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Récit Redouane Ramdani
Photos Rachid Tniouni
Envoyés spéciaux à Madagh
Reportage.
Soufisme ou idolâtrie ?
Voyage au royaume du Cheikh Hamza
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Impassible, le Cheikh Hamza suit
le déroulement de la cérémonie.
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Le Palais le protège (et a nommé son fils gouverneur). Lui-même est vénéré comme un roi, voire un prophète, par les adeptes de la Tariqa Boutchichia, qui se comptent par centaines de milliers. Nos envoyés spéciaux à la capitale de la confrérie en témoignent. éberlués.
Jentendais parler de la Zaouia, mais le jour où j'y ai mis les pieds, j'ai failli devenir fou. Trop c'est trop. Même le pape n'a pas le droit à un tel traitement. Le chauffeur de taxi, visiblement irrité, n'arrête pas de montrer son étonnement, lui qui en a pourtant tellement vu. |
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Nous sommes dans la Zaouia Boutchichia, et il est 2 heures du matin. Après les pluies de la veille, la boue est partout, mais cela ne semble pas déranger grand- monde. Des milliers de fidèles et de pèlerins en habits blancs, accourus de toutes les régions du Maroc et de l'étranger, à bord de voitures et d'autocars, voire en avions spéciaux, se pressent encore au milieu des gendarmes et des mokhaznis marqués par la fatigue d'avoir trop veillé.
Les fokra, comme on les appelle dans le jargon de la confrérie, lancent un Ahhh ! en choeur, presque en transe, à chaque fois que le nom du Cheikh est prononcé. Quand il leur arrive de le voir ou de l'approcher, c'est comme un cadeau du ciel, un miracle. Un habitant de Madagh (fief de la Zaouia, à 10 kilomètres de Berkane, sur la route de Saïdia), pour qui le Cheikh mérite largement son statut de surhomme, nous chuchote : Si vous voulez des explications plus rationnelles, demandez aux habitants de Berkane ou d'Oujda. Ici, à Madagh, les gens l'aiment, c'est tout. Une autre personne, venue de Casablanca avec sa mère, confirme par une formule laconique : Ici c'est la maison de l'hospitalité et de la générosité.
Touche pas à mon cheikh !
Nous sommes à présent à l'intérieur de la maison du Cheikh, quelques heures avant la lila (la nuit), moment de la célébration du Mawlid. Une jeune fille, bouleversée, ne peut cacher sa joie. Elle attend patiemment cet instant où elle passera devant le lit où est étendu le Cheikh. Un moment d'extase en perspective. Son père est encore plus heureux. Plus chanceux aussi, puisqu'il a touché l'oreiller placé sur les pieds du Cheikh (pour le protéger du froid et des mains hardies des visiteurs !). La fille, qui n'a pas assouvi sa soif de Cheikh, se jette alors goulûment sur la main de son père, celle qui a touché l'oreiller du Cheikh, pour l'embrasser. Quelques mètres plus loin, une autre femme avance vers la sortie, les bras levés vers le ciel, comme si elle cherchait à éviter de se salir les mains ou à sécher le henné qu'elle venait de s'appliquer. Elle aussi a cherché à approcher le Cheikh ou à toucher son lit. Elle y est parvenue et ses mains en sont bénies
La maison du Cheikh est une grande demeure traditionnelle d'un étage. Le rez-de-chaussée est consacré aux réceptions, l'étage est dédié à la vie privée du Cheikh et aux apartés qu'il réserve à ses proches collaborateurs. Pour l'anecdote, un ascenseur relie le rez-de-chaussée à l'étage, pour faciliter les déplacements du vieil homme de 86 ans.
Pour l'instant, le Cheikh est assis à sa place, imperturbable. Il ne répond pas aux salutations, pas même avec un geste de la main ou un sourire. Sa posture est interprétée par les fidèles comme le summum de la béatitude, de la sagesse et de la pureté. L'homme somnole presque, l'esprit ailleurs. Son lit est placé dans un immense salon et, à sa droite, deux photos, l'une de lui et l'autre de Mohammed VI. Le cercle des proches est par ailleurs bien en place, les uns interdisant que le Cheikh soit pris en photo, les autres organisant l'accès et la sortie des fidèles, sans oublier ceux qui assurent la collecte des donations pécuniaires recueillies.
Dès que le visiteur s'approche du lit, un membre du premier cercle lui indique le seul endroit qu'il est permis de toucher. Et s'il s'attarde ou cherche à embrasser l'oreiller du Cheikh, les gardiens du temple l'évacuent manu militari pour laisser la place aux nombreux autres fidèles qui attendent leur tour. Le tout dans un étrange climat, à la limite de l'intime. Il est des instants particuliers qu'on ne peut photographier. Est-il moral de prendre en photo un médecin et son patient au moment de la consultation ?, justifie ainsi Sidi Mounir, petit-fils de Cheikh Hamza.
Hamza, Abbas et Boumediene
Aaaah, Al habib (le bien-aimé)!, crie un des pèlerins, alors que son tour d'être béni par le Cheikh approche. Quelques minutes auparavant, il psalmodiait des versets sur les tombes des cheikhs Abbas, le père de Hamza, et Boumediene, son maître en soufisme. D'autres fidèles crient et pleurent aussi, le long de la file d'attente qui s'est mise en place des heures avant le début des cérémonies. Le comité des visites s'est d'ailleurs rangé devant la porte du domicile dès la prière d'Al Asr, heure à laquelle le Cheikh reçoit généralement les fidèles, pour placer les barrières métalliques et diriger les agents de sécurité. Les visiteurs sont fouillés, parfois priés de se délester de certains objets. Bagages à main et autres sacs à dos sont systématiquement interdits.
On dit que c'est de l'ordre de l'idolâtrie, de la déification, et que le Cheikh envoûte les gens
Ce sont des discours de personnes jalouses et les préjugés doivent être rectifiés à travers l'observation, car tous ces fidèles n'auraient pas agi ainsi s'ils n'y trouvaient leur bonheur. C'est en ces termes que Sidi Mounir, petit-fils du Cheikh et enseignant universitaire en France, se défend contre l'accusation d'idolâtrie à laquelle s'exposent régulièrement les adeptes de la Tariqa Kadiria Boutchichia. Sidi Mounir écarte aussi la théorie, avancée ici et là, du soutien de l'Etat à la Zaouia. Sa Majesté a pris à sa charge les soins pour différentes personnalités du monde artistique ou sportif. Le Cheikh n'est-il pas, au même titre, un citoyen marocain ?, poursuit le petit-fils du maître en réponse à ceux qui accusent le Cheikh d'entretenir des liens privilégiés avec le Palais. Il n'y a aucun soutien, excepté une donation royale de 50 000 DH faite à la Zaouia tous les ans à l'égal des autres zaouias. N'oubliez pas que la famille possédait des biens immobiliers (1600 hectares) spoliés du temps du protectorat et qui n'ont jamais été entièrement restitués, et que de nombreux projets d'extension de la Zaouia sont actuellement suspendus.
Sidi Mounir, héritier spirituel au deuxième degré (après son père Sidi Jamal, fils de Sidi Hamza), ne peut entrer quelque part ou emprunter un chemin sans que les foules ne l'approchent pour demander sa bénédiction, chacun usant d'un moyen différent : les uns lui baisent la main, d'autres l'épaule, voire la tête, ou bien lui tendent un objet pour qu'il le touche de la main. Il lui arrive, quand un pèlerin se fait trop insistant, de montrer son exaspération. C'est la quatrième fois que tu me salues aujourd'hui, Si Abdelkader !, crie-t-il à un importun de passage. L'absence de son père, Sidi Jamal, aux festivités du Mawlid a davantage rapproché Sidi Mounir du Cheikh - radiya allahou aânhou (que la bénédiction d'Allah soit sur lui), comme aiment à le répéter les fidèles - l'érigeant pratiquement en porte-parole officiel de la Zaouia ce jour-là.
Karbala à Berkane
Celui qui se montre bon avec toi, tu embrasses sa tête, sinon ses pieds s'il le demande. Le fidèle qui s'exprime ainsi est un universitaire casablancais, titulaire d'un doctorat en linguistique. Beaucoup sont dans le même cas que lui, puissants par le savoir ou l'argent et extrêmement dévoués, car la Tariqa veille à réunir tous ceux qui détiennent le savoir et l'argent parmi les gens de bien, qu'ils soient Marocains ou étrangers. Je me sentais corrompu. Le haram ne me faisait pas peur. J'étais psychologiquement abattu. J'étais marxiste-léniniste jusqu'à ce que je tombe sur le Cheikh qui m'a éduqué, nous explique notre fakir. Un autre pèlerin affirme, lui, avoir effectué 400 km à vélo jusqu'à Madagh, depuis son lieu de résidence près de Midelt, par amour du Cheikh. Sidi Mounir n'y voit aucune manifestation de sacralisation : Ici, il n'y a pas de barrières sociales, nous sommes tous égaux. Et baiser la main est un acte éducatif qui permet à la personne de se débarrasser de son orgueil, explique-t-il très sérieusement.
La Zaouia a choisi, cette année, de célébrer le Mawlid le lendemain de la célébration officielle, présidée la veille par le roi à Marrakech. Le décalage a une explication, donnée par ce responsable de la Zaouia : Nous avons opté pour le dimanche pour donner aux pèlerins la possibilité de se déplacer, les samedi et lundi étant chômés. Très pratique, quitte à déroger à la date effective de la fête religieuse. Conséquence : les autocars en partance pour Berkane, à partir de Casablanca et Rabat, ont pratiquement affiché complet le jour du Mawlid. Même le Makhzen a déployé les grands moyens : des éléments de la gendarmerie et des forces auxiliaires contrôlaient tous les accès à Madagh, accompagnés parfois de chiens pour fouiller les autobus. Pas étonnant que dans ces conditions, le voyage pour Madagh soit vécu comme une exaltation, où la gratitude des pèlerins est la règle. Exemple de cette délégation venue de Guelmim, arrivée avec une baraka dans ses bagages : un dromadaire en guise d'offrande au Cheikh !
Le show de la Zaouia
La célébration proprement dite a lieu à quelques encablures de la maison du Cheikh. Sidi Hamza est arrivé à bord d'un rutilant 4x4, deux heures après le début de la cérémonie. En descendant du véhicule, il s'appuie sur ses proches pour pouvoir avancer, car il arrive à peine à marcher. La salle, pleine à craquer, crie à l'unisson un Aaaaah de circonstance à la vue du guide. Ce dernier se dirige vers la tribune officielle, où un lit l'attend, avec une foison d'oreillers et de draps.
Les fokra du comité d'organisation s'agitent dans tous les sens, déroulant les tapis, posant les chaises, plaçant les écrans télé, s'échangeant les directives au moyen de talkie-walkies
Ce déploiement digne d'un chef d'Etat est l'uvre, nous assure-t-on, de la Zaouia et de ses moyens propres.
Hmida Boutchich, fils de Sidi Hamza, entre en scène. La ressemblance est frappante. Ce soufi n'est toutefois pas si libre de ses mouvements, protocole oblige, car il est gouverneur de la province de Berkane. Cette qualité ne l'empêche pas de taper discrètement de la main gauche sur son genou à l'écoute des psalmodies et des incantations. Quant au Cheikh, malgré son silence, il montre de temps à autre quelques signes d'intérêt aux activités en cours, en suivant de la main le tempo des incantations. Il quittera l'endroit deux heures à peine après son arrivée
Des habitants de Berkane, qui ont déjà entendu parler de la Zaouia Boutchichia sans avoir eu l'occasion d'y mettre les pieds, ironisent sur ce qui se passe à quelques kilomètres de leur ville . En Irak, ils ont Kerbala, à Berkane nous avons qerbala (l'anarchie). Mais à Madagh, personne n'a le temps, encore moins l'envie, d'ironiser. Les pèlerins, en transe, scandent en choeur des Ha ! Ha ! Ha, en écho aux incantations des chanteurs. Un enfant chanteur, debout, les yeux fermés, bougeant interminablement les bras, est dans un état second, littéralement ailleurs. Ailleurs, dans le royaume parallèle de la Tariqa Boutchichia... |
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Soufisme. Une zaouia sans bureaucratie ?
Les fidèles de la Tariqa Kadiria Boutchichia annoncent fièrement que leur zaouia ne souffre aucune bureaucratie. Y adhérer exige certes beaucoup de conditions, mais surtout pas une longue barbe ou une foi manifeste. Tout ce qu'on demande aux gens, c'est d'invoquer Allah, disent les responsables de la Zaouia. Saluer le Cheikh Hamza, ou l'un de ses proches autorisés, est la première étape du soufisme tel que pratiqué par le Cheikh de Madagh. Viennent ensuite Al awrad, genre d'incantations où Dieu est invoqué à répétition, et selon le niveau du fidèle ou du fakir, psalmodiés en tenant un rosaire à la main, vendu 150 DH dans la Zaouia. Le passage d'un niveau à l'autre dépend de la bonne volonté du Cheikh ou d'une personne autorisée au sein de la confrérie. C'est selon, résume, sans plus d'explications, un responsable de la Zaouia. |
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Descendance. Fils du cheikh ou gouverneur ?
Hmida Boutchich est gouverneur de la province de Berkane depuis deux ans déjà. Grâce aux pouvoirs de son père, chuchote-t-on ici et là, et non à son ascension dans l'administration marocaine. Le doute est cependant permis, quand on sait que le descendant du Cheikh a commencé sa carrière comme simple fonctionnaire à Saïdia, avant de devenir kh'lifa puis pacha de la même ville. Il fut rappelé par la suite, alors qu'il était déjà parti en retraite, pour occuper le poste de gouverneur de la province de Berkane. C'est du jamais vu depuis le 19ème siècle, explique un habitant, pour qui aucun originaire de Berkane n'est désigné comme responsable de la ville, surtout pas en qualité de gouverneur de Sa Majesté. Mais pourquoi n'attribue-t-on pas sa nomination à ses compétences et à son ascension progressive dans la fonction publique ?, se demande son neveu Mounir Boutchich, qui confirme que son oncle n'est pas le premier à être nommé à ce poste après être parti à la retraite. On ne demande qu'à le croire. |
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