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N° 268
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

Spécial dédicace à l’Irak

Ahmed R. Benchemsi
Entre deux tueries, sunnites et chiites ont tiré des coups de feu en l’air pour saluer la victoire d’une Irakienne à… Star Academy !


Il est des symboles qu’on laisse volontiers aux autres. Non pas que Chada Hassoun, jeune chanteuse de 25 ans qui vient de remporter la version moyen-orientale de la Star Academy, ne soit pas digne de représenter le Maroc. Elle est jolie, danse et chante très bien, et a battu une vingtaine de concurrent(e)s venu(e)s des quatre coins du monde arabe. Sa maman est marocaine et elle-même est née et a grandi au Maroc. Le public marocain, friand qu’il est de chants et de
concours (en témoigne le phénomène Studio 2M), serait donc en droit de se réapproprier la victoire de Chada, même si M. Hassoun père est ressortissant d’un autre pays. Oui mais voilà, cet autre pays, c’est l’Irak, et ça change tout.

Si Chada a gagné, c’est parce qu’elle a obtenu pas moins de 7 millions de votes par sms, tous venus d’Irak (en passant, on apprend que 3 compagnies de téléphonie opèrent normalement là-bas, malgré le chaos). Une fois sa victoire annoncée, Chada s’est drapée du drapeau irakien, est tombée à genoux et a pleuré d’émotion devant les caméras en scandant “merci Bagdad, merci l’Irak”. Un Irak a feu et à sang, un Irak qui, tout en votant frénétiquement pour une jeune chanteuse aux tenues sexy, était occupé à s’entre-déchirer pour de sombres considérations religieuses : 500 morts cette semaine-là, principalement des règlements de comptes sunnites-chiites. Mais ceux qui ont voté (et salué la victoire de leur championne en tirant des coups de feu en l’air !) ne savent pas si Chada est sunnite ou chiite – et ne veulent pas le savoir. Née à Casablanca, elle a fait des études d’interprétariat à Tanger avant, semble-t-il, de poursuivre un cursus supérieur à Paris, puis de revenir s’installer à Agadir, d’où sa mère est originaire, et où elle travaillerait aujourd’hui dans le secteur touristique. Et avec tout ça, à en croire la BBC, la jeune femme n’a jamais mis les pieds à Bagdad ! Y avait-il Irakienne plus improbable ? Mais tant pis, les Irakiens avaient trop besoin de rêver pour s’arrêter à ces détails. “Si le pays n’avait pas tous ces problèmes et que nous vivions une vie normale, personne n’aurait voté pour elle, a déclaré à la BBC un habitant de Bagdad. Mais au fond de notre cœur, nous voulons désespérément nous accrocher à n’importe quoi qui nous fasse ressentir que les Irakiens font partie d’une même nation, et que cette nation est unie”.

C’est le moment de faire un peu (juste un peu) d’analyse. Selon l’historien et politologue Benedict Anderson, une “nation”… ça n’existe pas ! Ce n’est pour lui qu’une “communauté politique imaginée”, réunissant des gens qui ne se connaissent pas et qui ne se croiseront jamais, mais qui se sentent tout de même liés les uns aux autres par des “forces de cohérence affectives”. Les nations en guerre civile, comme l’Irak, sont particulièrement intéressantes à observer. Parce qu’elles sont, justement, menacées de disparition faute de “forces de cohérence affectives”. La religion ? Non seulement elle ne réunit pas l’Irak, mais elle est en passe de le détruire. La langue ? Demandez aux Kurdes ce qu’ils en pensent. Même la détestation commune de l’envahisseur américain ne suffit pas à unir les Irakiens. Et soudain, Chada arrive… Devant l’ampleur de son score (7 millions de voix, c’est tout de même incroyable !!), même les intégristes les plus obtus se sont inclinés, malgré ses épaules nues et ses déhanchements.

Alors ? Alors rien. L’Irak a eu une parenthèse enchantée, qui s’est très vite refermée. Dès le lendemain, une dizaine d’écolières étaient tuées dans un attentat au nord de Bagdad. Au nom de… on ne sait plus quoi au juste. Et c’est reparti… Sauf à rechanter “Imagine” de John Lennon, il n’y a pas de morale à cette histoire. Juste de l’émotion, de la tristesse et, peut-être, matière à réflexion...

 
 
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