la chimie. Tous les soirs, je ne pense pas à cela ni à ce que jécris, mais à ce que je vais faire. Je cherche ce que je peux apporter de plus et de mieux. Cela me sécurise. Je veux aussi toujours vérifier les faits, cest une attitude que jai acquise de mes études de chimie. Quand vous avez une équation qui ne va pas, ce nest pas lénoncé ni le professeur qui se sont trompés, cest vous qui vous êtes trompé.
Quand je commence un livre, jécoute mes pensées. Je fais un temps mort. Des fois, cela prend trois ou quatre mois. En me disant : Pourquoi faire ?. La question qui se pose de façon personnelle est la suivante : Le corps va-t-il pouvoir suivre lesprit ?. Lesprit est très vif et alerte. Le corps ne suit pas pour différentes raisons : des bobos, des petites maladies
Il faut que jaie un rythme. Quand je ne peux pas écrire, je lis, je fume et jécoute mes pensées.
Quel est le legs le plus précieux que vous voulez laisser ?
Lhumilité. Etre humble, très humble. On nest rien par rapport à lunivers. On est un tout petit truc, on nest pas intéressant. Je voudrais quil ny ait plus de guerre, plus de haine
Il mest arrivé de dire cela dans une émission de télévision, on minterrogeait sur lislam. Jai dit : Je nai jamais tué personne, jamais frappé personne, jamais haï personne. Mais est-ce que cela nest pas trop rêver ? Cela saccorde-t-il avec la réalité même de lhistoire de lislam ?
Si on senvole à Tombouctou, on tombe sur des mosquées construites en pisé. Les gens sont humbles. Des gens mal vêtus et déguenillés, mais qui aiment les gens. Hampata Bê a écrit que quand un vieillard meurt, cest toute une bibliothèque qui brûle. Il ny a pas un pays, pas une culture ou une civilisation qui possèdent la vérité. Elle est universelle, comme lart na pas de frontières. Chaque être humain a un foie, un cur, deux poumons, des yeux
comme la évoqué la fameuse sourate. Dieu a créé les sens et on ne sen sert pas à bon escient. On privilégie un seul sens qui est là : celui qui sadresse au cerveau. Doù les puissances, doù les divisions de lêtre humain. Je crois que la vie est très belle. Il ne faut pas faire de compromis avec elle.
(*) Lintégralité de ces entretiens sera publiée dans un recueil en co-édition à paraître dans les prochains mois.
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Bio-express.
50 ans décriture et de révolte
Driss Chraïbi a vécu. Voyageur, il a sillonné le monde. Il disait quil fallait apprendre à sortir de soi et de son pays pour avoir une plus grande humanité. Né en 1926 à El Jadida dans une famille commerçante, il va au msid à Fès et Rabat puis entre à lécole française à lâge de 10 ans. En 1953, après des études de chimie à Paris, il se consacre à lécriture et publie Le Passé simple, un roman de révolte contre une société sclérosée, contre le Père tout-puissant. Une véritable bombe jetée à la face du Maroc luttant pour lindépendance. Dès lors, il se consacre entièrement au journalisme et à la littérature. Il a dirigé pendant trente ans les Dramatiques à France Culture, se liant damitié avec des centaines dacteurs, comme ceux de la série Théâtre noir. Il se mariera deux fois. Sa première épouse, Catherine Birckel, lui fait découvrir la paternité et la musique classique. Il rencontre sa seconde femme, Sheena Mc Callion, au cours dun séjour à lUniversité de Laval au Canada, au milieu des années 70. Il avait entre-temps écrit Les Boucs, Succession ouverte, La Civilisation, ma mère !
Suivront des sagas historiques et les polars marrants dont le personnage central est lInspecteur Ali. Entre 1978 et 1986, il vit retiré à lîle dYeu avec Sheena. Il appréciait la Bretagne, quil qualifiait de province rebelle entre toutes. En 1985, il rentre triomphalement à El Jadida, après 25 années dexil. Il a passé les dernières années de sa vie à Crest, dans la Drôme. Il a publié ses mémoires dans Vu, lu et entendu puis Le Monde à côté. Il a été inhumé vendredi au cimetière Chouhada de Casablanca, près de son père. |
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