Énergie. L'ambition nucléaire
Religion. L'Etat fait sa com'
Ghellab/Transporteurs. Le bras de fer
Reportage. Voyage au royaume du Cheikh Hamza
Tribunaux. Les greffiers sortent leurs griffes
Internet. La vie en virtuel
Iran / Royaume-Uni. Ahmadinejad calme le jeu
Immobilier. Cherche moyen standing désespérément
Driss Chraïbi. Qu'est-ce qu'on a pu faire commeconneries !
Télévision. Vieille dame et nouvelle scène
N° 268
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Youssef Aït Akdim

Iran / Royaume-Uni. Ahmadinejad calme le jeu

Les 15 marins britanniques,
après leur libération.
(AFP)

Après deux semaines de détention, l’Iran a finalement libéré les marins britanniques accusés d’avoir violé ses eaux territoriales. Mais ce dénouement n’occulte pas la crise durable entre la république islamique et la communauté internationale.


Au détour d’une conférence de presse assez banale, le président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, a annoncé la libération des quinze marins britanniques capturés le 23 mars dernier. Leur arrestation par la marine iranienne, au motif d’avoir violé les eaux territoriales de la République islamique, avait provoqué une crise diplomatique qui a tenu
le monde en haleine. Tout en rappelant “le droit de l'Iran à les juger”, Ahmadinejad a présenté la libération comme un “présent” fait aux Britanniques, rappelant à l’ordre le premier ministre Tony Blair, l’invitant “à travailler pour les Britanniques plutôt que d'occuper les autres pays”.

Le président, après avoir décoré le commandant en charge de l’opération, a reçu les marins, distribuant poignées de main et petites phrases : “Comment allez-vous ? Alors, ces vacances forcées ?”. Des souvenirs plein la tête, les militaires devraient en avoir à raconter, dès leur retour prévu jeudi midi. Sur les photos, ils ressemblent à une équipe de footballeurs mal fagotés, un peu à l’étroit dans leurs costumes. À Londres, Tony Blair, aux côtés de sa ministre des Affaires étrangères, Margaret Beckett, pouvait exprimer son “soulagement”, tout en assurant que son gouvernement avait gardé une position “ferme et calme”.

Un incident banal
Pour autant, l’annonce de la libération des 15 prisonniers n’a pas apporté de solution au contentieux à l’origine de la capture des marins britanniques. Le matin du 23 mars, quelque part dans l’embouchure du Chatt al-Arab (Golfe persique), la marine iranienne a arraisonné une embarcation britannique et son équipage (dont une femme), accusés d’être entrés illégalement dans les eaux iraniennes. Les marins britanniques venaient de contrôler un navire battant pavillon indien, dans le cadre d’inspections de routine visant à empêcher la contrebande d’armes en direction de l’Irak. Surpris par le déploiement des forces iraniennes (six navires équipés d’armement lourd), les Britanniques n’opposèrent aucune résistance.

Le bras de fer diplomatique peut commencer. Après deux jours de silence, Tony Blair, qui a rappelé son ambassadeur pour consultation, déclare que l’arrestation des soldats est une action “grave et non justifiée”. Plus tard, le premier ministre parlera de l’entrée dans une “nouvelle phase”, si l’Iran ne libérait pas ses militaires. Le ministère de la Défense britannique divulgue également des informations GPS, affirmant que le personnel navigant se trouvait à l’intérieur des eaux irakiennes. Le débat tourne autour de preuves présentées par chacune des parties, mais Téhéran marque un coup avec la diffusion d’une vidéo de la jeune soldate Faye Turney, “avouant” que l’embarcation était effectivement entrée dans les eaux iraniennes. La presse populaire anglaise se déchaîne, accuse les Iraniens d’avoir exercé des pressions sur la jeune femme et parle de violation des conventions de Genève. La mère de la soldate est sur toutes les télés et la Grande-Bretagne en émoi. Après avoir tonné et menacé, peu assuré du soutien européen en cas de prolongement de la crise, Tony Blair a préféré réactiver les canaux diplomatiques.

De vieux contentieux
Néanmoins, les raisons profondes de la crise n’ont pas encore trouvé de solution. Sur le front irakien, les rapports entre Téhéran et la coalition se sont tendus depuis l’arrestation par les forces américaines de cinq Iraniens le 11 janvier dernier à Erbil (ville du Kurdistan irakien). Ces derniers sont accusés d’être “étroitement liés aux activités armées contre l’Irak et les forces de la coalition”. De son côté, le gouvernement iranien accusait le gouvernement irakien et les Etats-Unis d’avoir commandité et supervisé l’enlèvement d’un diplomate iranien, début février à Bagdad. Sa libération, lundi dernier, a facilité les négociations.

Rien n’a filtré sur le contentieux territorial, mais il semblerait que le coup de force iranien pourrait créer un avantage en sa faveur. Le Chatt al-Arab est une zone contestée, formant une partie de la frontière naturelle entre l’Irak et l’Iran. Cette zone fournit à l’Irak sa seule entrée maritime avec l’unique port de Bassorah. À l’est, côté iranien, se trouve le port d’Abadan, détruit pendant la guerre Iran-Irak. La dispute est multiséculaire et c’est le tracé de la frontière, accepté en 1975 puis récusé par Saddam Hussein, qui a été l’un des déclencheurs de la guerre entre les deux pays dans les années 80. Cette petite bande de mer attise aujourd’hui la convoitise de Téhéran, qui aimerait s’en servir comme d’un atout dans le cadre de sa politique régionale.

Car l’intérêt du gouvernement d’Ahmadinejad pour le sujet se conjugue à d’autres éléments de son agenda de politique étrangère. Tout d’abord, l’occasion était belle pour l’Iran, au moment où le Conseil de sécurité de l’ONU votait un renforcement des sanctions économiques à son encontre, de réaffirmer sa capacité de nuisance dans la région. Pour le président conservateur, la situation actuelle est plutôt favorable. La communauté internationale reste divisée sur l’aggravation des sanctions contre l’Iran. Ainsi, pendant la crise, l’appel des Britanniques à une pression européenne, sous la forme d’un retrait des garanties de crédit à l’exportation accordés par la France, l’Allemagne ou l’Italie, n’a pas rencontré d’écho favorable.

Pour les conservateurs iraniens, la politique étrangère est aussi une ressource interne : en exacerbant les sentiments nationaux, elle leur permet de se renforcer face à une opposition réformatrice bien terne. Surtout, ce genre de crise réactive l’idéologie du martyr comme le rappelle Robert Fisk, le doyen des journalistes anglais au Moyen-Orient, en parlant d’une “guerre d’humiliation” car, dit-il, les “Iraniens comprennent l’Occident. Ils le comprennent même mieux que nous ne nous donnons la peine de comprendre l’Iran. Nous avons oublié le renversement de Mossadeq”.



Mystère. Qui dirige vraiment l’Iran ?

Après le raz-de-marée conservateur des législatives de 2004 - le Conseil des gardiens de la révolution ayant rejeté la candidature de nombreux réformateurs pour “manquement à l’islam”- le scrutin présidentiel de 2005 portait à la tête de l’Etat l’ancien maire de Téhéran, Mahmoud Ahmadinejad, inconnu à l’étranger… sauf aux Etats-Unis où il a immédiatement été accusé d’avoir fait partie des complices de la prise d’otages de l’ambassade américaine en novembre 1979. Si le pouvoir législatif reste fort, l’essentiel du pouvoir réside entre les mains du guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, dont le pouvoir s’est consolidé depuis 2005. Ahmadinejad lui doit en partie sa victoire, et la hiérarchie entre les deux hommes ne souffre aucune ambiguïté. S’il était besoin de la rappeler, la question a été tranchée lors du bras de fer perdu au final par Ahmadinejad pour la nomination du ministre du pétrole. Né en 1939, et second de Khomeiny dès les débuts de la révolution islamique, Khamenei a été président pendant la guerre Iran-Irak. Depuis la mort du guide, il est considéré comme le véritable homme fort du régime. L’homme s’expose moins aux médias que le président, mais ses discours déterminent souvent les grandes orientations du pays. Moins charismatique que son prédécesseur, il a assis son pouvoir à coups de négociations. Nul doute, c’est bien lui qui tire les ficelles.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2008 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés