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Driss Chraïbi. Qu'est-ce qu'on a pu faire commeconneries !
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N° 268
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Propos recueillis par Abdeslam Kadiri,
correspondant en France

Hommage.
Driss Chraïbi. Qu’est-ce qu’on a pu faire commeconneries !


(AK / TELQUEL)

Avec le décès de Driss Chraïbi, c’est toute une page de la littérature marocaine qui se tourne. Il y a quelques mois, l’écrivain avait accordé un long entretien à Abdeslam Kadiri, correspondant de TelQuel en France. Nous en publions des extraits (*).


Driss Chraïbi s’en est allé. Avec lui, c’est une figure d’enfance et une partie de mon Maroc, désormais imaginaire et fugace, qui s’en vont aussi. Avec sa femme écossaise, Sheena, il vivait dans un modeste appartement à Crest. Clope au bec, voix éraillée, toux tenace, Driss
Chraïbi est resté jusqu’au bout fidèle à lui-même : engagé et entier, humaniste surtout. La révolte demeurait toujours - à 81 ans - sa compagne familière. Du Passé simple à L’homme qui venait du passé, il a abordé tous les thèmes brûlants d’aujourd’hui, bien avant qu’ils n’affleurent à la surface de nos consciences : l’immigration, le racisme, l’oppression familiale et religieuse, l’émancipation de la femme, le métissage impossible de deux cultures... Son génie est de l’avoir fait d’un roman à l’autre, avec un style et un humour inimitables. Sa hantise était de “devenir un parvenu, nanti d’une gloriole intellectuelle ou matérielle”. La remise en question perpétuelle de soi était son antidote.

Il avait horreur des fastes, tapis rouges et flonflons. Simple, humble, souvent provocateur, il préférait sentir le cœur de son pays chez les vraies gens dial lemdina. Il était heureux de se sentir reconnu et admiré dans son pays. Il adorait aussi la culture amazighe que lui avait fait découvrir son ami Kacem Basfao. Toute sa vie et son œuvre ont été marquées par le passé. Nostalgie d’un Maroc des années 30-40, indolent, chaleureux, fraternel, même sous le joug colonial, d’une oumma originelle, d’une culture orientale prégnante. Ces dernières années, la convivialité marocaine lui manquait et il disait “s’emmerder dans (son) immeuble de vieux”. Puis d’un coup : “Tu veux écouter du Mohamed Abdelwahab ?”. Et de sortir un lecteur CD tout rouillé, près de la table envahie de médicaments et de paperasses, et un vieux disque. Musique.
Sa vivacité d’esprit demeurait remarquable, malgré ce qu’il appelait “les misères du corps”. Il hésitait à s’investir dans un roman, car il se savait “faillible, prêt à partir”, confiait-il en mai 2006. Avec son regard bleu pénétrant, il scrutait son interlocuteur. Et brusquement, le jeu s’inversait. C’était lui qui posait les questions. Il était aussi un formidable conteur. Quand il racontait une histoire, n’importe quelle histoire, elle prenait immédiatement chair. Bon vivant, épicurien, il avait aussi un amour instinctif et profond du Livre (Coran). Et le Ciel le lui rendait bien.

A.K.

Comment êtes-vous devenu écrivain ?
Je ne me suis jamais interrogé. Je lis. Je n’arrête pas de lire. La raison d’être d’un écrivain est bien sûr l’écriture mais surtout la lecture. Et lire les autres, pas uniquement les écrivains qui nous ressemblent. J’ai trouvé nombre de fois dans des débats, notamment au Maroc, des écrivains qui ne lisaient pas leurs confrères. Alors que moi je lis. Avant même de faire la connaissance d’un romancier, je le lis. Je me tuyaute.

J’ai aussi commencé à écrire dans les années 1940 parce que j’ai remarqué que nous nous sommes coupés complètement de notre identité. Je ne suis pas obligé de croire notre histoire officielle, écrite dans les manuels par des historiens français ou marocains. Une découverte personnelle est nécessaire. C’est ainsi que le démon de la lecture s’est emparé de moi. Je dévore n’importe quoi. Je découvre ou redécouvre des auteurs. Là, j’étais en train de lire Frederic Brown et Ed Mac Bain. J’essaie de comprendre comment ils réfléchissent. Avant cela, je lisais la littérature arabe d’antan : Tabari, Mohammed Ibn Ishâq… Quelles sont nos origines ? Quel a été notre apport ? Pourquoi sommes-nous dans cette situation d’existence ? Quel est véritablement le message du Prophète ? Ces questions me passionnent.

Quant à l’écriture elle-même, c’est très facile de fabriquer un livre, voyez-vous. Devenir un “écrivain-fabricant de livres”, c’est futile et ça ne m’intéresse pas. Si, en revanche, on se met à être véritablement un écrivain, c’est à la fois passionnant et très éprouvant. Je me demande aussi si c’est justement pour cela que, pour mes compatriotes, je suis devenu un symbole. Je dis certaines vérités, non pas que j’apporte des solutions.

D’où vient cette prise de conscience sincère et brutale des sujets que vous abordez ?
Je n’en sais rien. Peut-être suis-je le bénéficiaire du legs d’ancêtres qui étaient beaucoup plus instruits que nous, et selon lesquels il n’y avait pas de frontières linguistique, culturelle, politique ou sociale. Je ne renonce pas à mes idéaux. Simplement, pour maintenir cela, je révise mes idées, je me remets en question. C’est sain. J’ai fait en sorte de garder ce qui peut m’amener à la paix. Pourtant, il y a quantité d’aventures que j’ai vécues et qui m’ont rendu complètement cinglé. J’ai connu le colonialisme. J’ai oublié cette partie de ma vie. Il y a eu le cours de l’Histoire que je me suis efforcé d’effacer de mon esprit. L’être humain, l’humanité continue. Ce que j’espère, c’est qu’il y ait, non pas des gens comme moi, mais des personnes qui aient des choses à léguer aux générations futures, à la jeune génération. Pas en termes d’argent, de pierres et de comptes en banque, mais au niveau des idées et de l’ouverture.

Nous avons eu de très grands écrivains. J’espère qu’il y en aura d’autres. Moi, je compte parmi les modestes, c’est tout. Jamais je n’ai pris la grosse tête. Vous avez devant vous quelqu’un de barbu, de poilu, pas coiffé. Voilà ! Est-ce cela le talent ? Je n’en sais rien. Qu’appelle-t-on le talent, d’abord ? Ce n’est pas de la fausse modestie mais une réalité : ne pas se prendre au sérieux, se remettre constamment en question… C’est ce qu’on appelle le doute. Il y a un philosophe chrétien qui l’a fait, c’est Kierkegaard : le sceau du doute dans la foi. Il faudrait que nous appliquions cela, non pas pour détruire nos bases, mais pour y voir plus clair.

Comment vous définissez-vous aujourd’hui, au niveau identitaire, culturel, spirituel ?
Le terme d’humaniste me convient parfaitement. Même si je n’ai pas bonne opinion de l’Homme. Il devient individualiste, aussi entouré qu’il soit d’instruments performants et autres moyens de communication. Le pays dans lequel je vis, la France, se ferme à tous les niveaux. Il y a une espèce d’individualisme féroce et bête.

Chez nous, je n’ai pas bon espoir non plus. Je le dis parce que nous sommes allés en mars dernier (ndlr : 2006) à Agadir, Taroudant, Inezgane et Tiznit. J’en ai entendu des âneries. J’ai pourtant rencontré des gens vraiment extraordinaires que je ne connaissais pas : les berbères. Ils se battent, eux, alors que les arabes ont baissé les bras.

Au Maroc, j’ai vu gonfler la bulle immobilière : construire, construire, construire. Moi, je n’aime pas cette frénésie. “Qu’êtes-vous en train de faire ? Mais vous êtes en train de vendre votre terre !”. Même ici en France, j’ai connu cela : à l’île d’Yeu, à l’île de Ré… D’ailleurs, il n’y a plus d’île, plus d’îliens… Au Maroc, tous ces gars de l’ancienne médina de Marrakech, où vont-ils aller ? On va les mettre soit dans des khaymas ou bien dans des espèces de cages à lapins ? Il paraît qu’il y a du travail. Certes, mais il n’y en aura pas tout le temps ! On ne va pas continuer à bâtir tout le temps. La bulle immobilière va éclater. Et je ne devine pas de réelle politique sociale. En ce qui concerne la culture, il n’y en a pas. Terminé. Je n’y crois plus. Je salue néanmoins les élans journalistiques du pays. Il faut aller beaucoup plus loin, ne pas se contenter d’attaquer ou critiquer. Apporter et créer quelque chose.

Toute votre œuvre est reliée au passé. Qu’en est-il du vôtre ? Aimez-vous votre passé ?
Oui, mais parce que je l’idéalise. Lorsqu’on aime un être cher disparu, quels qu’aient été ses défauts, on a tendance à le magnifier. Je ne suis pas un passéiste, mais je peux dire, sans précautions diplomatiques, que nous Marocains, étions beaucoup plus heureux du temps du protectorat. Oui, oui et oui ! On ignorait complètement ce qui se passait. Les Européens se considéraient chez eux et nous, on était chez nous. Je me rappelle des gens que mon père amenait avec lui après être allé à la mosquée et qui entraient le vendredi dans le patio. Je me souviens aussi de ma mère lorsqu’elle préparait à manger pour tout le quartier. Sur la terrasse, elle discutait avec les autres femmes. Il y avait une sorte de communauté dans tout le quartier. Quand sont arrivés les premiers postes de TSF, tout le quartier venait écouter Oum Kalthoum et Mohamed Abdelwahab chez nous. Aujourd’hui, c’est fermé. Si vous allez voir, il y a des grilles.

J’aimais beaucoup mon passé. C’est vrai que dans une certaine mesure, on était beaucoup plus heureux. Je ne dis pas libres. On pouvait rire. Pour autant, je n’ai pas de certitudes. Je suis fluctuant et faillible. Si on est armé de certitudes, on se perd.

Je me souviens par exemple d’une soirée de Noël. Je me trouvais à Moulay Idriss et je dirigeais la prière. Vous ne pouvez pas vous imaginer quelle était ma joie. Vous tournez le dos aux fidèles. Vous êtes tout petit, emmitouflé dans une djellaba. Je pouvais diriger la prière. Maintenant, cela a changé. On a fabriqué des cuistres, des faux-culs, des faux-semblants. C’est aberrant. Allez actuellement à Moulay Idriss ! C’est infesté de touristes. Je ne peux pas accepter que la terre sainte soit occupée. Je ne peux pas accepter que les arabes aient honte d’être arabes et qu’ils se cachent. Quand vous rencontrez quelqu’un et que vous lui rappelez son passé, c’est ce qui peut lui faire le plus plaisir, même si son passé est mauvais. Mon passé, quant à moi, a été bon. Qu’est-ce qu’on a pu faire comme conneries !

Au regard de votre vie, avez-vous le sentiment d’avoir toujours fait le bon choix ?
Il y a toujours le doute. Sinon, on serait béat et végétatif. La réponse est que je peux mieux faire. Je ne regrette pas d’avoir abandonné la chimie. Tous les soirs, je ne pense pas à cela ni à ce que j’écris, mais à ce que je vais faire. Je cherche ce que je peux apporter de plus et de mieux. Cela me sécurise. Je veux aussi toujours vérifier les faits, c’est une attitude que j’ai acquise de mes études de chimie. Quand vous avez une équation qui ne va pas, ce n’est pas l’énoncé ni le professeur qui se sont trompés, c’est vous qui vous êtes trompé.

Quand je commence un livre, j’écoute mes pensées. Je fais un temps mort. Des fois, cela prend trois ou quatre mois. En me disant : “Pourquoi faire ?”. La question qui se pose de façon personnelle est la suivante : “Le corps va-t-il pouvoir suivre l’esprit ?”. L’esprit est très vif et alerte. Le corps ne suit pas pour différentes raisons : des bobos, des petites maladies… Il faut que j’aie un rythme. Quand je ne peux pas écrire, je lis, je fume et j’écoute mes pensées.

Quel est le legs le plus précieux que vous voulez laisser ?
L’humilité. Etre humble, très humble. On n’est rien par rapport à l’univers. On est un tout petit truc, on n’est pas intéressant. Je voudrais qu’il n’y ait plus de guerre, plus de haine… Il m’est arrivé de dire cela dans une émission de télévision, on m’interrogeait sur l’islam. J’ai dit : “Je n’ai jamais tué personne, jamais frappé personne, jamais haï personne”. Mais est-ce que cela n’est pas trop rêver ? Cela s’accorde-t-il avec la réalité même de l’histoire de l’islam ?

Si on s’envole à Tombouctou, on tombe sur des mosquées construites en pisé. Les gens sont humbles. Des gens mal vêtus et déguenillés, mais qui aiment les gens. Hampata Bê a écrit que quand un vieillard meurt, c’est toute une bibliothèque qui brûle. Il n’y a pas un pays, pas une culture ou une civilisation qui possèdent la vérité. Elle est universelle, comme l’art n’a pas de frontières. Chaque être humain a un foie, un cœur, deux poumons, des yeux… comme l’a évoqué la fameuse sourate. Dieu a créé les sens et on ne s’en sert pas à bon escient. On privilégie un seul sens qui est là : celui qui s’adresse au cerveau. D’où les puissances, d’où les divisions de l’être humain. Je crois que la vie est très belle. Il ne faut pas faire de compromis avec elle.

(*) L’intégralité de ces entretiens sera publiée dans un recueil en co-édition à paraître dans les prochains mois.




Bio-express.
50 ans d’écriture et de révolte

Driss Chraïbi a vécu. Voyageur, il a sillonné le monde. Il disait qu’il fallait “apprendre à sortir de soi et de son pays pour avoir une plus grande humanité”. Né en 1926 à El Jadida dans une famille commerçante, il va au msid à Fès et Rabat puis entre à l’école française à l’âge de 10 ans. En 1953, après des études de chimie à Paris, il se consacre à l’écriture et publie Le Passé simple, un roman de révolte contre une société sclérosée, contre le Père tout-puissant. Une véritable bombe jetée à la face du Maroc luttant pour l’indépendance. Dès lors, il se consacre entièrement au journalisme et à la littérature. Il a dirigé pendant trente ans les Dramatiques à France Culture, se liant d’amitié avec des centaines d’acteurs, comme ceux de la série Théâtre noir. Il se mariera deux fois. Sa première épouse, Catherine Birckel, lui fait découvrir la paternité et la musique classique. Il rencontre sa seconde femme, Sheena Mc Callion, au cours d’un séjour à l’Université de Laval au Canada, au milieu des années 70. Il avait entre-temps écrit Les Boucs, Succession ouverte, La Civilisation, ma mère !… Suivront des sagas historiques et les “polars marrants” dont le personnage central est l’Inspecteur Ali. Entre 1978 et 1986, il vit retiré à l’île d’Yeu avec Sheena. Il appréciait la Bretagne, qu’il qualifiait de “province rebelle entre toutes”. En 1985, il rentre triomphalement à El Jadida, après 25 années d’exil. Il a passé les dernières années de sa vie à Crest, dans la Drôme. Il a publié ses mémoires dans Vu, lu et entendu puis Le Monde à côté. Il a été inhumé vendredi au cimetière Chouhada de Casablanca, près de son père.

 
 
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